Témoignage de Minsk : « Coup sur coup »

Minsk. Des policiers passent à tabac un passant. EPA-EFE/TATYANA ZENKOVICH

Tandis qu’il était allongé face contre terre dans la rue après avoir été extirpé de sa voiture par les forces de l’ordre, Pavel Daroschka n’imaginait pas que sa situation aurait pu empirer. Un article de notre partenaire lituanien, LRT.lt.

LRT est parvenu à obtenir l’identité de Pavel Daroschka grâce à d’autres sources en Biélorussie. Certains détails de son histoire, mais pas tous, ont également été confirmés et sont considérés comme véridiques. LRT ne voit aucune raison de douter de l’authenticité des évènements décrits ci-dessous.

L’arrestation

Dans un entretien avec LRT, l’ingénieur électricien âgé de 32 ans originaire de Minsk raconte avoir pris la route avec trois amis. Ils avaient mangé ensemble et le dîner avait quelque peu traîné en longueur. Alors à hauteur du centre commercial Riga, ils ont été arrêtés par un représentant armé des forces de l’ordre. Le soir même, de très violents affrontements avaient éclaté dans les environs.

« Même lorsque [la police] nous a plaqués au sol, même lorsqu’elle s’est mise à nous hurler dessus et à nous insulter, je ne pensais pas que la situation aurait pu empirer. Alors que les policiers nous ont forcés à nous relever et nous ont emmenés dans leur combi avec les mains menottées derrière le dos et la tête baissée, je me suis rendu compte que tout pouvait encore s’aggraver. »

Pavel Daroschka dans sa chambre d’hôpital [Capture d’écran de l’entretien Zoom, LRT / privé].

« Les gens étaient entassés ; un amas de bras, jambes, têtes et corps s’engloutissait dans la camionnette de police. Ils avaient été jetés là, certains avaient les bras tordus, d’autres n’avaient pas été menottés. Nous étions les uns sur les autres : il y avait quelqu’un au-dessus et un autre en dessous. Ceux qui étaient en dessous manquaient d’air. Une personne a même fait une crise d’épilepsie. »

« Lorsque vos mains sont menottées derrière votre dos et que vous êtes écrasés par tous ces gens, il devient très difficile de rester simplement debout. »

Peu de temps après, Pavel a été emmené dans un bus de ligne qui avait été réquisitionné par les forces de l’ordre afin de transporter les prisonniers. C’est là que lui et d’autres ont été roués de coups : « Ils nous ont frappés à plusieurs reprises avec des matraques pour que nous nous levions plus vite. Alors que nous montions dans le véhicule, nous avons été accueillis par une série de policiers des forces anti-émeute (OMON) et avons été à nouveau battus. »

Tandis qu’ils montaient dans une deuxième fourgonnette, ils ont aussi  été passés à tabac.

Enfin, Pavel est arrivé dans un troisième véhicule, une camionnette d’une superficie d’un mètre carré à peine qui contenait onze personnes. Étant donné que d’autres prisonniers n’avaient pas été menottés, ils ont pu l’aider à appeler sa copine pour l’informer de ce qui se passait.

« Nous étions comme des bêtes à l’abattoir. Les coups de matraque pleuvaient. Lorsque l’un d’entre nous demandait un peu d’eau ou de l’air frais ou lorsqu’un autre essayait de demander “pourquoi ?” ou encore lorsque nous les suppliions de ne plus nous frapper, les coups étaient encore plus forts », explique M. Daroschka.

Les blessures de Pavel Daroschka [Pavel Daroschka / Privé].

La garde à vue

« Ils nous ont emmenés dans des camps de prisonniers. Alors que nous descendions de camionnette, les officiers de l’OMON nous attendaient. Ils formaient une allée d’une trentaine de mètres. Les coups de matraque semblaient durer une éternité. [Les policiers] étaient sans merci. Au moment où je leur ai crié : “Pas sur la tête”, j’ai pris deux coups au visage ».

Pour le Biélorusse, ce sont sans doute ces deux coups qui l’ont emmené d’urgence dans un hôpital de Minsk. Il souffrait « de lésions à la tête et au cerveau ».

Après être sortis de la fourgonnette, les prisonniers ont dû s’agenouiller près d’une barrière. « J’ai été pris de vertiges. Peut-être que ces coups portés à ma tête me faisaient, en quelque sorte, revenir à la réalité tandis que j’étais encore en état de choc […] Ils [m’ont plaqué] au sol, les mains sur la tête. Je suis resté dans cette position pendant une heure. »

« Ceux qui ne sentaient pas bien, comme moi, devaient s’allonger. Je crois qu’il y avait environ cinq personnes, qui ne parvenaient plus à tenir debout, et une autre, qui avait eu une crise d’épilepsie. Ils étaient laissés pour compte. Personne ne tentait de les réanimer et [les officiers] les rouaient de coups, encore et toujours, lorsqu’ils demandaient de l’aide. Alors que j’étais agenouillé près de la barrière, j’ai également reçu quelques coups de matraque. »

« Nous avons ensuite dû nous lever avec les mains en l’air. Mais, en essayant de me mettre debout, je me suis rendu compte que mes jambes ne me portaient plus. J’avais la tête qui tournait sans arrêt. J’ai dit aux autres personnes à côté de moi : “C’est tout, les gars, je vais flancher”. Ils ont alors appelé les gardes, car je n’arrivais plus à parler ».

« Ils m’ont donc traîné en dehors de notre rang et m’ont jeté à terre. On m’a dit que j’étais resté allongé comme ça jusqu’à 6 h du matin. »

Dans son souvenir, une infirmière de la prison est venue l’ausculter, mais ne lui a pas offert de l’aide. Il a fallu attendre le petit matin pour qu’elle appelle une ambulance après s’être rendue compte que l’homme ne répondait plus et ne réagissait plus.

« Pendant que nous attendions les ambulances, nous regardions toutes les personnes qui arrivaient. Elles devaient traverser cette allée d’officiers qui brandissaient leurs matraques et les rouaient de coups. Les gens hurlaient et les suppliaient d’arrêter. D’autres criaient : “Pourquoi ?”. »

« Je n’ai pas pu voir ce qu’il advenait des gens qui entraient dans les cellules. Cependant, j’ai très clairement entendu le moment où ils [ont atteint les cellules], car une dernière “surprise” les attendait vraisemblablement. Dieu merci, je n’ai pas vu ce qui se passait là-bas, mais j’avais l’impression que les cris étaient plus forts que dans les véhicules de police ».

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La prise en charge médicale

L’ambulance est finalement arrivée. Pavel se souvient encore d’une docteur ou infirmière : « J’étais si reconnaissant. Elle s’appelait Julia. Elle s’est très bien occupée de nous et a fait preuve de beaucoup d’humanité. »

« Dans l’ambulance, les médecins ont dit quelque chose qui m’a fort troublé : “Nous embarquerons autant de personnes que nécessaire”. »

« Ensuite, la dame qui s’occupait de moi a demandé à un des gardes de la prison de faire le tour des cellules afin de trouver les personnes dont l’état de santé nécessitait des soins urgents. »

Un autre détenu est arrivé.

« Mais, je suis certain que, selon le serment d’Hippocrate et la déontologie médicale, tous les détenus devraient être examinés après avoir reçu autant de coups. Je ne savais simplement pas qu’une telle brutalité était possible. »

Depuis son lit d’hôpital, M. Daroshka explique qu’il a déjà fait appel à un avocat et a déposé des plaintes contre les autorités pour vol de voiture, violence acharnée et abus de pouvoir. Néanmoins, au vu du déclin du système judiciaire biélorusse, il ne se fait pas d’illusion. Il souhaitait tout de même prouver que « les autorités [avaient] tort et qu’elles ne [pouvaient] pas agir de la sorte ».

« Aujourd’hui, [des médecins] manifestaient aux portes [de l’hôpital] en brandissant des panneaux avec des signes de paix ; ils témoignaient leur soutien aux personnes blessées ».

« Je voudrais que vous compreniez pourquoi j’ai décidé de témoigner [avec vous]. Nos chaînes d’informations relatent ces événements en boucle ; les fils d’actualité de mes réseaux sociaux sont remplis [d’images] de ce qui se passe chez nous. J’aimerais que ces images déferlent également sur les réseaux [sociaux] d’autres pays, et que nous recevions du soutien. J’aimerais les gens parlent de ce que traverse mon peuple. »

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