« La contribution de l’UE à l’Accord de Paris est obsolète et peu ambitieuse »

Jean-Pascal van Ypersele [NCCARF / Flickr]

L’Union européenne doit « considérablement améliorer l’ensemble de sa politique pour 2030 pour s’aligner à la trajectoire de l’Accord de Paris », estime le scientifique Jean-Pascal van Ypersele, ex membre du GIEC.

Jean-Pascal van Ypersele est professeur de sciences climatiques et environnementales à l’Université catholique de Louvain. Il est ancien vice-président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

La Commission européenne a lancé une consultation publique le 10 juillet sur la mise à jour de la feuille de route pour une économie à faibles émissions de carbone. Quelle devrait être l’approche de l’UE ? Quels sont les objectifs clés qu’elle doit viser ?

La cohérence et l’ambition sont les deux mots clés.

L’UE a ratifié l’Accord de Paris, qui a des objectifs très ambitieux en termes de maintien de la température « bien en-dessous des 2°C », et visant 1,5 °C.

Cela signifie un renforcement important de l’objectif européen 2030 pour réduire les émissions, ce qui fait partie des contributions déterminées au niveau national, c’est-à-dire de l’effort de l’UE dans le cadre de l’Accord de Paris.

Ce que l’UE a proposé à l’ONU a été préparé en 2014, avant l’Accord de Paris, ce qui veut dire que la contribution de l’UE s’appuie largement sur des politiques obsolètes. L’UE doit donc améliorer l’ensemble de sa politique pour que le niveau d’ambition soit aligné avec les objectifs de réduction de la température de l’Accord de Paris.

Ça permettra également de rétablir la position de leader de l’UE en matière de climat qu’elle occupait dans le passé, mais qu’elle est en train de perdre face à la Chine.

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Dans le cadre de la feuille de route, la Commission européenne a été chargée de définir le budget carbone restant de l’UE pour 2050. Avons-nous une idée de la taille de ce budget ?

À ce stade, les chiffres ne sont pas clairs. Ce qui est clair c’est qu’ils doivent être beaucoup plus bas qu’avant l’Accord de Paris, qui relève l’ambition en termes de baisse de la température mondiale.

Il faut également se rendre compte que, dans le passé, le budget carbone de l’UE pour rester en dessous de 2°C était essentiellement basé sur un niveau de probabilité de seulement 2 sur 3. Ce qui signifie donc que la contribution de l’UE n’est pas seulement peu ambitieuse et dépassée – comme je l’ai expliqué – mais qu’elle doit également être basée sur des chances de réussite beaucoup plus élevées.

Aucun ingénieur ne construirait un pont avec seulement deux chances sur trois d’arriver de l’autre côté lorsque vous le traversez. Tout cela signifie donc que le budget carbone de l’UE doit être nettement inférieur à ce qu’il était jusqu’à présent.

Êtes-vous d’accord pour dire que l’objectif de zéro émission nette de carbone pour 2050 est un bon objectif pour l’Europe d’un point de vue scientifique en termes d’atténuation du changement climatique ?

Du point de vue du climat, il est certain que le fait d’avoir une économie à émissions nulles à l’échelle européenne serait très bienvenu et serait une contribution significative à l’effort mondial, à condition que les politiques de l’UE n’entraînent pas d’augmentation des émissions ailleurs.

Nous devons également nous rendre compte que d’ici 2050, l’UE représentera 5 % de la population mondiale, avec une part des émissions mondiales qui sera nettement inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui. Cela signifie que les effets des politiques climatiques européennes sont tout aussi importants ailleurs qu’ici.

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Et je ne parle que du dioxyde de carbone. Il y a aussi d’autres gaz à effet de serre qui, contrairement au CO2, ne peuvent pas être absorbés dans ce que nous appelons des puits de carbone. On peut absorber le CO2 en gérant plus efficacement les forêts, mais le faire pour le méthane provenant de l’agriculture, par exemple, est beaucoup plus difficile. Pour cela, il faut réduire les émissions en réduisant la consommation de viande par exemple.

Je dirais donc qu’une énorme transformation est nécessaire. Et son ampleur nécessiterait l’intégration des politiques climatiques dans tous les secteurs de l’UE, et pas seulement dans le domaine de l’énergie.

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Le GIEC travaille actuellement sur un rapport pour évaluer la différence entre un réchauffement climatique de 2°C et de 1,5°C. D’après vous, quelle est la différence entre les deux en termes d’impact environnemental ?

Évidemment, l’impact environnemental est plus faible avec un réchauffement global de 1,5°C qu’avec 2°C. Et pour divers secteurs, cela peut faire une grande différence dans certaines parties du monde. Par exemple, sur l’élévation à long terme du niveau de la mer.

La sensibilité des calottes glaciaires au réchauffement est encore quelque peu incertaine, de sorte que la différence pourrait être importante. À 1,5°C, on pourrait être à la limite de la température de conservation de la calotte glaciaire du Groenland et de celle de l’Antarctique occidental.

À 2°C, vous pouvez être au-dessus de la température de conservation pour au moins l’une des deux. Une calotte glaciaire qui reste au-dessus de sa « température de conservation » relativement longtemps va fondre. Et cela pourrait avoir des conséquences énormes en termes de niveau de la mer. Rappelez-vous que la calotte glaciaire du Groenland équivaut à 6 à 7 mètres d’élévation du niveau de la mer à l’échelle mondiale.

Par ailleurs, le rapport évaluera également les options visant à réduire les émissions de CO2 et d’autres gaz afin de maintenir un scénario de réchauffement de 1,5°C. Et c’est beaucoup plus difficile et ambitieux que de rester dans un budget compatible avec 2°C.

Il y a donc de très bonnes raisons de viser l’objectif de 1,5°C.

L’augmentation globale des températures a déjà atteint 1,1°C. Est-il possible d’atteindre l’objectif de 1,5°C ?

C’est un peu tôt pour le dire, car le rapport du GIEC est encore en cours de finalisation.

Mais je pense que l’un des messages clés de ce rapport sera que le climat de l’avenir n’est pas une fatalité. Ce n’est pas inscrit dans le marbre que nous dépasserons les 1,5°C. Cela dépend beaucoup du niveau d’ambition des pays et des acteurs internationaux.

Aujourd’hui, nous sommes en effet à 1,1°C de réchauffement. En raison de l’inertie du système climatique, nous nous dirigeons vers quelques autres dixièmes de degré supplémentaires, mais pas pour quatre dixièmes. Avec suffisamment de volonté politique à l’échelle appropriée, on pourra encore éviter de franchir cette ligne.

Et si nous sommes incapables d’éviter de franchir cette ligne, nous pourrions au moins minimiser la durée de dépassement de ce seuil de 1,5°C. Il serait très important de redescendre en dessous de cette limite le plus rapidement possible. Plus nous resterons longtemps au-dessus de cette ligne, plus le risque d’instabilité de la calotte glaciaire et d’élévation du niveau de la mer est élevé.

À ce stade, personne ne doit donc dire qu’il est trop tard pour rester en dessous de 1,5°C.

Mais quel délai reste-t-il pour atteindre l’objectif de 1,5°C ? À quelle vitesse cette fenêtre d’opportunité se ferme-t-elle ?

Il n’y a pas de délai strict. Il y a un niveau d’urgence très élevé, mais j’hésite toujours à utiliser le genre d’échéances que certains de mes collègues ont utilisées dans le passé en disant qu’il nous reste trois ou dix ans.

Tout n’est pas noir ou blanc. Nous essayons de gérer les risques. Et plus nous attendons pour atteindre le pic des émissions mondiales et ramener les émissions nettes mondiales à zéro, plus le réchauffement sera important. Et plus nous resterons au-dessus de 1,5°C longtemps.

Je trouve ce concept de fenêtre d’opportunité un peu dangereux. Parce que si la fenêtre se ferme, cela devient très démotivant pour tout le monde de continuer à agir. Nous donnons l’impression que la bataille est perdue. Et cela ne peut qu’aggraver les choses. L’urgence d’agir est clairement là.

D’une certaine manière, la date limite est déjà derrière nous. Idéalement, nous aurions dû agir beaucoup plus tôt. Nous sommes maintenant dans une sorte de mode de récupération, derrière un train qui est déjà parti et qui va de plus en plus vite.

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Ils sont 14, soit plus de la moitié de la nouvelle UE à 27. Les membres du « Green Growth Group » réclament une feuille de route climat crédible pour la prochaine COP, qui se tient en décembre en Pologne.

Vous dites qu’il serait beaucoup plus difficile d’atteindre un objectif de 1,5 °C qu’un objectif de 2 °C. Quelles sont les principales différences entre les deux scénarios en termes d’atténuation ?

Dans les deux cas, ce dont nous avons besoin, c’est d’un changement de paradigme dans la façon dont nous utilisons l’énergie et les ressources dans le monde. Dans les deux cas, nous avons besoin d’une approche systémique. Nous devons nous interroger sur la façon dont nous avons utilisé l’énergie jusqu’à présent, comme si la quantité ou le type d’énergie que nous utilisons n’avait pas d’importance.

La seule différence est que pour atteindre l’objectif de 1,5°C, comme l’a écrit le GIEC dans son 5ème rapport déjà en 2013-2014, la vitesse de transformation nécessaire est beaucoup plus élevée. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que l’Accord de Paris ne juxtapose pas ces deux objectifs. Il dit bien « bien en dessous de 2°C » et non « 2°C ou en dessous de 2°C », comme l’Accord de Copenhague ou l’Accord de Cancún.

Pour moi, « bien en dessous de 2°C » ne signifie pas 1,9°C, cela signifie probablement 1,75°C, une valeur médiane. Mais dans tous les cas, c’est un changement de paradigme qui est nécessaire. Et plus vous voulez vous rapprocher de 1,5°C, plus ces changements devront être rapides.

…. et en gardant les combustibles fossiles dans le sol en tous cas.

Aussi vite que possible, oui. Et nous pouvons tous contribuer si nous le voulons. Je l’ai fait dans ma maison, je n’utilise plus de combustibles fossiles. J’ai été coupable d’avoir utilisé du chauffage au mazout pendant 20 ans et c’est maintenant terminé. Tout dans ma maison est maintenant alimenté par de l’énergie renouvelable, y compris mon système de chauffage, ma petite voiture, qui est entièrement électrique.

Il est donc possible de décarboniser, il s’agit seulement d’accélérer la transition pour qu’autant de personnes que possible puissent le faire – pas seulement des climatologues ou des professeurs d’université. Et pour cela, ceux qui s’occupent des budgets gouvernementaux, mais aussi les institutions financières et le secteur bancaire ont une grande responsabilité pour faciliter cette transition.

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