La réindustrialisation grâce à des combustibles fossiles est insensée

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Un climatologue éminent et directeur d’un centre de la NASA récemment retraité est entré dans le débat sur la politique énergétique de l’UE. Il a prévenu que toute stratégie de réindustrialisation qui accroît l’utilisation de combustibles fossiles ne peut être qu’une solution à court terme, irrationnelle et coûteuse.

Lors d'un long entretien avec EURACTIV, James Hansen a déclaré que le système européen d’échange de quotas d'émissions (ETS) était « inefficace » et présentait des défauts. Il a également accusé les entreprises énergétiques de préférer la corruption gouvernementale aux investissements dans la technologie propre.

La déclaration de James Hansen sur le changement climatique devant le Congrès en 1998 a popularisé pour la première fois la question aux États-Unis. Le climatologue a également indiqué que l’adoption de la proposition de gazoduc Keystone XL, qui vise à acheminer des sables bitumineux du Canada vers le Texas, « ternissait sérieusement » l'héritage du président Barack Obama.

Ses propos sur la nature d'une « réindustrialisation » européenne résonneront cependant le plus dans les couloirs du pouvoir à Bruxelles, car les appels des entreprises à une nouvelle stratégie de compétitivité énergétique progressent toujours à l'échelle politique de l'UE.

« Nous ne faisons pas payer les entreprises de combustibles fossiles pour leurs conséquences sur la santé humaine ou sur le climat, nous allons même jusqu'à les subventionner », a-t-il déclaré. « Dire qu'il faudrait réindustrialiser dans le but d’utiliser plus de combustibles fossiles constitue un argument à très court terme. »

« Cela n'a même pas de sens économiquement parlant sur une perspective à long terme », a-t-il affirmé. « Selon toute analyse rationnelle, ces combustibles doivent rester dans le sol. »

Des groupes de l'industrie européenne affirment que des mesures unilatérales sur le climat les désavantagent de manière déloyale face à des concurrents tels que les États?Unis, qui bénéficient de prix de l'énergie plus abordables.

Dans son rapport à moyen terme sur les perspectives du pétrole, l'Agence internationale de l'énergie (AIE) a déclaré mardi (14 mai) qu'en raison de l'explosion du gaz de schiste, les États-Unis dépasseraient la Russie en tant que plus grand producteur de gaz au monde d'ici 2015 et deviendraient « autosuffisants » dans leurs besoins énergétiques d'ici 2035.

Choc d'offre nord-américain

« L'Amérique du Nord a déclenché un choc d’offre qui provoque des ondes dans le monde entier », a déclaré la directrice générale de l'AIE, Maria van der Hoeven.

Des défenseurs de l'environnement, et officiellement les gouvernements de l'UE, soutiennent cependant que les mesures de réduction de la dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles et le déploiement accéléré de la technologie propre ne peuvent que bénéficier à l'industrie européenne dans l'économie de l'énergie à l'avenir.

Des entreprises de combustibles fossiles pourraient être incitées à investir dans des technologies d'énergie renouvelable, a indiqué James Hansen. À l'heure actuelle, elles investissent toutefois « en petites quantités, parce qu'elles savent qu'il est plus facile de corrompre des gouvernements que d'investir dans l'énergie propre ».

Dans le même temps, « la science indique clairement que nous ne devrions pas courir après ces combustibles fossiles non conventionnels [tels que le gaz de schiste et les sables bitumineux] », a-t-il ajouté. « Nous ne pouvons pas nous permettre de libérer ce carbone dans l'atmosphère. »

Un prix inexorablement en hausse doit être fixé pour les émissions de gaz à effet de serre afin d'envoyer des signaux supplémentaires aux entreprises et aux consommateurs, a-t-il affirmé. Étant donné que le prix du carbone dans l'ETS fluctuait selon les caprices du marché, ce système était destiné à être « inefficace ».  

M. Hansen se trouvait à Bruxelles avec Mark Jaccard, l'un des auteurs du Groupe intergouvernemental sur l'évolution du climat des Nations unies et un ancien fonctionnaire de l'organisme canadien de surveillance des fournisseurs. Ils ont participé à des réunions avec des fonctionnaires de la Commission à propos des projets de l'UE d'étiqueter les sables bitumineux du Canada comme plus polluants que le pétrole brut conventionnel.

L'UE inscrit ces projets dans le cadre de la directive sur la qualité des carburants (DQC), qui impose une réduction de 6 % de l'intensité de gaz à effet de serre des combustibles de l'UE d'ici 2020. Une consultation publique sur la question s'est clôturée mardi (14 mai), en amont d'une analyse d'impact qui était attendue en juin, en même temps qu’une proposition définitive.

Les divisions entre les États membres ont cependant ralenti la procédure législative.  

Les réductions d'émissions qui découlent de la DQC s'élèveraient à 19 millions de tonnes de CO2 par an de plus que les 50 à 60 millions de tonnes prévues, selon un récent rapport de CE Delft, commandé par le groupe de défense de l'environnement Transport and Environment.

Cela reviendrait à retirer 7 millions de véhicules de la circulation, selon ce rapport.

Le gazoduc Keystone XL

M. Hansen a déclaré que le projet de l'UE et une opposition éventuelle du président américain au projet de gazoduc Keystone XL entraveraient l’exploitation de gisements de sables bitumineux de l'Alberta. « C'est la raison pour laquelle [le ministre canadien des ressources naturelles] Joe Oliver est si inquiet et en train de courir dans tous les sens, parce qu'ils ont peur », a-t-il déclaré.

M. Oliver et le ministre canadien de l'environnement, Peter Kent, se trouvaient également à Bruxelles la semaine dernière afin de promouvoir les sables bitumineux du Canada.

Selon certains analystes, Barack Obama tentera de trouver un équilibre entre une décision sur le gazoduc Keystone XL et les nouvelles règles de l'Agence pour la protection de l'environnement, qui limitent les émissions de CO2 des centrales électriques.

Ces nouvelles règles ont été reportées à l’instar de la décision sur le projet Keystone XL, retardée jusqu'à fin 2013.

Selon M. Hansen, directeur de l'institut Goddard d'études spatiales de la NASA jusqu'au mois dernier, le secrétaire d'État américain, John Kerry, et Barack Obama se rendront compte « que leur héritage sera sérieusement terni s'ils approuvent ce gazoduc ». Il a ajouté qu'il était « prudemment optimiste quant au fait qu'ils reviendraient à la raison à ce sujet ».

Jusqu'à présent déçu par les politiques du président américain sur le climat, le climatologue a ajouté que Barack Obama avait encore le temps de joindre l'acte à la parole.

« Il est surprenant que nous ne disposions pas de déclarations plus fortes de scientifiques », a-t-il déclaré. « Quelqu'un devrait aller voir le président et taper du poing sur son bureau en disant "nous devons modifier notre politique" ». 

Une étude récente du gouvernement américain nie toute corrélation entre le changement climatique et la grave sécheresse de l'année dernière dans le Midwest des États-Unis. « Un scientifique de la NOAA [National Oceanic and Atmospheric Administration] qui formule toujours cette déclaration lors de chaque évènement extrême » est à l'origine de ce document, a déclaré M. Hansen. 

 

L'Association européenne de l'industrie pétrolière sur le raffinage, Europia, a envoyé le communiqué suivant à EURACTIV : « Europia estime que [la proposition de mesure des émissions de gaz à effet de serre pour la DQC] de la DG Action pour le climat ne reflète pas l'intention initiale de la directive de 2009, dont l'ambition principale était simplement de fixer un objectif de réduction de 6 % de la teneur en CO2 des carburants pour automobiles dans l'UE.  La directive sur la qualité des carburants (DQC) n'a pas été conçue pour influencer l'utilisation mondiale individuelle de pétrole brut. Il est complètement irréaliste de penser que l'UE puisse faire cela toute seule. Si la DQC est utilisée dans ce but, les conséquences seront désastreuses pour la compétitivité du raffinage dans l'UE. L'administration sera complexe pour les fournisseurs de carburants et pour les États membres. Les risques pourraient s'étendre à l'économie de l'UE dans son ensemble et à sa sécurité d'approvisionnement. Tout cela sans réduction du CO2. »

Le livre vert de l'UE sur le cadre des politiques énergétique et climatique à l'horizon 2030 mentionne un objectif éventuel de réduction de 40 % des émissions de gaz à effet de serre. Il ne ferme pas la porte à la réalisation d'un objectif de 30 % d'énergies renouvelables d'ici 2030.

La consultation laisse toutefois penser que les progrès dans le nouvel objectif d'économies d'énergie pourraient être reportés après une révision l'année prochaine des avancées dans le respect de l'objectif de l'UE pour 2020. Il est cependant reconnu que cette cible n'est pas contraignante et qu'elle ne sera probablement pas atteinte.

Une communication sur le sujet devrait être publiée avant la fin de l'année et les objectifs proposés pour 2030 pourraient changer. Aucune proposition officielle n'est cependant attendue avant 2014.

L'UE dispose actuellement de trois objectifs climatiques afin de réduire de 20 % les émissions de CO2 sur le continent et d'atteindre 20 % d'énergies renouvelables et d'efficacité énergétique d'ici 2020. Le dernier objectif sera rempli grâce à différentes méthodes.

  • 22 mai : sommet extraordinaire de l'UE en vue de discuter des politiques énergétiques et de la fiscalité au sens large
  • Avant 2014 : l'analyse d'impact de l'UE de la directive relative à la qualité des carburants et la proposition définitive devraient être publiées

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