Les manifestations en Bulgarie et le problème de la corruption institutionnalisée

DISCLAIMER: Toutes les opinions affichées dans cette colonne reflètent l'avis de l'auteur, pas celle d'EURACTIV Media network.

Des manifestants agitent des drapeaux nationaux lors d'une manifestation anti-gouvernementale qui s'est tenue le 2 septembre devant le bâtiment du Parlement à Sofia, la capitale bulgare. Ils exigent la démission du Premier ministre Boyko Borisov et de son gouvernement. [EPA-EFE/VASSIL DONEV]

La série de scandales qui éclaboussent le gouvernement bulgare depuis des mois a fait sortir, fin juillet, des milliers de personnes dans les rues. Et oblige in fine à s’interroger sur  l’absence de contrôle des bailleurs de fonds internationaux sur la distribution, sur place, d’un flux monétaire qui souvent atteint des centaines de millions d’euros et/ou de dollars.

Par Dessy Damianova, journaliste pour la publication suisse Le Monde économique

Et dire qu’au début de leur transition démocratique, entamée trente ans en arrière, les Bulgares rêvaient de voir leur pays devenir « la Suisse des Balkans » ! Et dire qu’ils croyaient qu’une fois la dictature totalitaire renversée, le reste suivrait – la démocratie, la justice sociale, la prospérité économique…

Un tiroir entrouvert, un premier ministre endormi et le réveil de tout un pays.

Après une « transition » longue de trois décennies, le réveil est brutal en cette année 2020 : la série de scandales qui éclaboussent le gouvernement bulgare depuis des mois et qui ont récemment culminé dans la publication d’une vidéo anonyme illustrant de manière on ne peut plus flagrante la corruption du premier ministre Boïko Borissov, a fait sortir, fin juillet, des milliers de personnes dans les rues. En effet, c’est justement cette vidéo montrant Borissov en train de dormir près d’un meuble dont l’un des tiroirs laisse entrevoir beaucoup de liasses de 500 euros, qui a fini par réveiller les Bulgares. Le calcul fut vite fait : le tiroir en question contiendrait pas moins d’un million d’euros et on peut se demander combien il en existe encore des tiroirs dans la vaste résidence « Séquoia » du premier ministre bulgare (ceci sans prendre en compte les lingots d’or également apercevables sur la vidéo) !

Dans un pays où le salaire moyen reste le plus bas en Europe et les pensions de retraite sont les plus misérables (alors que le taux de la population vieillissante est très élevé), cette révélation a provoqué l’effet d’une bombe et a suscité une puissante vague d’indignation qui ne se retire voilà déjà plus d’un mois.

Des Balkans à l’Amérique latine et de la Fédération de Russie à l’Afrique, la corruption institutionnalisée règne sur une bonne partie du globe.

La Bulgarie est loin d’être la seule à illustrer l’impasse où mène la symbiose vicieuse entre l’argent et le pouvoir. D’après ce même modèle oligarchique fonctionnent, hélas, la plupart des « nouvelles démocraties » et des pays émergents. Pas plus tard qu’en début de cette année, l’opinion publique en Afrique a été secouée par la publication du rapport « Elite Capture of Foreign Aid » qui rendait compte de la fuite de millions de dollars versés par la Banque Mondiale vers la Suisse, le Luxembourg et autres pays de la « liste grise ».

Selon la latitude géo- politique, différents types de fonds sont en jeu : argent européen, fonds destinés au développement et provenant de la Banque Mondiale, aide d’urgence et tout autre type de soutien financier du FMI et, bien évidemment – argent public. Ce qui se passe une fois que les fonds tombent entre les mains des élites des pays respectifs, est déjà universellement connu : accaparé par de hauts responsables préposés à l’aide financière, l’argent est distribué à des entreprises proches du pouvoir ou s’écoule par des voies mystérieuses vers des paradis fiscaux. La pratique du clientélisme et le dévoiement, par les élites dirigeantes, de moyens financiers initialement destinés à promouvoir l’industrialisation et la modernisation de pays en difficulté contribuent au maintien d’un status quo économique plus qu’insatisfaisant de ces pays et à la perpétuation de leur pauvreté.

La question que tout le monde, et en toute logique, se pose, est bien : Pourquoi ce manque de vigilance de la part des bailleurs de fonds ? Pourquoi cette absence de contrôle sur la distribution, sur place, d’un flux monétaire qui souvent atteint des centaines de millions d’euros/ de dollars ?

Yeux grands fermés et sourde oreille

Ce qui frappe surtout dans le cas de la Bulgarie et de la Roumanie, autre pays corrompu des Balkans, c’est le contraste entre l’attachement que les dirigeants européens portent – encore et toujours – à l’idée d’austérité financière et « les yeux grands fermés » avec lesquels ils observent la fraude massive aux fonds européens dans cette partie sud-est de l’UE.

Yeux grands fermés, oreille sourde et complaisance à en revendre… Plus que cela : c’est sur son amitié personnelle avec certains des dirigeants européens que s’appuie maintenant le premier ministre de la Bulgarie dans son refus obstiné de démissionner. Une complicité collégiale de plus de dix ans lie en effet Borissov à la chancelière allemande Merkel : les deux sont venus au pouvoir à peu près à la même époque et apparaissent aujourd’hui, respectivement à l’Est et à l’Ouest, comme les doyens de la politique européenne.

Vieille amitié ne craint pas la rouille… Oui, mais entre-temps la corruption gangrène l’Est où l’argent du contribuable européen, qu’il fût occidental ou « oriental », est englouti comme dans un gouffre sans fond. Et cela depuis des années. Les amitiés et les alliances au sein des élites peuvent-elles être aussi importantes quand la crédibilité même dans les institutions démocratiques et la confiance des citoyens européens se trouvent en jeu ?

Subscribe to our newsletters

Subscribe
CONTRIBUER