Les appels qui se multiplient pour que l’Europe renforce son autonomie et réduise sa dépendance vis-à-vis des autres pays dans les domaines stratégiques ont divisé l’UE, alors que la concurrence s’intensifie sur la scène internationale.
Lors d’un évènement organisé récemment par Euractiv, Thanasis Bakolas, secrétaire général du Parti populaire européen (PPE), a déclaré : « Nous savons que l’Europe est à un stade où son économie n’est pas compétitive ».
Pour répondre à ce manque de compétitivité, mais également pour réduire ses dépendances vis-à-vis de pays tiers et renforcer sa résilience, l’Union européenne souhaite renforcer son autonomie stratégique.
Ce concept a pris de l’importance après la guerre en Ukraine et la pandémie de Covid-19 notamment, dans un contexte où la forte dépendance énergétique et sur le plan des matières premières (vis-à-vis de pays tiers tels que la Russie et la Chine notamment) a posé problème.
Plusieurs acteurs du monde des affaires présents à l’évènement organisé par Euractiv ont exprimé des points de vue divergents sur la question, certains soulignant la nécessité pour l’Europe de devenir indépendante des acteurs tiers et d’autres mettant l’accent sur les risques qu’une telle approche conduise au protectionnisme.
Pour Karel Lannoo, directeur général du groupe de réflexion indépendant Centre for European Policy Studies (CEPS), le concept d’autonomie stratégique est « dangereux ».
« C’est juste pour cacher le protectionnisme dans lequel nous nous sommes embarqués et qui sera très coûteux pour l’Europe si nous continuons sur cette voie », a-t-il confié à Euractiv. « Nous devons être une terre d’accueil pour le commerce, sinon nous ne serons pas ce que nous sommes. Nous serons encore pires avec l’autonomie stratégique ».
M. Lannoo a toutefois reconnu que certains pays faisaient chanter l’Europe au sujet de ses dépendances et qu’il fallait mettre fin à cette situation. Citant l’exemple du gaz russe, il a expliqué que l’Europe avait cartographié ses besoins et s’était ensuite rapidement réorientée.
« Comme pour le gaz, il y a différentes façons de réagir. Il suffit de s’assurer que l’on dispose de réserves stratégiques, pour, par exemple, le gaz. On pourrait faire la même chose pour les matières premières […] les produits pharmaceutiques, en cas de problème, produire au moins quelques quantités .»
Il a toutefois fait remarquer que cela ne pouvait pas s’appliquer partout, mais seulement dans des secteurs importants de l’économie de l’UE.
« En ce qui concerne les matières premières, si vous ne les obtenez pas de la Chine, vous pouvez les obtenir de la Syrie ou d’un autre pays. Nous devons donc cartographier ces dépendances, les fournisseurs, et voir à quel point c’est dangereux », a-t-il ajouté.
Trouver le bon équilibre
Martin Bresson, directeur principal pour la politique et les affaires publiques chez Invest Europe, une association d’entreprises représentant les secteurs européens du capital-investissement, du capital risque et des infrastructures, a fait remarquer que, du point de vue des investisseurs, ce concept est un « point d’équilibre ».
« En effet, si l’on ferme les portes, l’Europe meurt. Mais si nous ne protégeons pas, l’Europe meurt également », a-t-il expliqué à Euractiv.
M. Bresson a déclaré que bien que certains puissent interpréter l’autonomie comme une tendance à l’autosuffisance et donc au protectionnisme, l’Europe doit rester ouverte aux investisseurs étrangers.
« Nous avons besoin que l’argent de l’extérieur afflue en Europe […] parce que sinon il n’y a tout simplement pas assez d’argent pour faire toutes les transitions dont l’Europe a besoin : la transition énergétique et numérique, et plus encore si vous voulez rendre ces transitions équitables, car cela ne les rendra pas moins chères. »
Cependant, M. Bresson a également souligné que les industries nationales, les innovateurs et les start-ups doivent être soutenus simultanément et donc protégés dans sur la scène mondiale. Sinon, ces personnes, entreprises et industries fuiront vers d’autres pays tels que les États-Unis, où ils auront facilement accès au financement public et à de vastes marchés, a-t-il averti.
Il a également insisté sur la nécessité d’adopter une approche différente de celle utilisée par le passé en ce qui concerne le point d’équilibre entre mondialisation et autonomie.
« Nous avions l’habitude de dire que si nous pouvions faire faire les choses à moindre coût en Corée ou en Chine, et que nous importions les choses à un prix inférieur […] tout le monde y gagnait, parce que la Chine s’enrichissait, et plus elle s’enrichissait, plus elle devenait démocratique », a-t-il souligné.
« Le monde est plus complexe […] les autres parties n’ont pas progressé vers de meilleures démocraties entretemps, et nous ne nous sommes pas tout à fait enrichis avec l’argent que nous étions censés économiser sur les produits bon marché pour ensuite faire quelque chose d’encore plus grand et de meilleur. »
La défense, un point sensible
Le concept d’autonomie stratégique de l’Europe en matière de défense s’est imposé comme une évidence après l’agression russe en Ukraine, les analystes suggérant que l’Europe doit trouver sa place dans la complexité géopolitique du monde actuel.
Ionela Maria Ciolan, experte en politique étrangère et en défense au Centre Wilfried Martens pour les études européennes, a déclaré que l’architecture de sécurité européenne de l’après-Guerre froide s’est effondrée alors que la Russie « cherche à redessiner les frontières européennes par la force ».
« Pendant ce temps, les sentiments isolationnistes aux États-Unis, alimentés par la perception de l’insuffisance des contributions européennes en matière de défense, pourraient tendre davantage les relations transatlantiques si Donald Trump devait être [réelu] », a-t-elle noté.
Si un tel scénario se réalise, Mme Ciolan s’attend à ce que le soutien américain à l’Ukraine diminue et à ce que les Européens deviennent de plus en plus responsables de la sécurité du continent européen et de la lutte contre la menace russe.
« Les Européens devraient combler les lacunes en matière de capacités militaires au sein de l’OTAN et de l’UE. Le concept d’autonomie stratégique de l’UE n’est pas un défi lancé aux États-Unis ou à l’OTAN, mais un effort pour renforcer ensemble les capacités de défense européennes. »
« Concrètement, l’autonomie stratégique de l’UE en matière de sécurité et de défense signifie également le renforcement du pilier européen de l’OTAN », a-t-elle poursuivi, insistant sur le fait que l’Europe devrait s’appuyer sur des fournisseurs nationaux ou des pays qui partagent les mêmes valeurs qu’elle.
« Nous avons déjà réduit notre dépendance vis-à-vis de la Russie, mais nous devons intensifier notre stratégie de réduction des risques vis-à-vis de la Chine […] La politique de l’UE vis-à-vis de la Chine devrait être basée sur les principes de coopération lorsque c’est possible, de concurrence lorsque c’est nécessaire et de confrontation lorsque c’est nécessaire », a-t-elle conclu.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]



