La Lituanie, le pays où l’austérité est populaire

Mus par une ardente volonté de réussir, les Lituaniens surmontent les affres de leur situation économique en serrant les dents. Dans ce pays obsédé par son passé, les sacrifices du présent n’ont rien d’insurmontable.

« La Lituanie ? C’est où ? » Cette interpellation, mi-curieuse, mi-condescendante, Milda Darguzaite l’a entendue maintes fois aux Etats-Unis, alors qu’elle occupait de hautes fonctions au coeur du poumon financier mondial : Wall Street.

Vice-présidente pendant 7 ans de l’hégémonique Goldman Sachs, cette sémillante blonde de 36 ans, diplômée de Princeton, a fait le choix de revenir à Vilnius en 2011 pour travailler auprès du ministre de l’Economie.

Une décision exceptionnelle dans un parcours exceptionnel, qui tranche avec la tradition d’exode à laquelle les Lituaniens souscrivent.

Petites filles

 

 

 

 

 

 

Entre 1990 et 2011, ce pays de 3 millions d’habitants a perdu 700 000 habitants. Cette année, le solde migratoire sera à l’équilibre, promet Milda Darguzaite. Sauf que le niveau démographique est aujourd’hui comparable à celui de la fin des années 60. Une situation alarmante contrebalancée par la résilience redoutable de ce tigre balte, capable de redresser seul la barre de son économie après la gifle reçue en 2009.

Remède de cheval

Terrassé par une récession de 15%, la plus violente au monde, le pays s’inflige un remède de cheval. Contrairement à son voisin letton, la Lituanie a décidé de ne pas faire appel au Fonds monétaire international. Pas plus qu’elle n’a eu recours à la dévaluation monétaire, laquelle aurait entaché sa réputation à l’heure où le pays cherche à rejoindre le peloton de la zone euro. C’est donc la population qui a écopé l’eau du navire, pour endiguer le déficit de 9% du PIB et s’attirer les faveurs des investisseurs.

Principales cibles, les fonctionnaires, qui voient leurs salaires fondre de 5% à 50% suivant leur niveau de rémunération. Quand ils ne sont pas remerciés : le ministère de l’Economie s’est ainsi délesté de 20% de ses effectifs. Un programme adopté au pas de charge par le Parlement, sans insurrection populaire. « Il y a bien eu quelques manifestations, quelques milliers de personnes peut-être », concède Andrius Kubilius, ex-premier ministre de centre droit, dont les indemnités ont été rabotées de 40%.

Voyant que les mesures prises « ne suffisaient pas », le dirigeant réplique avec une nouvelle cure de minceur, appliquée cette fois-ci aux pensions, qui reculent de 5%. Le secteur privé emboîte le pas, en abaissant les émoluments des Lituaniens de 20% en moyenne. Là encore, sans barricades ni sifflets. « Les employés offraient à leur patron la possibilité de diminuer leur salaire afin qu’ils puissent garder leur job », résume, sans ciller, l’ancienne vice-présidente de Goldman Sachs. L’ex-premier ministre a l’explication : « Notre peuple n’est pas habitué à avoir un haut niveau de vie. »

« Je suis fan de l’austérité »

Un agenda qui s’est prolongé bien au-delà de 2009. Aujourd’hui encore, les bulletins de paie des Lituaniens portent la marque de l’austérité. La faute à la conjoncture, justifie-t-on, car le PIB du pays n’a pas tout à fait retrouvé son niveau d’avant-crise. Il n’y a guère que le salaire minimum qui ait fait un bond en avant. Arrivés au pouvoir fin 2012, les sociaux-démocrates se sont empressés de l’augmenter de 20%, pour le porter à 1000 litas (290 euros). Une mesure de clémence qui fait grincer des dents à droite. « Il y a désormais une forme de nervosité dans les entreprises, pense M. Kubilius. Depuis ces six derniers  mois, le chômage ne baisse plus. »

En dehors du Smic, les antagonismes entre les deux grands partis politiques ne sautent pas aux yeux. En Lituanie, le débat européen qui sépare le camp de l’austérité de celui de la croissance suscite au mieux l’indifférence polie, au pire l’incompréhension. « On doit apprendre à vivre en fonction de ses propres capacités financières et avoir une prévision rationnelle des dépenses », répond sommairement Algirdas Butkevi?ius, l’actuel chef du gouvernement.

PM lituanien

 

 

 

 

 

 


Algirdas Butkevi?ius, premier ministre lituanien. ©MarieHerbet/Euractiv.fr
 

Dans les entreprises, le dégraissage budgétaire est très bien vécu. « Je suis fan de l’austérité », lâche Mindaugas Gedvilas. Lunettes noires, chemise blanche ajustée et cheveux ramenés vers l’arrière, ce jeune entrepreneur de l’agroalimentaire n’a qu’un regret.

« Je ne pense pas qu’il y ait suffisamment de mesures d’austérité dans le secteur public », évalue-t-il.  Son « opinion est en train de changer », admet-il cependant. Non pas que ce programme soit inique, ou qu’il déprime l’économie. C’est plutôt le jeu asymétrique avec les Etats-Unis et le Japon qui est en cause. « Ces pays font marcher la planche à billets, ce qui rend l’ajustement moins douloureux, mais fausse la donne. S’ils ne l’avaient pas fait, je pense que la politique d’austérité devrait se poursuivre en Europe. »

« Nous avons fait la Sibérie, nous devrions pouvoir survivre »

Cet état d’esprit n’est pas réservé à l’élite politique ou économique. Elle transcende les classes sociales et les générations. Chargé de projets culturels à Vilnius, Paulius Burakas, 31 ans, commente la situation du pays en regardant ses filles amasser des brindilles autour d’un bûcher imaginaire. « Avec l’arrivée des sociaux-démocrates, je ne sais pas comment ça va se passer. Ils ont l’air de vouloir prendre des mesures moins pro-business. Cela m’inquiète », réagit ce jeune père de famille, qui avoue cumuler plusieurs emplois pour joindre les deux bouts.

Près de 15 ans après la fin de l’occupation soviétique, la Lituanie progresse envers et contre tout, même si elle transpire le relativisme. Une formule locale en résume la portée : « Tu n’aimes pas l’austérité ? Essaie le communisme ! » Leurs pensions ont peut-être été amputées, mais certains retraités rencontrés par l’ex-premier ministre ne peuvent s’empêcher de dédramatiser la situation : « Nous avons fait la Sibérie, nous devrions pouvoir survivre », lui confiaient-ils au moment des réformes.

Arrachés de la tutelle de Moscou il y a plus de 20 ans, les Lituaniens se remémorent tous les conséquences de l’embargo. « Juste après l’indépendance, la nouriture était rationnée, tout comme l’essence. On fonctionnait avec des tickets. Pendant deux ans, nous n’avons pas eu d’eau chaude », décrit Milda Darguzaite, qui s’est exilée aux Etats-Unis pendant 17 ans.

« Les  investisseurs français nous ignorent »

A présent, le pays fait de l’oeil à tous les investisseurs du globe. Si l’Allemagne a rapidement sorti son portefeuille, au point de devenir le premier investisseur du pays, d’autres restent en retrait. C’est le cas de l’Hexagone. « Les  investisseurs français nous ignorent », observe Milda Darguzaite, qui dirige depuis un an l’agence publique « Invest in Lithuania ». Aux récalcitrants, elle tend le miroir d’une main d’oeuvre attrayante (la 3ème moins chère d’Europe et la plus diplômée) et d’une fiscalité légère (0% de taxes en zone franche pendant 6 ans, formation des salariés d’entreprises internationales financée par le gouvernement etc.)

Un tableau doré qui ne suffit pas toujours à satisfaire les besoins des entreprises. Chez Biotechpharma, on se félicite de l’appui de l’Union européenne, qui a financé 50% du centre de R&D, mais on peine à recruter les ingénieurs qui vont avec.

Tomas

 

 

 

 

 

 

« Nous avons un vrai problème de fuite des cerveaux », constate le directeur d’exploitation Tomas Bubinas, qui a lui-même passé 3 ans outre-Atlantique avant de revenir en Lituanie. Les gens vont dans de grandes facs, partent aux Etats-Unis puis rejoignent des groupes pharmaceutiques connus. » Mais il ne désespère pas de recruter à terme des talents, y compris étrangers. « Regardez-moi ça ! s’exclame-t-il en pointant l’armada de centrifugeuses et de machines qui servent à la fabrication de protéines. Ca vaut des millions ! »

Bakchich

Dotés d’une solide envie de réussir, les Lituaniens n’en restent pas moins lucides sur les failles de leur pays. Dans la petite échoppe de livres français où elle travaille quelques heures par semaine, Goda, étudiante de 21 ans, teint diaphane et regard doux, condamne les pratiques en vigueur dans le secteur médical.

Goda

 

 

 

 

 

 

« Pour s’assurer que ma soeur soit correctement opérée, ma mère a dû verser 500 litas de plus au chirurgien ». Cette perpétuation du bakchich « me met hors de moi. J’espère que les jeunes générations finiront par refuser ce système ».

Outre la réussite économique, à quoi rêvent les Lituaniens ? Installée dans une petite pièce au plafond bas de la chambre de commerce franco-lituanienne, la directrice Zivile Krisciuniene, nostalgique d’un séjour de 4 ans dans l’Hexagone, marque un temps d’arrêt, puis trouve la pièce manquante : « La joie de vivre. Les Français l’ont davantage, surtout dans vos campagnes. »

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