Jean-Paul Gauzès, au hasard de la politique

7b4761798fef054d5ad50d20e79ebe2d.jpg

Connu comme le loup blanc à La City ou à Francfort, il est un anonyme aux yeux du grand public. En charge de plusieurs rapport sur la régulation financière, le député européen français Jean-Paul Gauzès est pourtant l’un des élus les plus influents du Parlement. Portrait.

« C’est pour une nécrologie? » En vous accueillant dans son bureau étriqué de Strasbourg, Jean-Paul Gauzès affiche un large sourire. Il est le spécialiste financier du Parlement européen. 

A 63 ans, cet avocat et ancien banquier, élu UMP, en est à son deuxième mandat à Bruxelles. Son «propulseur» en politique, l’ancien maire du Havre Antoine Rufenacht, l’a parachuté sur les listes des européennes, en 2004. «Il m’a dit : « Les Européennes, ça t’intéresse? » Je lui ai demandé ce que je devais faire. Il m’a répondu : « Rien, je m’occupe de tout » », se souvient Gauzès. Qui poursuit : «J’ai été placé deuxième sur la liste alors que je n’étais rien du tout.»

Son entrée au Parlement s’est faite comme le reste de son parcours politique : par hasard. En 1983, il est élu maire du village normand où habitent ses beaux-parents. «J’y allais souvent, mais je m’y ennuyais.» Quelques semaines plus tard, voilà l’avocat parisien élu maire de Sainte-Agathe-d’Aliermont, 300 âmes. Un fauteuil qu’il occupe depuis 28 ans. En 1992 comme en 2004, c’est aussi Rufenacht qui le place sur la liste des régionales.

Père imprimeur

Elu conseiller régional de Haute-Normandie, il y restera douze ans. En 1998, Jean-Paul Gauzès est hissé sur le fauteuil de président du Conseil régional, avec les voix du Front National. Il occupe le poste durant soixante minutes. «Je me sens d’une droite-centre», explique-t-il, citant Aristote : «In medio stat virtus*». En 2009, il claque la porte de la Région, fatigué par des années d’opposition. «C’est pas très passionnant, d’être opposant, dans le système actuel.»

Un opposant «de grande qualité», à en croire pourtant le socialiste Alain Le Vern, qui fut l’adversaire politique principal de Jean-Paul Gauzès en Normandie. «C’est un très gros travailleur, qui tranche un peu avec la droite actuelle. Il a un vrai souci de la mission de service public», ajoute l’actuel président du conseil régional de Haute-Normandie.   

Son enfance, passée à Toulouse, dans une famille modeste, était bien loin de la politique. Son père, imprimeur, le pousse à faire des études d’économie. Le futur avocat raconte : «Pour mon père, le droit était destiné aux gens issus de familles nanties et arrivées. Ce n’était pas un truc sérieux».

Pages saumon

Gauzès, c’est l’anti-com. L’anti-bling bling. Totalement inconnu du grand public, il a un credo : «Pour avoir de l’influence, il faut travailler». Alors quand Rachida Dati, fraîchement débarquée au Parlement européen, réclame de travailler sur les fonds spéculatifs, Jean-Paul Gauzès s’y oppose farouchement… et finit par s’attribuer le rapport convoité. Le dossier lui demandera 14 mois de travail, de bataille avec les gouvernements de toute l’Europe et 198 entretiens avec des lobbyistes. Quant à l’ancienne Garde des sceaux, furieuse, elle sera la seule à voter contre la nomination de Gauzès, après l’avoir traité de «dictateur autocrate».

Au papier glacé, l’eurodéputé toulousain préfère les pages saumon du Financial Times, la bible des milieux d’affaires. Celui qui maitrise mieux l’allemand que l’anglais évoque avec fierté sa photo dans le quotidien britannique, au plus fort des négociations sur les bonus des traders. Et s’amuse que le nom de la commune de 300 habitants, dont il est le maire, ait été cité. A l’époque, elle est publiée aux côtés de celles de Barroso, Brown et Geithner, le secrétaire d’État américain au trésor.

«Sur le dossier des fonds spéculatifs, il a fait ce qu’il a pu», glisse, conciliant, son collègue des Verts, Pascal Canfin, dont les conceptions économiques sont pourtant loin de l’élu UMP. «Les États étaient très opposés à une règlementation», se souvient l’eurodéputé écolo. Au sein du groupe de centre-droit du Parlement européen (PPE), Gauzès doit trouver des équilibres politiques qui le conduisent parfois à s’éloigner de son «ambition régulatrice», regrette cependant Pascal Canfin.

Usure

Peu d’ennemis, Gauzès ? Peut-être. Il faut dire que l’homme préfère les couloirs feutrés du Parlement européen, et sa tradition de compromis, à l’arène nationale.

En 2014, Jean-Paul Gauzès promet qu’il raccrochera. «A 67 ans, j’aurais fait dix ans de Parlement européen. C’est fatiguant, comme boulot. On s’use.» Lui qui n’aime ni lire, ni faire du sport songe à l’enseignement. «Dans ma vie, à chaque fois, j’ai changé quand j’avais l’impression que je commençais à travailler, que je ne m’amusais plus.»

* au milieu se trouve la vertu

Subscribe to our newsletters

Subscribe