Les difficultés de l’industrie italienne, reflet du secteur en Europe

Fiat 124 Special Sedan. [Alden Jewell/Flickr]

L’Italie et sa lutte pour la sauvegarde d’une industrie affaiblie sont devenues emblématiques des difficultés économiques de l’Europe, et surtout des pays du sud. Cependant, une campagne gouvernementale visant à sauver les entreprises au bord de la banqueroute semble donner de bons résultats, notamment grâce au soutien inattendu du Pape François. 

Ces dernières semaines ont apporté plus que leur lot de mauvaises nouvelles pour l’industrie sidérurgique italienne.

Les implantations d’Ilva à Taranto, dans les Pouilles, et d’Acciai Speciali Terni (AST) à Terni (Ombrie) se sont trouvées à deux doigts de la banqueroute ou d’un rachat étranger.

La descente aux enfers semblait inévitable. Comme dans nombre d’autres pays européens, l’industrie manufacturière de secteurs comme le textile ou la production d’acier a été déplacée vers l’Inde ou la Chine, ou a été rachetée par des entreprises étrangères, au détriment de la qualité du produit et, bien sûr, de l’emploi.

Récemment, certaines mesures prises par Matteo Renzi pourraient toutefois inverser cette tendance.

En novembre, le gouvernement a demandé à la Cassa Depositi e Prestiti (CDP), le prêteur de l’État, d’intervenir pour sauver l’implantation de métallurgie d’Ilva. De l’argent public a été injecté dans les caisses de la CDP à cet effet, afin d’éviter que l’entreprise ne tombe entre les mains d’Arecelor Mittal.

Le gouvernement détient 80,1 % des parts de CDP. Les actions propres représentent 1,5 %, et le reste est détenu par un large éventail de fondations bancaires.

Le CDP s’assoit sur des ressources financières solides, puisque la majeure partie de l’épargne des citoyens italiens constitue sa source de financement principale.

« Pas de famille sans travail »

Un sentiment d’urgence s’est répandu sur la péninsule, et jusqu’à des pans insoupçonnés de la société italienne.

Il y a quelques jours, le cardinal Angelo Bagnasco, influent représentant des conservateurs au sein de l’Église catholique, a ainsi déclaré que « l’Italie doit sauver son industrie et Ilva ».

Le mois dernier, le Pape François est allé à la rencontre de centaines de travailleurs récemment licenciés de la compagnie aérienne Meridiana et a qualifié les mesures de sauvegarde de l’industrie de devoir moral.

« J’espère qu’une solution juste pourra être trouvée, une solution favorable avant tout à la dignité des personnes et aux besoins essentiels des familles concernées »,a-t-il confié.

Le Pape François a appelé à plusieurs reprises des mesures afin de protéger l’environnement, d’assurer un travail décent pour tous et de protéger la famille, élément essentiel du développement social et humain, selon lui.

« J’en appelle à tous les responsables : pas de famille sans travail ! », a asséné le Pape sur les ondes de la radio du Vatican.

Changements dans l’industrie

L’attachement du Pape aux questions sociales a sans aucun doute contribué à recentrer les esprits en Italie.

Son engagement pourrait toutefois s’avérer insuffisant. Depuis des années, l’Italie lutte pour garder sa base industrielle, et même les plus grandes victoires du pays tournent parfois à la débâcle.

Ce fut le cas du secteur automobile, par exemple. L’année 2014 avait été célébrée comme une ère de changement pour Fiat, producteur automobile et champion national, qui allait reprendre la production de l’Américain Chrysler.

Les Italiens ont cependant rapidement déchanté : Fiat est en train de quitter progressivement la péninsule. Le nouveau groupe, Fiat Chrysler Automobiles (FCA),a en effet choisi d’établir son siège social aux Pays-Bas et sa résidence fiscale au Royaume-Uni. Suite à la fusion, l’entreprise a également multiplié les licenciements dans toutes ses implantations italiennes.

Toutefois ces pertes sont parfois compensées ailleurs. Une étude de Prometeia et de la banque Intesa San Paolo, révèle en effet que les exportations italiennes ont augmenté ces derniers mois, surtout dans les secteurs pharmaceutique et automobile.

Cette amélioration a également été encouragée par les réformes du gouvernement. « Grâce à la réforme sur l’emploi, à la loi ‘Sblocca Italia’ [de ‘déblocage de l’Italie’] et à la réforme de l’administration publique récemment approuvée, l’Italie est dans la bonne voie », estime Giorgio Squinzi, président de Confindustria, l’organisation patronale italienne.

Une bonne nouvelle quelque peu assombrie par la demande intérieure, qui reste faible. Après sept ans de ralentissement économique ou de récession, nombre d’entreprises souffrent encore de la pénurie du crédit. Comme les autres pays européens, l’Italie peine à promouvoir un environnement plus prometteur pour le monde des affaires et à attirer des investisseurs.

« Après une longue période d’austérité, notre grand défi est de promouvoir l’emploi et le redressement économique », souligne Giorgio Squinzi, qui se déclare favorable l’adoption de réformes du type du « Job Act » d’ici les prochaines élections.

L’Italie mène la voie pour l’Europe

Au niveau européen, l’Italie a joué un rôle déterminant dans la promotion d’un programme de réindustrialisation.

Après des années de négligence, l’industrie jouit à présent d’une certaine renaissance, tout du moins en ce qui concerne l’opinion publique et les politiques.

Pendant les six mois de sa présidence du Conseil de l’UE en 2014, l’Italie a tenté de renforcer le plus possible sa politique industrielle.

Ces efforts ont été couronnés par l’adoption de conclusions par le Conseil le 25 septembre. Ces conclusions ont pour objectif de généraliser la compétitivité industrielle dans tous les autres domaines, ce qui remet l’industrie dans le radar de la politique européenne.

En 2012, la Commission de José Manuel Barroso a défini comme objectif l’augmentation de la part de l’industrie dans le PIB de l’UE. Selon cet objectif, l’industrie devrait produire environ 20 % du PIB européen d’ici 2020, alors que sa participation se situe un peu au-delà de 15 % à l’heure actuelle.

>> Lire : Après plusieurs revers, l’UE s’apprête à relancer sa politique industrielle

Antonio Tajani, ancien vice-président italien de la Commission, chargé de l’industrie et de l’esprit d’entreprise, avait alors été essentiel à cette attention renouvelée à l’industrie.

Son approche comprenait des actions horizontales, comme la simplification administrative, la mise en œuvre de la directive sur les retards de paiement dans toute l’Europe, ou une meilleure harmonisation des mesures climatiques et énergétiques avec les objectifs de réindustrialisation.

>> Lire : Politique industrielle : La Commission met l’accent sur l’écologie

Antonio Tajani a également soutenu des interventions spécifiques dans des secteurs considérés importants pour l’emploi et la compétitivité, comme l’industrie automobile, la sidérurgie, l’espace, le tourisme, etc.

L’innovation représentait un aspect essentiel de l’approche de l’ancien vice-président, et tout particulièrement en ce qui concerne les technologies clés génériques et les matières premières, pour lesquelles l’Europe dépend beaucoup de fournisseurs étrangers. L’Italien n’a cependant pas oublié la dimension internationale de sa mission et a instauré la mission pour la croissance, qui soutient le développement des activités internationales des PME.

Les retards de paiements

Antonio Tajani s’est battu avec ferveur contre les retards de paiements, une lutte à présent reprise par la Commission Juncker.

Un événement lié à la directive transposée en 2013 sur cette thématique a été organisé mardi 18 novembre par la direction générale des entreprises et de l’industrie. Antonio Trajani, aujourd’hui vice-président du Parlement européen, a participé à l’événement et entend informer les PME de leurs droits concernant les retards de paiements.

Depuis l’entrée en vigueur de cette directive, les délais de paiement moyens entre entreprises et dans le secteur privé sont respectivement passés de 52 jours (en 2012) à 47 jours (en 2014) et de 65 jours à 58 jours.

Toutefois, malgré ces progrès, les entreprises européennes sont toujours mises en danger par les factures impayées. Le coût de celles-ci est monté à 360 milliards d’euros en 2014, ce qui représente une augmentation de 10 milliards en deux ans.

La nouvelle Commission reprend le flambeau

Dans la nouvelle Commission, le portefeuille d’Antonio Trajani a été confié à la commissaire polonaise Elzbieta Bienkowska, également chargée du marché intérieur, auparavant géré par le Français Michel Barnier.

>> Lire : « Il n’y aura pas de croissance sans union industrielle »

L’influence de la nouvelle commissaire dépendra surtout de l’interprétation de son rôle par le président de la Commission. Le développement de la base industrielle européenne et son intégration à un marché unique entier est l’une des dix priorités de Jean-Claude Juncker. Ce dernier estime nécessaire l’instauration du marché unique pour les biens et les services, qui servira de véritable tremplin vers l’économie mondiale pour les entreprises européennes.

>> Lire : Jean-Claude Juncker cible 10 priorités pour 2015

Selon Jean-Claude Juncker, les secteurs stratégiques générant de l’emploi à forte valeur ajoutée dans lesquels l’UE doit maintenir sa domination sont le secteur automobile, l’aéronautique, l’ingénierie, le spatial et les industries chimiques et pharmaceutiques.

L’objectif de 20 % pour l’industrie semblera peut-être un brin irréaliste à la Commission Juncker, mais elle a le bénéfice d’envoyer le bon message, à savoir que l’industrie européenne restera essentielle dans une Europe en quête d’une nouvelle croissance durable.

Comme pour d’autres sujets liés à l’économie, les politiques industrielles des différents États membres sont très variées.

L’économie allemande, tournée vers l’export, reste la plus grande nation industrielle de l’UE, à la fois en termes de part de rendement économique et en termes de valeur brute ajoutée totale. L’industrie est également proéminente en Autriche et dans certains États de l’Est, comme la République tchèque, la Hongrie et la Slovaquie, un succès essentiellement lié à des coûts salariaux bas et, parfois, des régimes fiscaux avantageux.

L’Italie et la France se rangent quant à elles parmi les grands pays producteurs qui peinent à maintenir leur base industrielle.

>> Lire : Appel pour une politique industrielle française

La Commission européenne a souhaité mettre un terme aux années d'inaction quant à la politique industrielle et dévoilé en 2012 une nouvelle stratégie et la promesse d'une « nouvelle révolution industrielle ».

>> Lire : Après plusieurs revers, l’UE s’apprête à relancer sa politique industrielle

L'objectif principal de cette stratégie est d'accroître l'activité industrielle pour qu'elle atteigne 20 % du produit intérieur brut de l'UE d'ici 2020, par rapport à 16 % à l'heure actuelle, afin de revenir aux niveaux d'avant la crise.

L'Europe est à la pointe dans de nombreux domaines stratégiques, comme l'ingénierie, l'automobile, l'aéronautique, le spatial, et les industries chimique et pharmaceutique, estime la Commission, qui entend se fonder sur ces forces existantes pour relancer la manufacture dans l'Union.

Elle souhaite voir des investissements spécifiques à court terme dans des secteurs industriels clés au potentiel de croissance élevé, comme les technologies propres.

Les activistes écolo se méfient pourtant d'une recrudescence de l'industrie européenne, dont la législation sur l'environnement, voire les consommateurs, pourrait faire les frais

  • Octobre 2012 : La Commission dévoile sa nouvelle stratégie de politique industrielle, qui a pour objectif une augmentation de l'activité industrielle pour qu'elle atteigne 20 % du PIB de l'UE en 2020.
  • 10 octobre 2013 : Le rapport de la Commission sur la compétitivité industrielle montre que la part de l'industrie dans le PIB européen est passée de 15,5 % en 2012 à 15,1 % à l'été 2013.
  • Janvier 2014 : La Commission appelle à une « renaissance industrielle européenne ».
  • Septembre 2014 : Le Conseil adopte des conclusions sur la normalisation de la compétitivité industrielle dans d'autres domaines.
  • Octobre 2014 : L'UE adopte des Objectifs climat et énergie pour 2030.
  • 2020 : La part de l'industrie dans le PIB européen devrait avoir atteint 20 %. 

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