L’Europe doit commencer à « prévoir l’orage par beau temps »

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Confrontée à de nombreux défis, l’Europe doit y faire face unie. Ce n’est que par le dialogue au sein d’une fédération des États européens que l’UE sera à la hauteur des enjeux actuels, estime Pierre Goguet.

Pierre Goguet est président de CCI France    

« Il y a deux manières de combattre, écrivait Machiavel, l’une avec les lois, l’autre avec la force ». Cela vaut aujourd’hui pour l’économie. Lorsque l’auteur du Prince écrit ces lignes adressées aux gouvernants de son époque, c’est pour conjurer le morcellement politique et le risque de démantèlement de son pays par des puissances rivales et les inciter à recréer l’unité politique. Vrai leçon pour nos gouvernants et l’Europe à ce jour.

L’Italie a reçu la visite officielle du président Chinois XI Jinping du 21 au 24 mars dernier. « Reçu comme un Roi », pour reprendre les termes de la presse transalpine, le Président chinois est venu signer un protocole qui fait de l’Italie le premier pays du G7 à intégrer le projet des « Routes de la Soie » lancé par le Président Xi en 2013. Cette initiative de 1 000 milliards de dollars est, outre une monumentale ambition de création d’infrastructures, un vecteur de reconquête de puissance pour la Chine.

Douze pays d’Europe centrale sont déjà parties prenantes de ce projet mais la signature de l’Italie, pays fondateur de l’Union et voisin immédiat de la France, recèle une volonté de diviser et d’affaiblir l’Europe. Ne nous y trompons pas. Sur les vingt-neuf contrats ou protocoles d’accords signés avec la Chine, seuls dix ont une dimension économique, pour un montant total de 2,5 milliards d’euros. Pour les Italiens, l’enjeu est d’ouvrir la voie aux entreprises transalpines et de rééquilibrer une balance commerciale jugée trop déficitaire.

L’économie française est confrontée aux mêmes défis. Depuis plusieurs mois maintenant, les Chambres de commerce et d’industrie, au gré des consultations citoyennes sur l’avenir de l’Europe et du dialogue avec les entreprises qu’elles ont porté dans le cadre du grand débat national, ont recueilli un certain nombre d’attentes des entrepreneurs. Ces derniers perçoivent de plus en plus distinctement que la défense de nos intérêts économiques, mais aussi de notre mode de vie et de nos valeurs, ne peut se réaliser qu’au niveau européen.

Il convient à cet égard de saluer l’invitation que le Président de la République, Emmanuel Macron, a adressée à Angela Merkel et Jean-Claude Juncker lors de la visite du Président Xi. Ce geste, quelques jours après la communication par le Conseil, de dix mesures régissant les relations UE-Chine, est à la fois la marque des ambitions présidentielles en matière européenne et le signe, vis-à-vis de la Chine, de la volonté de bâtir une politique étrangère européenne.

Les instances qui découleront des élections de mai prochain auront à prendre position sur des problématiques économiques essentielles, qui impacteront le positionnement et la crédibilité de l’Europe pour les dix prochaines années.

La première est celle de la défense des intérêts européens. Entre une présence chinoise grandissante et des États unis peu soucieux de politique européenne, au point de se désintéresser de son traditionnel allié britannique, il est sans doute temps de repenser les réglementations nationales et européennes pour privilégier les concepts de préférence européenne, de protection des entreprises stratégiques et de souveraineté économique. Des initiatives lancées en ce sens existent, précisément dans la volonté de reconquérir une souveraineté numérique mise à mal par les économies concurrentes. Elles doivent être prolongées pour assurer une protection renforcée de nos entreprises, notamment PME.

La seconde est celle de la place de l’Europe dans le monde. L’Union européenne porte, depuis sa création, les valeurs de libre-échange et de multilatéralisme. La réforme de l’OMC s’impose aujourd’hui comme un impératif, en dépit des réticences manifestées par les deux plus grandes puissances économiques mondiales. Pourtant, l’Union est la seule capable de porter un développement équilibré des économies, au moment où l’on parle de « déglobalisation ».

Pour garder une place dans le concert des nations technologiques, l’Europe doit également poursuivre ses efforts en matière de recherche et d’innovation et préserver des avantages compétitifs dans la grande compétition qui s’annonce autour de l’Intelligence artificielle au cœur du mouvement des transitions généralisées (écologique, industrielle, numérique…). L’émergence de champions industriels adossés à de véritables « continuums de recherche » européens associant universités, pôles de compétitivité et laboratoires est un préalable. Ils doivent permettre de créer une assise technologique capable de porter les innovations de rupture et leur nouveau modèle économiques dans le cadre du futur Conseil européen de l’innovation (CEI).

La troisième est celle de la réponse de l’Europe aux défis de l’Humanité. Le premier d’entre eux étant le défi climatique. La Commission mondiale sur l’économie et le climat fait état, dans son dernier rapport, d’un potentiel de croissance colossal si les pratiques changent. Porteuses de l’Accord sur le climat, la France et l’Europe ont un rôle à jouer pour promouvoir le respect des engagements environnementaux des États et, s’il le faut, conditionner leurs échanges au respect de cet accord.

Le second est celui des migrations. L’Europe est naturellement une destination pour les populations en exil et il est aussi de son intérêt de garantir une véritable politique de co-développement, en Afrique notamment. Au-delà de l’aspect humanitaire qui est naturellement, la première des préoccupations pour les gouvernants, Eurochambres, dont j’assure la vice-présidence pour l’Afrique, porte le projet Archipelago. Il s’agit de financer la formation des populations locales et en particulier des jeunes, de leur permettre de créer une activité et ainsi contribuer au développement des économies locales.

Confrontée à ces défis, qui sont ceux des grandes nations, l’Europe doit davantage être gouvernée comme une entité unique, à l’instar de ses compétiteurs chinois et américains. Ne doutons pas de sa capacité à prendre conscience des réalités et de son pouvoir de résilience. Cela supposera naturellement beaucoup de communication et de dialogue pour fédérer les 25 États restants autour de l’axe franco-allemand, cela supposera aussi que l’issue des élections européennes permette de dégager une majorité libérale et ouverte sur l’avenir, forte de la volonté de consolider le grand marché. « L’habituel défaut de l’homme est de ne pas prévoir l’orage par beau temps » rappelait Machiavel. Ne tardons plus, le temps de la réforme revient ! Il est indispensable.

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