Green New deal : l’Europe n’a pas droit à l’erreur

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Lors de son discours programmatique sur le futur de l’Union, Ursula von der Leyen a décidé de privilégier la transition écologique, avec l’annonce d’un Green New Deal européen sous la responsabilité de Frans Timmermans.

Aurore Lalucq est économiste et eurodéputée Place publique/PS.

Pour grand nombre d’entre nous, qui travaillons et portons ce sujet depuis des années et qui appelons de nos vœux à un changement majeur de notre système économique, il s’agit d’une excellente nouvelle. Comment, à l’ère du dérèglement climatique, ne pas s’enthousiasmer pour un tel programme ? Alors que le projet européen peine aujourd’hui à séduire, menacé par un face-à-face mortifère entre populisme et libéralisme, le Green New deal peut être l’occasion d’unir les intérêts des États membres autour d’un objectif commun capable de refonder un souffle à la construction européenne.

Néanmoins comme toujours, le diable se cache dans les détails. Pour être à la hauteur de la situation écologique, sociale et politique européenne, des mobilisations citoyennes et de la jeunesse qui nous enjoint d’agir, ce Green New deal ne peut constituer à notre sens un énième vague plan qui se contente de propos incantatoires.

Un plan d’investissement public est urgent et nécessaire

Les conclusions de la Cour des comptes européenne sont sans appel. Si nous voulons parvenir à contenir le dérèglement climatique et à rendre vivable la planète, il nous faut investir plus de 1115 milliards d’euros par an dans la transition écologique. Ces conclusions s’imposent dans le débat public alors qu’institutions internationales — à l’instar du FMI —, économistes, élus, ne cessent de rappeler l’urgence d’investir dans un continent qui souffre depuis trop longtemps de sous-investissement massif au point que nous n’entretenons même plus suffisamment le patrimoine existant : ponts, barrages, rail, hôpitaux, écoles… nos infrastructures se dégradent. Cette « dette cachée » met en danger la prospérité et la sécurité des Européens.

En outre, comme le soulignent certains économistes, si nous n’investissons pas dans un Green New deal, c’est un pan entier du capital productif, celui qui repose sur les énergies fossiles, qui pourrait disparaître par manque d’anticipation et de travail de transition, avec un risque de crise économique à la clef.

Face à ce constat, nous voyons deux axes prioritaires d’investissements public et privé.

Le premier est évidemment lié aux énergies renouvelables : de la Pologne à la France, tous les pays ont besoin d’aide dans ce domaine. Notons qu’un tel plan d’investissement pourrait être utile pour relancer une nouvelle filière industrielle en Europe. Nous avons besoin d’aciers simples pour assurer le caractère recyclable et réparable des infrastructures de production des renouvelables. L’Europe pourrait parfaitement jouer un rôle moteur dans ce secteur et renouer ainsi avec une politique industrielle stratégique que nombreux estiment nécessaires. Les salariés du secteur industriel en premier lieu.

Le deuxième axe d’investissement prioritaire doit être la rénovation thermique des bâtiments. Notre continent a beau être le plus riche du monde, on y estime à 100 millions le nombre de précaires énergétiques. 97 % du bâti privé et public est à rénover. Un tel plan permettrait à la fois de réduire notre consommation d’énergie, de lutter contre la pauvreté, tout en assurant là encore des débouchés pour les entreprises et des créations d’emplois.

Un plan d’investissement est nécessaire, mais pas suffisant.

Néanmoins, pour être pleinement efficace, un Green New deal ne pourra se réduire à un plan d’investissement. Rappelons-nous de l’expérience rooseveltienne de 1933 dont le Green New deal est l’héritier : régulation de la finance, réforme fiscale, création d’emplois, lancement de l’indicateur du PIB… le New deal marquait alors le début de l’État providence.

Notre Green New deal doit s’inscrire dans la même veine. Comme son ancêtre, porté au moment le plus critique de l’histoire des États-Unis, il exige un courage politique historique pour défendre sans délai un véritable projet de société en Europe, à même de repenser notre rapport à l’environnement, la qualité de nos emplois et de notre modèle social.

En premier lieu, la mise en place d’un Green New deal doit passer par un changement d’indicateurs. Impossible de savoir si les politiques lancées iront ou non dans le bon sens si nous comptons sur les indicateurs économiques existants. Aussi sophistiqués soient-ils, ils ne pourront jamais nous donner un état des lieux véritable de la perte de la biodiversité, de l’état des poumons de nos enfants, du dérèglement climatique, des risques d’inondations ou autres catastrophes naturelles ; ils ne pourront non plus nous dire si la transition menée permet de réduire le niveau de pauvreté et/ou les inégalités, ou encore de renforcer l’accès à des services publics de qualité dans les territoires. C’est pourquoi lier le semestre européen aux objectifs socio-écologiques de l’UE et donner le pouvoir à Frans Timmermans, vice-président exécutif du Green Deal européen, d’orienter les finances publiques des États membres sont deux préalables à la mise en place d’un tel programme pour l’Europe.

En second lieu, les réformes soutenues et cofinancées par l’Union européenne doivent s’inscrire dans la mise en œuvre des objectifs de développement durable des Nations unies plutôt qu’à l’imposition d’un agenda de libéralisation et de l’orthodoxie budgétaire. Pour atteindre ces objectifs, il faut que nos responsables nationaux aient le courage de doter l’Union européenne de moyens financiers ambitieux. Le budget européen est dérisoire pour 500 millions d’Européens et le Green New deal ne peut pas non plus déshabiller les politiques existantes telles que la politique de cohésion ou la politique agricole commune. Sans cohésion, il ne peut pas y avoir d’union.

C’est aussi pour cela qu’il faut donner à Frans Timmermans les moyens de mettre en œuvre le Green New Deal européen, notamment en lui permettant de desserrer la bride sur les investissements publics à travers une réforme des règles comptables européennes. Dans le contexte actuel de taux d’intérêt négatifs, les investissements publics, dans nos villes et nos régions, ne peuvent en effet plus être considérés comme un danger. Enfin, ce sont toutes les finances publiques des États membres qu’il faudra réorienter si l’on veut la mise en place d’un tel programme pour l’Europe.

Par ailleurs, nous devons également penser un cadrage rigoureux de la politique monétaire et fiscale en Europe avec une réforme du Pacte de stabilité et de croissance. Si les politiques monétaires accommodantes sont possibles, elles devraient être fléchées vers les investissements d’avenir. De même, les investissements d’avenir cofinancés par l’Union européenne devraient être sortis du calcul des déficits publics au titre du Pacte de stabilité et de croissance. La pérennisation du financement du Green New Deal implique une refonte de notre système fiscal et budgétaire. La mise en place de nouvelles ressources propres pour l’Union européenne serait, à cet égard, une grande avancée.

Le Green New deal est la réponse à l’urgence politique

Alors que la communauté scientifique internationale avertit que les émissions mondiales de gaz à effet de serre doivent être réduites de moitié d’ici à 2030 pour éviter une catastrophe planétaire et que le scénario noir de Climeri-France indique que le réchauffement climatique pourrait atteindre 7 degrés d’ici à la fin du siècle, nous avons encore le choix en Europe de changer le cours de l’histoire.

Regardons la situation en face : si nous ne faisons rien, la sécurité et l’approvisionnement énergétiques seront toujours plus menacés. Partant, les inégalités sociales et environnementales risquent d’exploser.

La crise socioécologique est donc devant nous. Elle sera systémique. Nous avons le choix d’y échapper en optant pour un plan socialement juste. Si nous échouons, par manque de courage politique, nous permettrons à l’extrême droite d’accéder au pouvoir en laissant les conflits sociaux et l’obscurantisme économique lui paver la voie.

Le Green New deal doit donc être ambitieux non seulement au regard de l’urgence écologique et sociale, mais aussi au regard de l’urgence politique.

Signataires: Manon Aubry (coprésidente de la Gauche unitaire européenne), Delara Burkhardt (S&D), Milan Brglez (S&D), Damien Carême (Verts), Irratxe Garcia Perez (Présidente de l’Alliance progressiste des S&D), Mohammed Chahim (S&D), Christophe Clergeau (Secrétaire national à l’Europe du PS et membre du comité européen des régions), Sven Giegold (Verts), Raphaël Glucksmann (PP/PS), Philippe Lamberts (coprésident du groupe des Verts/Alliance libre européenne), Alexandra Phillips (Verts), Domenec Ruiz Devesa (S&D), Alfred Sant (S&D), Ernest Urtasun (Verts).

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