Lituanie : le vertige de la présidence européenne

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Ce petit pays de trois millions d’habitants prend les rênes de l’UE, pour six mois. Confrontée à une charge « record » d’activité législative, la Lituanie a appelé des fonctionnaires d’autres pays en renfort.

Etonnement et perplexité. C’est généralement la réaction que suscite l’évocation de la présidence lituanienne auprès des habitants de Vilnius. Chez le caviste Vinny’s, situé juste en face de la représentation de la Commission européenne, la vendeuse blonde platine ignore crânement ce passage de relais entre l’Irlande et son pays.

Derrière le comptoir de la librairie française, peuplée par les romans de Romain Gary, les biographies de Serge Gainsbourg et les ouvrages sur la haute couture, la jeune Goda, étudiante en langues, avoue ne pas avoir entendu parler de cette mystérieuse présidence.

Un compatriote l’excuse : « Tout ça, c’est de l’institutionnel », évacue Tomas Bubinas, numéro deux d’une entreprise de biotechnologies à Vilnius. Paulius, 31 ans, veut pourtant y croire : « Ils en parlent dans les médias. Cela nous permettra d’avoir une influence sur l’agenda européen », espère ce jeune père de famille.

560 dossiers à discuter

Les chances d’y parvenir sont minces, tant les présidences tournantes ont perdu de leur superbe depuis l’avènement du poste stable de président du Conseil européen, actuellement occupé par le Belge Herman Van Rompuy. Le défi n’en reste pas moins vertigineux pour ce petit pays de trois millions d’habitants, qui prend la mesure de ce qui l’attend. Pas moins de 560 dossiers seront discutés au second semestre de cette année. Vilnius espère en clore une soixantaine.

Le temps presse, car la campagne pour les élections européennes prendra immanquablement le pas sur les activités législatives du premier semestre 2014. La France a déjà sa petite idée des sujets prioritaires : « Ils doivent avant tout s’occuper de la zone euro », glisse une source gouvernementale, quelque peu irritée de voir la Lituanie consacrer autant d’énergie à la conclusion d’un partenariat oriental prévu en novembre. 

Pour faire face, le pays a musclé ses équipes. Les effectifs de la représentation lituanienne à Bruxelles ont plus que doublé, atteignant aujourd’hui 200 personnes. Le gouvernement fait aussi appel aux fonctionnaires d’autres pays européens, qui acceptent de lui prêter main-forte dans les domaines où il est sous-équipé. La France, par exemple, offre son appui sur les enjeux méditerranéens.

« Nous allons battre notre record »

Le chantier est « énorme », avoue Vytautas Leskevicius, ministre de 43 ans chargé des Affaires européennes au sein d’un gouvernement de centre gauche arrivé au pouvoir fin 2012. « Nous allons battre notre record en termes d’activités législatives », pavoise-t-il.

Ironie du sort, le seul Etat des trois pays baltes à ne pas avoir la monnaie unique, – depuis que la Lettonie a obtenu le feu vert de Bruxelles -, récolte une moisson de dossiers propres à l’eurozone : nouvel organe de résolution des crises bancaires, mise en oeuvre du two-pack sur la surveillance budgétaire, contrats de compétitivité, etc.

« C’est un bon entraînement pour entrer dans la zone euro », s’amuse M.Leskevicius, visiblement peu rancunier du précédent qui a opposé Vilnius à Bruxelles. En 2006, la Commission européenne avait douché l’ambition lituanienne d’adopter la monnaie unique pour un surplus d’inflation estimé à 0,1%.

Pendant les six mois qui viennent, le pays va décliner son approche en trois tiroirs : « l’Europe crédible », « l’ Europe qui croît » et « l’Europe ouverte ».

La Lituanie en « exemple »

Le premier volet renvoie à la stabilité des comptes publics, l’union bancaire et les réformes financières (directives Mifid et Mifir). Le second vise l’approfondissement du grand marché. L’occasion, pour la Lituanie, de marteler son attachement aux interconnexions dans le domaine de l’énergie, dont elle souffre cruellement. D’ici 2015, aucun Etat ne doit être coupé du réseau européen d’énergie, serinent sans relâche les dirigeants lituaniens.

Ces derniers cultivent en revanche l’ambiguïté sur les orientations économiques de l’UE, refusant de trancher le débat sur les effets récessifs de l’austérité. « L’économie européenne ne va pas se régénérer tant que les Etats ne sont pas prêts à adopter des règles fiscales plus dures et des réformes », affirme le ministre des Affaires européennes, dont le pays fait selon lui figure « d’exemple ».

Avant de nuancer aussitôt son propos : le gouvernement apprécie la « détermination de certains Etats » travaillant au redressement de leurs comptes publics. « Nous pensons que la moitié du chemin a été parcourue », ajoute le ministre. Par conséquent, « nous devrions continuer à desserrer l’étau de l’austérité pas à pas. »

Tropisme de l’Est

Le troisième volet est le moins consensuel. Soucieuse de se faire des alliés face au difficile voisin russe, la Lituanie émet une demande légitime, là où la France, il y a cinq ans, avait poussé les feux de l’Union pour la Méditerranée lors de sa propre présidence. 

Alors que la zone euro est prisonnière de la récession, la Lituanie souhaite faciliter les relations entre l’Europe et ses voisins moldaves, arméniens, géorgiens et ukrainiens, biélorusses et azerbaïdjanais.

Vilnius espère même un traité qui permettrait entre autres d’assouplir l’octroi des visas. Des accords de libre-échange sont également réclamés pour les quatre premiers pays. Leur adhésion à terme « ne devrait pas être exclue », ose même Linas Linkevi?ius, ministre des Affaires étrangères.

Sur place, les observateurs les plus avertis gardent cependant les pieds sur terre : « Je ne crois pas que la Lituanie obtienne quelque chose de très innovant, anticipe Margarita Šešelgyt?, directrice des études à l’Institut d’études internationales de Vilnius. Ce ne sera pas un grand traité. »

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