Si l’Europe n’existait pas, il faudrait l’inventer

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Pierre Gattaz et Loïc Armand

L’action européenne doit être réorientée vers la création de valeur collective ajoutée. C’est l’alternative au dilemme chaos-destruction de l’édifice européen ou fédéralisme dont les peuples ne veulent pas.

Une tribune cosignée par Pierre Gattaz, président du Medef, et Loïc Armand, président de la commission Europe du Medef.

L’Europe est née, au lendemain du dernier grand conflit mondial qui a déchiré notre continent, de la vision et de la volonté politique d’hommes et femmes exceptionnels. Ils ont ensemble créé un univers unique et bâti une architecture institutionnelle originale. Ils ont mis en œuvre un marché unique de 510 millions de consommateurs qui est aujourd’hui le plus grand marché organisé du monde. Ils ont fait de l’Union européenne la première puissance commerciale du globe devant la Chine et les États-Unis.

Le monde de 2020 ne sera pas celui de 1957. Nous en mesurons les dangers : le terrorisme, les défis climatiques, les tentations nationalistes, le protectionnisme, la montée de l’intolérance, les déséquilibres de plus en plus insupportables entre les plus riches et les plus pauvres. Plus que jamais, notre modèle politique, économique, social doit s’adapter pour survivre en conservant ses valeurs essentielles. L’Europe de 2020 doit être celle qui offre à nos entreprises, à leurs collaborateurs, à nos concitoyens, les meilleures chances de succès et de prospérité dans un monde de risques à prévenir et d’opportunités à saisir.

Réduire le divorce entre l’Europe des initiés et celle des peuples

Paradoxalement, les bienfaits de 60 ans d’intégration européenne sont largement méconnus. On accuse volontiers l’élargissement trop rapide d’une Union pas encore consolidée. Mais ne faut-il pas se réjouir de la chute du mur de Berlin ? On reproche d’avoir créé l’euro avant d’avoir bâti les instruments de la convergence économique, budgétaire et fiscale, mais ne sommes-nous pas finalement heureux de l’avoir ? On critique Schengen parce que nos gouvernements européens n’ont pas voulu le doter des instruments régaliens et des moyens nécessaires au contrôle des frontières extérieures ni d’une politique d’asile commune aux critères acceptés et aux responsabilités partagées.

Plus grave, on a laissé se creuser un fossé entre les institutions européennes et les peuples de chacun des pays. Nos gouvernements n’ont pas toujours assumé les conséquences des décisions qu’ils prenaient à Bruxelles. Les Parlements nationaux ne se sont pas privés de surtransposer, c’est-à-dire de rendre plus lourdes et plus complexes, les normes européennes. La faute revient aussi à la machine fédérative implacable dans sa lecture des Traités, qui confond souvent la nécessaire convergence réglementaire avec l’harmonisation totale privative de liberté individuelle et irrespectueuse des cultures nationales.

Les peuples comprendraient pourtant qu’il faut plus d’Europe dans certains domaines, mais ils ne veulent pas moins de Royaume-Uni, de France, d’Allemagne ou d’Italie. Ils ne sont pas prêts à déléguer leur souveraineté à des institutions éloignées qu’ils ne comprennent pas. Ils accepteraient probablement de partager cette souveraineté dans l’exercice d’une gouvernance politique familière, celle du gouvernement et des élus qu’ils ont désignés.

Exprimer les bénéfices de l’action collective. 

David Cameron avait raison de mettre en cause le concept d’union sans cesse plus étroite des peuples (ever closer Union). Construisons, avec nos amis britanniques à bord, une Europe sans cesse meilleure, plus compétitive, mieux adaptée au monde tel qu’il est devenu (ever better Europe). Faisons ensemble ce que nous ferons mieux collectivement, au niveau européen, que seuls au niveau national. Le champ reste vaste cependant : l’euro, notre bien commun, mérite une gouvernance renforcée et exige une convergence déterminée de nos politiques économiques, budgétaires et fiscales. Les quatre libertés de circulation, celle des marchandises, celle des services, celle des capitaux et celle des hommes, exigent des politiques pour passer du stade de liberté formelle à celui de liberté réelle. Mais il ne faut pas confondre convergence et harmonisation. La liberté d’entreprendre, de vivre selon sa culture est à ce prix. Ne présumons donc pas de l’existence du consommateur européen pas plus que de celle du citoyen européen. Nos standards sont élevés et nous en sommes fiers, mais posons-nous la question : nos parents vivaient-ils moins bien parce que les bananes qu’ils mangeaient n’avaient pas le même calibre ?

La liberté de circulation des hommes au sein d’un espace protégé est une valeur à laquelle nous ne sommes pas prêts à renoncer. L’éducation sans frontière au sein de l’Europe à nouveau réunie autour de ce magnifique projet que serait l’accès au travail de nos jeunes générations, en lieu et place du lamentable échec auquel nous sommes aujourd’hui confrontés, est une exigence morale et la condition sine qua non de notre prospérité future. Une politique commune de sécurité européenne s’impose, à l’heure où les menaces sont palpables. La révolution digitale nécessite d’être favorisée dans un cadre européen, sans pour autant avoir la naïveté de s’en faire imposer les règles de l’extérieur. La convergence réglementaire enfin est la condition première de la chute des obstacles non tarifaires aux échanges entre notre marché unique européen et le reste du monde. Faut-il être aveugle pour ne pas voir que c’est maintenant que la question se pose, que dans dix ans ce sera trop tard ?

Demandons alors à nos dirigeants d’assumer le rêve européen avec courage et lucidité. La valeur ajoutée, nous les entrepreneurs, savons de quoi il s’agit, c’est notre vie quotidienne. Sa création sur la durée requiert une vision, un projet, beaucoup de courage et une forte volonté de vivre ensemble.

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