Le combat de la Lituanie contre l’insularité énergétique

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Le pays attend avec impatience de pouvoir être relié aux réseaux d’énergie européens, afin de se libérer d’une dépendance nocive à l’égard de la Russie. Dans cette bataille, l’appui des grandes capitales européennes fait souvent défaut.

Ceinturé par l’enclave russe de Kaliningrad au Sud, la Biélorussie à l’Est et la Lettonie au Nord, l’Etat le plus méridional des trois Baltes est aussi celui qui a brisé en premier les chaînes soviétiques, en déclarant son indépendance le 11 mars 1990.

Plus de 20 ans après, le pays, dépendant énergétiquement, a encore des comptes à rendre avec son histoire. En matière de gaz, le petit Balte se fournit exclusivement auprès du géant Gazprom. Son approvisionnement en électricité est un peu plus diversifié, mais 63% de ses importations proviennent de Russie, loin devant l’Estonie (26 %), la Lettonie (7%) ou la Biélorussie  (4%).

A l’origine de cette tutelle, le fardeau de l’ère soviétique compte au moins autant que l’incurie européenne dans le domaine de l’énergie. Pour obtenir le sésame de l’adhésion à l’UE en 2004, la Lituanie a dû se résoudre en 2010 à fermer définitivement sa seule centrale nucléaire (Ignalina), dont les réacteurs, de type soviétique, ne disposaient pas d’enceintes de confinement satisfaisantes.

Réponse partielle

Même si l’UE et la Banque européenne de reconstruction et de développement s’engagent à financer le coût du démantèlement, le pays abandonne sa centrale à reculons. Dépourvue de toute interconnexion avec le reste de l’Europe, la Lituanie est consciente de se jeter dans les bras des Russes.

Validés depuis 2009, les plans d’interconnexion avec la Suède et la Pologne traînent en longueur. Le gouvernement lituanien espère cependant que les travaux aboutiront d’ici 2015, en vue de déployer les câbles électriques Nordbalt (450 km de liaison sous-marine, 700 MW) et Litpol (341 km, 1000 MW). S’ils constituent un progrès, ces projets fournissent une réponse très partielle au défi énergétique du pays, qui assurait autrefois 70% de son approvisionnement en électricité grâce au site d’Ignalina.

Sur place, le débat sur le nucléaire fait rage. « Nous avons beaucoup souffert de l’abandon de la centrale », estime Egidijus Suslavicius, directeur du département export au sein de l’agence publique Enterprise Lithuania. « Ils ont fermé le réacteur le plus sûr », pense-t-il, avec une contrepartie salée pour les ménages et les entreprises, qui ont subi dans la foulée un renchérissement de 20% à 30 % du prix de l’électricité.

Embarras de la classe politique

Mais les Lituaniens semblent préférer leur sort à la perspective d’un avenir nucléaire. En rejetant par référendum la construction d’une nouvelle centrale à Visaginas, la population a plongé la classe politique dans l’embarras. Loin de renoncer au projet, le gouvernement social-démocrate, arrivé au pouvoir en décembre 2012, poursuit les discussions avec les autres voisins baltes, bénéficiaires potentiels de l’approvisionnement en électricité de la future centrale.

Outre le nucléaire, un deuxième front s’ouvre avec le gaz de schiste. De nombreuses entreprises étrangères, dont l’Américain Chevron, attendent impatiemment le feu vert des autorités lituaniennes pour explorer le sous-sol du pays. Mais sur ce dossier miné par la controversée technique de fracturation hydraulique, le ministre de l’Energie Jaroslav Neverovic se veut prudent : « Le Parlement débat de la fiscalité et d’une nouvelle étude d’impact, aussi bien pour la recherche que l’exploitation ».

Roma Svedas, qui mène une carrière académique après avoir exercé comme ministre délégué à l’Energie et diplomate, se montre plus catégorique : « Le dossier est gelé et l’argument environnemental est une excuse », estime-t-il.

Plus la Lituanie fait bouger les lignes en faveur de l’indépendance énergétique, et plus elle risque d’éveiller l’ire du géant Gazprom, qui peut jouer au yo-yo avec les prix ou pire, couper le robinet.

Les Lituaniens ont pourtant de sérieuses raisons de vouloir s’extirper du guet-apens énergétique russe. Fort de son monopole, Gazprom applique à la Lituanie des tarifs plus élevés qu’ailleurs. La différence serait de 15% avec les autres Etats baltes et pourrait grimper jusqu’à 25% avec l’Allemagne. « C’est complètement inacceptable », tempête le ministre de l’Energie.

« Diviser pour mieux régner »

Entre Moscou et Vilnius, le dossier du gaz est un exemple magistral de l’escalade géopolitique générée par la volonté de domination du premier sur le second, au nez et à la barbe de l’UE, incapable une fois de plus d’afficher un front uni.

Premier investisseur en Lituanie, l’Allemagne agit pourtant en cavalier seul en signant des partenariats bilatéraux pour obtenir des réductions de prix auprès de Gazprom. Une opération survenue en 2010, puis réitérée en 2012. La France, avec GDF Suez, et l’Italie, avec Eni, ont fait de même. « En jouant ce jeu avec les grands Etats membres, la Russie arrive à ses fins : diviser pour mieux régner », commente une source proche du dossier.

Avec le troisième paquet énergie adopté à Bruxelles en 2009, la Lituanie croyait avoir trouvé un remède contre l’hégémonie de Gazprom. En 2011, le Parlement transpose la série de directives européennes, et devient le premier d’Europe à mettre en oeuvre les mesures européennes de séparation entre la fourniture et la distribution d’énergie.

Une bombe dans le paysage énergétique lituanien : Gazprom détient 37% du capital de Lietuvos Dujos, propriétaire et opérateur des infrastructures gazières du pays, contre 17% pour l’Etat lituanien. Un rapport de forces qui n’incite pas à l’investissement dans les interconnexions européennes…

Pendant que la Lituanie embrasse tant bien que mal la mise en concurrence, le géant russe pèse de tout son poids pour faire échec au projet. Soucieux de préserver ses parts dans Lietuvos Dujos, Gazprom a porté plainte l’an dernier contre la Lituanie devant une cour internationale d’arbitrage.

L’énergéticien russe pourrait même transformer les mesures de libéralisation européenne en nouvelle opportunité de marchandage : « Je crois que Gazprom serait prêt à diminuer ses prix s’il voit que des alternatives crédibles de fourniture de gaz sont sur le point de voir le jour », confie une source proche du dossier.

Effort disproportionné

Dans ce jeu cynique, l’UE est bien en peine de fournir une réponse immédiate. Ouverte en septembre 2012 pour abus de position dominante, l’enquête de la Commission européenne contre Gazprom suit son cours. Certains projets d’infrastructures avancent, mais encore trop lentement pour la population lituanienne, condamnée à laisser filer 60% à 65% de ses revenus mensuels en hiver dans les factures d’énergie. Un effort disproportionné, qui encourage les impayés.

La construction, dans le port de Klaipeda, d’un terminal visant à réceptionner le gaz liquéfié de Norvège, pourrait diminuer la dépendance du pays à l’égard de la Russie. Mais pas avant 2015. La Banque européenne d’investissement devrait fournir 73 millions d’euros de prêts pour les travaux d’un centre de stockage de gaz naturel liquéfié, l’adaptation du Port de Klaipeda à l’amarrage d’un navire de regazéification et la connexion de l’infrastructure au réseau national de gaz.

La construction d’un gazoduc entre la Pologne et la Lituanie est également évoquée, mais la faisabilité du projet est encore à l’étude. Autant d’initiatives regardées avec la plus haute méfiance par le Kremlin. Si leurs desseins aboutissent, les Lituaniens pourraient bien renfiler les habits d’éclaireurs auprès des voisins baltes, et déjouer, une seconde fois, le piège de l’emprise russe.

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