Les ONG d’aide aux migrants subissent des pressions du gouvernement en Croatie

Réfugiés passant devant le panneau d'entrée Croatie-UE devant le point de passage frontalier Serbie-Croatie de Sid-Tovarnik le 19 septembre 2015, au plus fort de la crise des réfugiés. [BalkansCat/Shutterstock]

En Croatie, les bénévoles et employés de deux ONG d’aide aux migrants sont confrontés quasi quotidiennement à des menaces et à des violences racistes. La police leur a conseillé de venir travailler avec du gaz lacrymogène. Un article d’Euractiv Croatie.

Le ministère croate de l’Intérieur refuse d’intégrer à son accord de coopération avec les centres d’asile le Centre pour l’étude sur la paix (CMS), une organisation qui soutient activement réfugiés et demandeurs d’asile depuis 15 ans.

Cette décision empêche le CMS de se rendre dans les centres d’asile. Les bénévoles qui enseignent le croate et offrent un conseil juridique aux réfugiés ne peuvent donc plus travailler.

L’ONG Are You Syrious (AYS, « vous êtes syrieux ? »), qui travaille avec des réfugiés en Croatie et dans toute la région depuis 2015, a pour sa part été victime de vandalisme plusieurs fois depuis le début de l’année. Ses bénévoles et employés reçoivent aussi menaces et insultes, presque tous les jours.

À l’été 2015, la Croatie se trouvait sur la route des réfugiés qui souhaitaient se rendre en Allemagne ou dans d’autres pays d’Europe occidentale. Des centaines de milliers de personnes ont traversé le pays, sans doute grâce à une coopération discrète avec la Serbie, l’Autriche et la Hongrie.

L’initiative Dobrodošli (« bienvenue »), lancée par le CMS, avait alors tiré la sonnette d’alarme sur des cas de séparation de familles et d’une carence de l’aide due aux réfugiés. Quand le centre d’asile de Slavonski Brod a fermé, les bénévoles de l’association ont pris le relai sur le terrain, tous les jours, entre mi-septembre 2015 et avril 2016.

Pour l’association, l’UE gagne des points dans le chapitre « défense et protection », mais en perd encore plus au chapitre « droits de l’Homme ».

Pas vraiment fermée, la route des Balkans s'avère plus dangereuse pour les réfugiés

Un an après la fermeture des frontières dans les Balkans, les réfugiés tentent toujours d’accéder à l’UE par l’Europe du Sud-Est, mais le voyage s’avère plus difficile, plus cher et plus brutal.  Un article de notre partenaire, Der Tagesspiegel.

Forces spéciales humaines

« La population locale de la région de Slavonie s’est activement impliquée dans le soutien à ces gens. Ils leur ont vraiment donné tout ce qu’ils avaient, y compris des repas chauds, un endroit pour se doucher, vraiment tout ce qu’ils pouvaient », explique Sara Kekuš, du CMS.

Même s’ils ont alerté les autorités contre l’usage occasionnel de la force par la police aux frontières et dans les centres pour demandeurs d’asile, les volontaires de l’AYS et de la CMS se souviennent que la police a aussi fait preuve de solidarité et de justice.

« Nous nous souvenons de l’unité spéciale de police de Zadar à Bapska. Nous avions dressé des tentes avec de la nourriture, des boissons et des vêtements à l’endroit où les autobus devaient prendre les gens et les amener à Opatovac, avec l’aide de la police. Les agents inspectaient la foule et nous prévenaient quand il y avait un enfant sans vêtements ou que quelqu’un avait besoin de chaussures », assurent les bénévoles de ASY.

Un volontaire se souvient d’une situation similaire sur Ključ Brdovečki, près de la frontière occidentale avec la Slovénie. « Nous laissions des pommes, de l’eau et tout ce que nous avions sur le bord de la route, tous les 30 mètres environ. Nous ne sommes pas entrés chez les gens qui vivent le long de la route, mais nous avons laissé le ravitaillement près de leurs clôtures. Un habitant sur cinquante environ sortait de sa maison pour protester. J’ai été ravi de voir un policier leur dire ‘Quel est ton problème, à quoi t’opposes-tu ? Rentre chez toi !’ », dit Petar.

Durcissement européen

Cette solidarité n’a cependant pas duré longtemps. Tout a changé avec la crispation du climat politique au sein de l’UE, où de plus en plus de voix se sont élevées pour la fermeture des frontières de l’Union, ou au moins de l’espace Schengen. C’est à ce moment que ces personnes à la recherche de sécurité et d’une vie digne ont été qualifié de « migrants économiques » et, plus cruellement encore, de « migrants illégaux ».

« C’est le résultat d’une rhétorique plus large sur la scène politique européenne à propos des réfugiés. La droite dure appelle souvent les réfugiés des migrants illégaux et tente de les présenter comme une menace pour toute l’Europe, déformant complètement l’image de ces personnes », explique Sara Kekuš, du CMS.

Ce durcissement du contexte politique a enhardi les anti-migrants, qui se sont mis à menacer les organisations d’aide aux migrants et à se livrer à la violence directe. L’AYS reçoit par exemple très fréquemment des messages absurdes et inquiétants sur les médias sociaux : « Vous travaillez pour Soros pour islamiser l’Europe, nous connaissons vos noms. Vous êtes tous sur la liste et serez punis en conséquence », « vous aidez les terroristes », « vous aidez les violeurs »,…

La Hongrie veut la peau des ONG d’aide aux migrants

En guerre contre les ONG portant assistance aux migrants, la Hongrie a réclamé – en vain – la fin des subventions européennes qui leur sont accordées lors d’une réunion à Bruxelles.

« Il est très intéressant de constater que l’accent est souvent mis sur la violence sexuelle. Comme si c’était quelque chose de nouveau dans la société croate qui n’est apparu qu’en septembre 2015 et qui est basé sur l’ethnicité », fait remarquer Asja Korbar, de AYS.

Les membres de l’association ont également fait l’objet de menaces de mort directes. Une de ces affaires a été portée devant les tribunaux et a donné lieu à une ordonnance de non-communication à l’encontre de l’auteur de l’infraction.

Une victoire modeste, puisque le week-end dernier, leur centre d’intégration et leur magasin de Novi Zagreb ont été la cible de vandales. Cette fois-ci, une pancarte  « Immigrants not Welcome » a été placée sur le centre et « Fuck ISIS » sur leur camionnette.

« Tout cela, ne l’oublions pas, se passe alors que le ministre de l’Intérieur, Davor Božinović, a déclaré au parlement que notre organisation est impliquée dans d’obscures activités de trafic rappelle Asja Korbar.

La police croate empêche la médiatrice de se pencher sur les droits des migrants

La médiatrice croate s’est vu refuser à l’accès aux dossiers des migrants par la police locale. La commission parlementaire qu’elle a interpellée ne semble pas non plus s’en soucier. Un article d’Euractiv Croatie.

 

Criminalisation de la solidarité

Le ministère de l’Intérieur fait également pression sur le CMS. Ça a commencé après que le CMS et l’AYS ont relayé les témoignages de personnes victimes de violences de la part de la police croate alors qu’elles avaient droit à une protection internationale, indique Sara Kekuš.

La situation s’est corsée quand les associations se sont penchées sur le cas de Madina Husini, une jeune fille morte en novembre 2017 le long de la voie ferrée entre Tovarnik et Šid, près de la frontière serbe.

« Quand le CMS et l’AYS se sont impliqués, le ministère a tenté de nous criminaliser. Ils ont commencé à nous citer quand ils parlaient de trafiquants d’êtres humains. Ils préféraient clairement nous poursuivre et entraver notre travail humanitaire plutôt que de mener une vraie enquête et résoudre le dossier », explique Sara Kekuš.

La médiatrice croate, Lora Vidović, a sévèrement condamné les attaques du ministère contre les ONG. « Les trafiquants d’êtres humains sont les ennemis des droits de l’Homme et posent une grave menace pour les migrants. Ils ne devraient jamais être mis au même niveau que les ONG et les bénévoles qui respectent le droit croate », a-t-elle déclaré.

Pour Sara Kekuš, les discours haineux et alarmistes ont créé un climat dans lequel « les citoyens n’aident plus, au lieu de cela ils appellent la police quand ils voient quelqu’un qui a une autre couleur de peau ».

« Je suis sûre qu’il ne s’agit là que de quelques individus, et que la majorité de la population condamne les violences, contre qui que ce soit, mais il est d’une extrême importance que les institutions et organismes concernés envoient les bons messages et punissent les abus », a conclu la médiatrice.

Les citoyens européens en première ligne pour accueillir les réfugiés

Malgré la fin de la crise migratoire, nombres d’États européens bloquent toujours l’accueil des migrants dans des conditions dignes. Pour l’Agence européenne des droits fondamentaux, l’action au niveau local peut apporter une réponse.

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