La nouvelle Commission esquisse une volonté de puissance inédite pour l’Europe

Emmanuel Macron et Angela Merkel, le 10 mai à Aix la Chapelle [EPA-EFE/RONALD WITTEK]

Difficile de ne pas voir l’empreinte de Macron dans le discours tenu par Ursula von der Leyen à l’occasion de la présentation de son équipe, ou dans le nombre de postes majeurs obtenus par des Français. Mais l’idée d’Europe puissance séduit aussi outre-Rhin.

La précédente commission avait promis d’être « politique », Ursula von der Leyen veut la mener un cran plus loin : la présidente de l’exécutif européen veut une Europe « plus forte sur la scène internationale » ; pour lutte contre le changement climatique et sauvegarder le multilatéralisme notamment. Elle veut que sa commission soit « géopolitique », et le Haut Représentant aux Affaires étrangères, Josep Borrell, s’est vu confier la création d’un groupe de travail portant le nom d’une « Europe plus forte dans le monde ».

Bien peu allemande, cette vision d’une puissance supra nationale se marie en revanche parfaitement avec le discours d’Emmanuel Macron. Qu’il s’agisse du discours de la Sorbonne, ou de la rencontre avec les ambassadeurs français fin août dernier, le président français a mis la notion de puissance géopolitique de l’Europe au cœur de son projet.

La Russie, une priorité française

Le président français a lourdement insisté sur la Russie durant son discours annuel aux ambassadeurs, le 27 août. « L’Europe disparaîtra » si elle échoue à refonder sa stratégie, notamment par rapport à la Russie, a-t-il prédit.

«  Macron a théorisé le rôle de l’Europe, et ses arguments ont été repris par la présidente de la Commission européenne, mais il y a une dynamique européenne favorable à cela » souligne Stéphane Séjourné, à la tête de la délégation française de Renew Europe, qui se dit « satisfait » de la nouvelle Commission européenne et de cette approche de puissance. Au sein des autres partis, François-Xavier Bellamy, au PPE, soutient la Commission surtout dans son approche droitière de la question des migrations, et s’arque boute sur le titre du commissaire grec sur le « mode de vie européen » comme le fait Manfred Weber, alors qu’au contraire la gauche et les Verts le dénoncent . Mais le renforcement de la puissance de l’UE sur la scène géopolitique fait consensus en dehors des extrêmes.

Selon un vaste sondage réalisé par le think-tank ECFR, Macron et ses proches ne font qu’accompagner une tendance de fond des Européens, qui souhaitent que l’Europe devienne un acteur géopolitique. Sur les 60.000 Européens sondés par Yougov, un nombre croissant pense en effet que si l’Europe s’effondrait, la plus grande perte serait celle d’un bloc qui puisse contrer la puissance des Etats-Unis et de la Chine : 34 % des Français, mais aussi 30 % des Allemands, 1 % de Autrichiens et 27 % des Espagnols en sont persuadés.

Moteur dans cette prise de conscience, la France est aussi passée à l’offensive côté responsabilités, ce qui fait grincer des dents outre-Rhin. Outre l’influence sur la nomination, le discours voire les choix d’Ursula von der Leyen, la France a obtenu un poste important, celui de la commissaire française, Sylvie Goulard, qui gérera le marché intérieur et la DG défense. La France conserve aussi la main sur les négociations du Brexit, avec Michel Barnier qui reste en fonction, ce à quoi s’ajoute la Banque centrale européenne avec Christine Lagarde. Un tableau de chasse à faire pâlir d’envie les autres pays, qui traduit l’investissement sérieux de la diplomatie française sur le sujet, là où l’administration de François Hollande avait lâché du lest.

Changement de cap en Allemagne ?

Outre-Rhin, l’élection d’Ursula von der Leyen à la présidence de la Commission européenne, qui fait partie du cercle rapproché de la Chancelière, suscite l’espoir de voir l’Allemagne de nouveau active sur la scène européenne.

« Je n’attends que cela ! », s’exclame Franziska Brantner, députée au Bundestag, porte-parole pour la politique européenne du groupe parlementaire des Verts (Bündnis 90/Die Grünen). « L’Allemagne doit mettre fin à sa politique du non envers toutes les initiatives politiques européennes ambitieuses lancées pour répondre au défi de la crise climatique, » revendique-t-elle. La députée écologiste souligne que même s’il est tard, il est encore temps pour la Chancelière de mobiliser son gouvernement afin qu’il réponde enfin aux propositions du Président francais, « qu’il n’a eu cesse de mettre sur la table ces dernières années,» précise-t-elle.

« L’Allemagne  doit saisir ce moment  pour reprendre un rôle actif en Europe, rôle qu’elle avait réduit à celui d’être un frein à toute nouvelles initiatives depuis 2008, le début de la crise de l’euro,» ajoute la parlementaire. Mais les choses semblent bouger depuis l’élection d’Ursula von der Leyen à la tête de l’exécutif bruxellois, observe encore la députée. Elle souligne que la présidente élue reprend dans son programme  des demandes précises comme la mobilisation des 1000 Milliards d’euros sur dix ans promis aux pays en développement pour financer la lutte contre le réchauffement climatique. « L’Allemagne, j’espère, ne s’y opposera pas. »

Postes invisibles, forte influence

Si le discours d’Ursula von der Leyen répond aux visions françaises, cela ne signifie pas pour autant que l’Allemagne entend céder du terrain. De fait, elle continue d’exercer son influence par le biais des différents postes au sein des institutions européennes. « Ce sont des postes moins exposés que ceux des commissaires, mais déterminants, » explique Claire Demesmay, politologue, experte des relations franco-allemandes à l’Institut allemand de politique étrangère (DGAP).

Il s’agit de postes comme ceux de secrétaires généraux, où les Allemands sont bien placés, ou encore ceux de présidents ou de vice-président de groupes, où la France se trouve certes mieux placée mais où l’influence allemande reste forte, poursuit-elle.

Par ailleurs, si le tandem Ursula von der Leyen et Sylvie Goulard peut donner l’impression d’une vraie harmonie entre la France et l’Allemagne, de vrais désaccords entre les deux pays subsistent. « Sur la question de la taxation du digital, il continue à y avoir des divergences entre les deux pays tout comme celles liées à la défense et à la politique industrielle. Il existe une série de dossiers où on est encore loin de s’accorder » observe la politologue.

Mais plus que le clivage franco-allemand, c’est la position des Etats membres par rapport au nouveau budget européen  qui déterminera si la nouvelle Commission aura la marge de manœuvre nécessaire pour appliquer sa feuille de route. « L’adoption du budget européen sera déterminante. Comment les Etats membres vont-ils déterminer leurs priorités ? Est-ce que le budget va suivre la feuille de route de la Commission ?, » s’interroge la politologue.

Un nouveau chapitre européen

D’autant que le Brexit ouvre la voie à une redistribution des cartes. « Avec le Brexit, de nouveaux équilibres se mettent en place qui dépassent la simple équation 28-1. Nous assistons à des rapports de force différents. Les Pays-Bas par exemple se font davantage entendre et ce sont eux maintenant qui vont porter le discours d’une Europe libérale et orthodoxe sur les questions financières, » explique Claire Demesmay,

Elle souligne également le rôle que l’Italie pourrait être amené à jouer. « Suite au Brexit, et sous condition que la situation intérieure se stabilise, l’Italie pourrait se joindre à la France et à l’Allemagne pour élargir le cercle et  former un nouveau trio ».

De fait, c’est un nouveau chapitre qui s’ouvre, avec de nouveaux équilibres, poursuit la politologue. « L’Europe se trouve en mouvement ».

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