Israël: la coopération régionale, seule manière d’éviter les conflits climatiques

Oded Fixler

Israël est un pionnier de la désalinisation de l’eau. Aujourd’hui, le pays est cependant confronté à un nouveau défi : le changement climatique. EURACTIV a rencontré Oded Fixler, vice-directeur général de l’autorité israélienne de l’eau et des égouts.

Oded Fixler, vice-directeur général de l’autorité israélienne de l’eau et des égouts, était à Bruxelles le 7 juin pour la conférence « Sécurité de l’eau et diplomatie dans le Moyen Orient : une opportunité pour l’UE et Israël de coopérer plus étroitement ? »

Jusqu’à récemment, on pensait à l’eau uniquement comme une source de vie. Aujourd’hui, avec le changement climatique, on commence à réaliser qu’elle pourrait aussi être une source de conflits.

L’eau est bien sûr source de vie. Sans eau, nous mourrions, nous avons besoin d’eau. Pour boire, bien sûr, mais cela ne représente pas grand-chose. Nous avons aussi besoin d’eau pour d’autres choses : les sanitaires, l’irrigation, l’industrie. Tous les besoins en eau ne sont cependant pas prioritaires.

Si le changement climatique touche certaines régions, le manque d’eau causera bien sûr des souffrances chroniques. En réalité, le volume d’eau sur la planète n’a pas changé. Il y a le même volume d’eau, le même volume de précipitation. Ce sont l’intensité et la position des précipitations qui changent. Certains endroits sont donc confrontés à des sécheresses, alors que d’autres sont inondées. Donc, évidemment, cela mène à des conflits potentiels entre pays voisins, et surtout entre ceux qui n’ont pas assez d’eau et ceux qui en ont trop.

Vous êtes à Bruxelles pour une conférence sur la sécurité de l’eau et la diplomatie dans le Moyen Orient…

La conférence se penchait sur l’eau en Israël : comment le pays parvient à dépasser le manque d’eau, les mesures prises et appliquées pour ce faire, les relations entre Israël et l’Autorité palestinienne ou la Jordanie.

Quelle est la coopération qui existe en ces trois entités ? Et quel est le conflit, parce que le camp palestinien vous accuse de pomper l’eau de la Cisjordanie et du fleuve Jourdain…

Les Palestiniens et Israël ont conclu un accord il y a 20 ans. Selon cet accord, Israël doit fournir 31 millions de mètres cubes d’eau par an à l’Autorité palestinienne (AP). L’accord estimait également que les besoins futures des Palestiniens seraient de 180-200 millions de mètres cubes par an. Ils ne dépendent pas uniquement de ce que nous leur fournissons, ils peuvent extraire de l’eau des nappes phréatiques à l’est et à l’ouest, et ont la capacité d’atteindre ce chiffre.

Cet accord temporaire devait être remplacé par un accord de paix. Cela n’a jamais eu lieu, mais nous fournissons à présent plus du double de ces 31 millions de mètres cubes. L’an passé, nous avons ainsi atteint 66 millions.

Hier encore, une demande a été faite pour augmenter les livraisons pendant le Ramadan, ce qui sera fait. Dans la pratique, nous sommes donc en contact avec l’AP de manière quotidienne. Évidemment, il y a des questions politiques. Vous pouvez dire, « Israël prends ci, Israël prend ça ». Israël ne prend rien auquel nous n’avons pas droit selon les termes de l’accord.

En ce qui concerne la technologie, tout le monde sait qu’Israël est un pays high-tech, fondé sur le projet de « faire fleurir le désert ». Sur quoi travaillez-vous actuellement en termes de désalinisation d’eau de mer et d’eau saumâtre ? Avez-vous des savoir-faire ou technologies qui pourraient s’exporter en Afrique ou dans le pays en développement pour les aider à sécuriser leur accès à l’eau ?

Premièrement, il ne s’agit pas seulement de technologie et de désalinisation, il y a aussi la législation. Sans cela, le secteur n’existerait pas. Dans de nombreux endroits du monde, les agriculteurs ne payent pas leur consommation d’eau. Si quelqu’un possède un terrain et y creuse un puit, il peut en extraire autant d’eau qu’il veut. S’il est en amont d’une rivière, il peut la dévier pour irriguer sa terre. En Israël, ce n’est pas comme ça. Étant donné le manque d’eau, nos règlementations en font une propriété commune. Personne ne peut extraire de l’eau sans permission.

Et si l’on obtient une permission, il faut payer des droits. Ces droits ne constituent pas un revenu pour le gouvernement, ce ne sont pas des impôts, mais ils permettent d’équilibrer les coûts, parce que de nombreux endroits sont proches de sources d’eau, et le puisage y est très peu cher –  5 cents le mètre cube. Mais si vous voulez acheminer l’eau vers les collines – vers Jérusalem, qui se situe 820 mètres au-dessus du niveau de la mer, par exemple, cela demande beaucoup d’énergie. Donc si personne ne paie ces frais-là, nous ne pourrons pas faire « fleurir le désert ».

Dans le secteur national, tout le monde paye la même chose. Ainsi, le coût de l’eau est plus bas en Israël qu’en Europe, et surtout qu’en Allemagne, où un mètre cube coûte cinq euros. Il faut ajouter encore trois euros à ce chiffre pour la collection des eaux usées, donc huit euros au total. En Israël, il y a deux types de tarifs. Le premier est d’environ 1,5 euro, collection et traitement des eaux usées compris, et l’autre, plus complet, est d’environ trois euros. C’est bien en-deçà des tarifs européens.

Êtes-vous en train d’essayer de dire que si la protection de l’eau n’est peut-être pas aussi sexy que les solutions high-tech, elle n’en est pas moins tout aussi importante ?

Cela fait partie des « piliers » importants, comme quand je dis que la gestion et la législation vont de pair. On ne peut utiliser plus d’eau que le volume qui est réintégré aux nappes phréatiques des lacs, pas plus. Si on en prend plus un an, on en ressentira les conséquences l’année suivante, où celle d’après.

C’est pourquoi nous avons développé des ressources non-conventionnelles. La première est la réutilisation de l’eau pour l’agriculture. Utilisons de l’eau réutilisée pour l’irrigation. Les agriculteurs sont heureux de recevoir cette eau, sur laquelle ils peuvent compter, parce qu’elle provient du secteur national, donc le niveau est le même d’une année à l’autre, sauf sécheresse.

Nous réutilisons actuellement environ 400 millions de litres cubes d’eau par an. Deuxièmement, la désalinisation. Nous désalinisons 650 mètres cubes par an. La consommation en Israël est d’environ deux milliards par an, le rechargement naturel des nappes représente moins d’un milliard. Nous utilisons plus d’un milliard de mètres cubes d’eau extraites de manières non-conventionnelles, soit plus de 50 % de notre consommation.

Et ces méthodes coûtent de l’argent. Beaucoup d’argent. Les gens payent, parce qu’il n’y a pas d’alternative. Étant donné que la réglementation est adaptée au développement des infrastructures, dont la désalinisation, les canalisations et les stations de pompages des eaux réutilisées, nous pouvons gérer plusieurs années consécutives de sécheresses.

El Niño et le changement climatique causent une sécheresse particulièrement grave en ce moment en Ethiopie par exemple. Les spécialistes de l’OTAN sont en train d’examiner toutes les sources d’eau comme potentiels conflits à venir. Je reviens donc à ma première question, Israël s’inquiète-t-elle du fait que le climat pourrait devenir un nouvel ennemi, tout comme ses opposants politiques traditionnels ?

Évidemment. En ce qui concerne l’Éthiopie et le Soudan, 90 % des eaux du Nil sont utilisés en amont, en Égypte. L’Éthiopie pourrait donc techniquement augmenter le volume qu’elle pompe du Nil, mais l’Égypte refuse de réduire sa part et menace de déclencher une guerre contre l’Éthiopie et le Soudan si ces pays décident d’augmenter la leur.

Il faut donc commencer par s’asseoir autour d’une table avec ses voisins et discuter. Nous [Israël], nous faisons ça depuis 20 ans, disons, avec les Palestiniens et les Jordaniens. Nous lançons à présent notre projet Rouge-Morte, un système d’acheminement d’eau de la Mer rouge à la Mer morte. Ce projet a deux objectifs. Premièrement, enrayer la baisse du niveau de la Mer morte.

Et, deuxièmement, fournir davantage d’eau à Israël, à la Jordanie et à l’Autorité palestinienne, parce que nous reconnaissons le manque d’eau et la possibilité du réchauffement climatique.

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