La Conférence sur l’avenir de l’Europe ne doit pas se transformer en arène politique

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Stakeholder Opinion

La présidente de la Commission européenne pour la démocratie et la démographie, la Portugaise Ana Paula Zacaria (2e à gauche), la vice-présidente de la Commission européenne pour la démocratie et la démographie, Dubravka Suica (au centre), et le membre du Parlement européen Guy Verhofstadt s’adressent à la presse lors de l’allocution d’ouverture des coprésidents du bureau exécutif de la Conférence sur l’avenir de l’Europe à Bruxelles, Belgique, le 19 avril 2021. Les trois coprésidents du bureau exécutif de la conférence sur l’avenir de l’Europe tiendront une conférence de presse commune pour présenter la nouvelle plateforme numérique de la conférence, un centre où seront rassemblées et partagées toutes les contributions à la conférence, y compris les événements décentralisés, les panels de citoyens européens et les plénières de la conférence. [EPA-EFE/FRANCOIS WALSCHAERTS / POOL]

Les responsables politiques doivent écouter, et donner la parole aux citoyens. Pour Iratxe Garcia Pérez, présidente du Groupe S&D, le renouveau démocratique de l’Europe doit s’appuyer sur un parti-pris féministe.

Si l’épidémie de COVID-19 nous a enseigné une chose, c’est que l’état de préparation aux crises est crucial pour sauver des vies. Or, afin d’être mieux préparés à de futures crises, nous devons parler d’Europe. Mais ce débat ne doit pas être réservé exclusivement aux responsables politiques. C’est là qu’intervient la Conférence sur l’avenir de l’Europe. Le projet avait été évoqué avant même l’éruption de la pandémie. À l’époque déjà, nous réfléchissions aux moyens de moderniser l’Europe et d’accélérer le processus de décision entre les 27 États membres de notre Union.

Aujourd’hui, le moment est venu de sortir de la « bulle bruxelloise », de se mettre à l’écoute des citoyens, et d’avancer vers une Europe féministe. Nous avons besoin d’une nouvelle approche du pouvoir, d’une évolution de la démocratie représentative, et d’un changement de mentalité de nos institutions. Ce changement doit se refléter dans l’architecture institutionnelle de notre Union. Dans cette perspective, nous devons nous assurer que la plénière de la Conférence ne se réduise pas à un huis-clos entre responsables politiques européens. Il faut au contraire qu’elle devienne un forum, qui donne la parole aux citoyens.

Voilà pourquoi j’ai insisté sur la représentation des sept groupes politiques du Parlement européen au sein du comité de direction de la Conférence afin que toutes les opinions puissent s’exprimer. De même, ce processus démocratique doit être dirigé par le Parlement européen, seul organe européen directement élu par les citoyens.

Trois leçons doivent être tirées de la crise du COVID-19 et marquer le point de départ de la Conférence.

Approfondir la démocratie et permettre l’épanouissement individuel

En premier lieu, il existe un décalage entre les attentes des citoyens vis-à-vis de l’UE, et les réponses qu’elle y apporte. Cette envie d’Europe exprimée par les citoyens est une bonne nouvelle pour tous ceux qui sont convaincus que la coopération entre nos États permet de résoudre les problèmes pour le bien de tous – contrairement à une approche en solo, national. Toutefois, nous devons nous demander si nous ne sommes pas responsables de ces espoirs déçus. Nous avons peut-être mis l’accent sur les mauvaises politiques, ou bien nous avons été incapables de mettre en place les mécanismes permettant de concrétiser nos priorités – conformément à ce que les citoyens européens attendaient de nous.

Ainsi, la première tâche de la Conférence doit être d’identifier les priorités de nos citoyens, ce qu’ils attendent de l’Europe et les moyens à mettre en oeuvre pour y parvenir.

Un exercice de démocratie sincère exige d’accepter d’envisager des changements institutionnels. Vers une approche féministe du pouvoir.

Nous devons mettre de côté nos programmes respectifs et prendre le temps de l’écoute. Dans cet esprit, les Socialistes & Démocrates ont poussé à la mise en place de panels citoyens qui alimenteront en permanence la plénière de la Conférence. La pandémie nous a fourni de nouveaux outils de connexion en ligne. Si rien ne peut remplacer les rencontres physiques, les nouvelles technologies et désormais notre maîtrise des interactions virtuelles devraient faciliter la participation effective des citoyens grâce à des moyens innovants.

Cette conférence ne contribuera à l’approfondissement de la démocratie qu’à condition d’impliquer les personnes habituellement exclues du débat public – en raison de leur âge, genre, ethnicité, origine immigrée, statut socioéconomique, éloignement géographique ou méconnaissance des langues étrangères. Notre débat ne peut pas se limiter aux élites cosmopolites ou aux capitales. Les jeunes doivent également jouer un rôle de premier plan. C’est pourquoi les Socialistes & Démocrates ont exigé qu’au moins un tiers des participants aient moins de 25 ans.

Un véritable exercice de démocratie nous oblige à accepter d’envisager des changements institutionnels. L’UE parle depuis de nombreuses années de l’Europe des Citoyens. Cette Conférence doit l’incarner. La tâche n’est pas facile. Il nous a fallu plus d’un an pour lancer la conférence et nous entendre sur sa configuration. Maintenant qu’elle est sur les rails,  je suis sidérée d’être la seule femme pour représenter le Parlement européen dans son comité de direction. Il y a une raison sous-jacente à cette situation : des acteurs dominants ont peur de perdre le pouvoir. Voilà pourquoi nous, les Socialistes & Démocrates, voulons nous engager vers une nouvelle façon de faire de la politique, vers une approche féministe de partage du pouvoir en responsabilité.

Le vrai pouvoir ne repose pas sur la force, mais sur la capacité à permettre aux autres de prendre des responsabilités, de développer pleinement leurs aptitudes afin de devenir des atouts pour la société. Le pouvoir n’est pas une question de contrôle ou de domination, mais de participation et de représentation. Nous représentons les électeurs. En conséquence, nous devons abandonner l’approche hiérarchique et adopter une perspective plus directe et horizontale. Il ne s’agit pas d’imposer sa vision, mais d’être source d’inspiration et de créer une dynamique où les citoyens prennent leur sort en main.

Une approche féministe du pouvoir

Deuxième leçon à tirer de la pandémie : la nécessité de mettre en œuvre des politiques progressistes. Nous avons abandonné depuis trop longtemps le terrain politique aux néolibéraux et aux apôtres de la libre concurrence. Aujourd’hui, tout le monde doit soudainement reconnaître que le marché n’a pas réponse à tout. Les exemples abondent, qu’il s’agisse de l’autonomie stratégique de la production de vaccins, de l’absence d’investissement dans les services de santé publics, du manque de professionnels dans le secteur de la santé, ou des conditions précaires de trop nombreux travailleurs essentiels.

Victor Hugo, ce grand Européen, disait : « l’avenir appartient aux braves ». Alors, osons le changement.

Le marché ne récompense pas les secteurs essentiels pour le bien-être de la société. Les applaudissements de quelques soirées n’y changeront rien. De même, le marché ne contribue pas à la cohésion et à l’équité de la société, au contraire, il creuse les inégalités sociales. Il est donc temps de construire ce socle européen des droits sociaux. Les citoyens européens l’exigent – et seule notre famille politique dispose de l’expérience, de la philosophie et du leadership pour promouvoir ce combat. Un combat où nous avons besoin de tout le monde, de tous nos partenaires et de toutes les voix progressistes de la société.

La troisième leçon concerne les fractures Est/Ouest et Nord/ Sud. Cette crise a mis en lumière, une fois de plus, des sentiments plus ou moins avoués de supériorité et d’infériorité. Certains Européens ont l’impression d’être des citoyens de seconde zone, parce que leurs voix ne sont pas entendues, parce qu’ils n’ont jamais de représentant dans les plus hautes instances de leurs pays, parce qu’ils se sentent traités avec condescendance par les grandes nations ou par les plus anciens États membres de l’UE.

Il est grand temps de faire face et de répondre à ces divisions. Un changement de mentalités est indispensable : il n’y a plus d’anciens et de nouveaux États membres. Nous sommes tous copropriétaires du projet. Cela implique qu’il faut se rendre sur le terrain des régions, loin des capitales ; qu’il faut se rendre dans les périphéries et les quartiers des villes européennes ; et qu’il faut écouter toutes les voix, dans leur diversité.

Une approche féministe du pouvoir évite la compétition et encourage la coopération. Cela s’applique également à la gouvernance. Dans cet esprit, les Socialistes & Démocrates ont insisté, tout au long du processus, sur l’implication étroite des parlements nationaux et de tous les niveaux de l’administration. En effet, les mairies et les élus locaux jouent un rôle crucial. Parce qu’ils sont au plus près des citoyens. Et parce que les politiques sont mises en œuvre au niveau local : qu’il s’agisse de santé, d’enseignement, de logement, de transport public, ou de soutien à la transition écologique.  C’est localement que nous faisons notre première expérience de la communauté, que nous apprenons à vivre ensemble dans la diversité.

Nous ne devons pas craindre d’être flexible ni les discussions ouvertes. Cela vaut pour la date de clôture de la Conférence. Avant de pouvoir déterminer la fin du processus, nous devons voir quelle dynamique citoyenne il met en route. Si nous réussissons à dialoguer avec toutes les voix, nous devons en profiter au maximum. Ce qui signifie poursuivre la Conférence jusqu’en 2023, avant d’en tirer les conclusions.

Iratxe García Pérez, présidente du Groupe S&D

Iratxe García Pérez est une femme politique espagnole, appartenant au parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Élue au Parlement européen en 2004, elle dirige le groupe parlementaire de l’Alliance Progressiste des Socialistes & Démocrates (Groupe S&D) depuis 2019. Elle représente le Groupe S&D au comité de direction de la Conférence sur l’avenir de l’Europe.

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