David Heurtel : «les régions sont moteurs pour la tarification du carbone »

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Le Québec vient de mettre en place son marché du carbone, qui est déjà relié au marché californien dans un ensemble qui espère agréger les initiatives régionales américaines en la matière.

David Heurtel est le ministre de l’Environnement du Québec. Il est député du canton de Viau, élu du parti libéral canadien, et défend ardemment à la COP21 le jeune marché du carbone canadien, mis en place en 2013.

Le monde gardait l’image du Canada ayant claqué la porte du protocole de Kyoto, et maintenant Ban Ki-Moon salue ce que fait le Québec sur le climat… Que s’est-il passé entre temps ?

Ce que fait le gouvernement fédéral est bien différent de ce qui se passe au niveau des provinces. Au Canada les provinces ont l’essentiel des compétences qui concernent le changement climatique : les transports, l’énergie sont aux provinces, l’environnement est une compétence partagée. Et la grande différence, c’est que les provinces ont un vrai intérêt à le faire, donc elle sont moteurs pour donner un prix au carbone notamment.

Vous avez adopté un marché du carbone tout récemment..

Oui le Québec a mis en place son marché du carbone en 2013, et l’a relié en 2014 à la Californie. Il couvre 85 % des émissions de GES, et il fonctionne très bien.

Nous avons déjà fait 9 ventes aux enchères de crédits carbone, qui nous ont rapporté un milliard de dollars. Pour la dernière, nous avons tout vendu à un prix de 17 dollars la tonne. Il y a un fort intérêt !

Quels secteurs sont concernés ?

Tous les secteurs sont concernés, à partir de 25 000 tonnes de CO2 par an, quel que soit le secteur. On a exactement la même structure règlementaire que la Californie.

Est-ce que vous considérez déjà cette expérience comme une réussite ?

En 2013, la tonne était autour de 10 dollars. C’est une des composantes du marché du carbone : il faut que les prix grimpent. Faute de quoi l’objectif n’est pas atteint : le secteur privé ne met pas en place de technologies propres.

Notre objectif en 2020 c’est d’avoir levé 3 milliards de dollars. Cet argent est entièrement réinvesti dans le Fonds vert du Québec, qui se consacre surtout à l’électrification des transports, l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables.

Est-ce que le marché est une solution efficace ?

Je crois que oui ; pour commencer, le marché permet effectivement de réduire les émissions. Nous nous sommes engagés à réduire les émissions de 37,5 % entre 1990 et 2030, et c’est un moyen efficace de le faire. Ensuite c’est un moteur des investissements propres, nous créons tout un nouveau secteur de technologies propres grâce à l’argent levé. Nous avons des prix plancher (16 dollars) et plafond (60 dollars).

Est-ce que les Québecois sont impliqués dans la lutte contre le changement climatique ?

Le Québec est allé très vite pour mettre son marché en place grâce à celà. La population québécoise est très motivée pour lutter contre le changement climatique, même si cela a un coût. Ce qu’on investit est de très loin inférieur aux conséquences négatives du changement climatique.

Au Québec, l’essentiel de la population habite près du fleuve Saint-Laurent. Par certains endroits, le fleuve perd 1 mètre de cote par an, et certaines infrastructures sont très touchées. L’agriculture et la santé sont aussi des préoccupations majeures pour les Québécois, comme les inondations.

Vous avez directement relié le marché québécois à la Californie, n’est-ce pas plus logique de se rapprocher des autres provinces canadiennes ?

L’Ontario va nous rejoindre, et le Manitoba aussi. Nous aurons 50 % de l’économie canadienne, et 60 % de sa population, qui aura un marché du carbone.

Si on additionne le fait que l’Alberta et la Colombie britannique ont une taxe carbone, on voit que 90 % de la population a un prix du carbone… donc on ne peut plus dire que la Canada est le mauvais élève du changement climatique.

Les contributions nationales volontaires des États les engagent à réduire leurs émissions. Comment les marchés du carbone peuvent y contribuer ?

On en parle beaucoup ici à la COP. Cela va forcer l’État fédéral à se rapprocher de nous, et à travailler ensemble pour parvenir à l’objectif de l’INDC du Canada, qui est de réduire de 14 % les émissions par rapport à 1990. Mais on ne connait aucun détail de comment cet objectif sera atteint. Donc nous sommes prêts à travailler dans cette direction.

Pensez-vous que le marché du carbone est une solution universelle pour réduire les émissions de CO2 ?

Pour mettre un prix sur le carbone, il faut déjà avoir des émissions ! Certains pays n’en ont pas assez, comme les économies en voie de développement. Pour les économies en transition, c’est un mécanisme qui permet de financer la croissance propre. Nous avons une responsabilité par rapport aux pays en voie de développement, et d’ailleurs nous allons consacrer 25 millions du fonds vert du Québec à soutenir les pays en voie de développement

Peut-on songer à une convergence des marchés du carbone ?

Je crois qu’on se dirige vers la convergence des marchés du carbone à terme. Les Chinois sont venus au Québec il y a quelques semaines pour étudier notre marché. Et plusieurs États américains ont indiqué leur intérêt ; New York, le Vermont, l’Oregon, Washington. Le Mexique a aussi signé un accord de principe pour rejoindre notre alliance. Il y a vraisemblablement une convergence qui se dessine, pourquoi pas avec la Chine.

Et du côté de l’Europe ?

En Europe nous discutons avec nos partenaires au sein de l’alliance des États et régions pour le climat. Beaucoup de régions sont intéressées par le fait de mettre vraiment un prix au carbone. Notamment l’Écosse, le Pays de Galles, la région Rhône Alpes, le Bade Wurtemberg, la Westphalie. Pour l’instant nous échangeons sur le sujet. Bien sûr ce n’est pas de leur compétence en Europe, mais on peut réfléchir à des prix planchers communs par exemple.

Vous n’utilisez pas du tout la compensation carbone, notamment le Mécanisme de Développement propre. Pour quelle raison ?

Si nous faisons de la compensation, c’est au niveau domestique, au Canada. Notre préoccupation, c’est la forêt boréale. C’est une ceinture forestière autour de l’Arctique, qui souffre du changement climatique. Nous travaillons sur la séquestration de carbone des espèces forestières, afin d’augmenter la capacité d’absorption du carbone de cette immense forêt.

Avez-vous compensé votre voyage pour venir à Paris ?

Oui, pour toute la délégation. Cela représente près de 72 tonnes de CO2, nous avons utilisé la Fondation Forêt d’Ardenne. Ce sont des jeunes qui plantent des arbres et qui protègent le climat, mais au Québec. C’est un geste symbolique.

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