Karima Delli : Le kérosène est un « paradis fiscal » européen

La Présidente de la commission des Transports au Parlement européen veut remplacer les vols à courtes distances par les trains de nuit et les voitures à combustibles fossiles par l’hydrogène et l’électrique.

Karima Delli est députée européenne pour Europe Ecologie les Verts depuis 2009. Elle est Présidente de la Commission des Transports et du Tourisme du Parlement européen depuis 2017.

Vous avez critiqué la nomination française au poste du Commissaire européen au Marché Intérieur, car il ne s’agit pas d’une femme. Ce défaut majeur mis à part, est-ce que Thierry Breton est un bon candidat ?

Je n’approuve pas le fait qu’on envoie un homme à un poste réservé à une femme. On envoie le signal qu’il n’y aurait pas de femmes compétentes. En France, il y a plein de femmes capables d’endosser le rôle de très bonne Commissaire.

Je ne connais pas Thierry Breton. Il y a des questionnements qui auront lieu, le Parlement européen mettra en place une procédure. Mais M. Breton est à la tête de l’entreprise Atos qui a une position dominante sur le marché européen et on doit se poser la question si l’on peut nommer quelqu’un en position dominante pour réguler ce même marché. Je fais confiance à toute la lucidité et la compétence du Parlement européen pour pouvoir en juger. Je ne remets pas en cause les compétences de M. Breton. Il s’agit de questions déontologiques et éthiques.

Il manque encore la nomination roumaine pour le Commissaire aux Transports. Quels critères exigez-vous en tant que Présidente de la Commission des Transports ?

Le premier critère est la connaissance des dossiers de fond qui sont très techniques à la Commission des Transports L’autre critère est éthique. On ne peut pas être Commissaire et avoir des conflits d’intérêts avérés. Mais pour l’instant nous attendons de savoir si le gouvernement roumain va à nouveau organiser des élections. Dans ce cas-là nous allons devoir attendre.

Est-il acceptable pour vous d’attendre ?

Il vaut mieux attendre un bon Commissaire que de nous envoyer quelqu’un qui n’est pas à la hauteur.

Vous avez déjà annoncé vouloir mettre en place une taxe kérosène dans l’aviation. Pouvez-vous détailler votre vision de cette mesure ?

Les transports représentent 30% des gaz à effet de serre. C’est le seul secteur qui a connu une augmentation depuis 1990. Les transports doivent prendre part à la bataille du climat.

Une des grandes questions est l’aviation. La taxe kérosène a été formulée par une étude de la Commission européenne à hauteur de 33 centimes par litre, ce qui nous amènerait en Europe 27 milliards d’euros par an. Le kérosène est le dernier carburant fossil qui n’est pas taxé. Il s’agit d’une question de justice fiscale. Je considère que le kérosène est un peu notre paradis fiscal. Un paradis fiscal implique qu’on manque d’argent là où l’on doit l’utiliser.

Les alternatives existent et sont en demande partout en Europe : la relance du ferroviaire, notamment des trains de nuit, et les investissements dans la mobilité urbaine durable. Au Parlement européen, on a la volonté et la capacité. Nous n’avons que 10 ans pour inverser la courbe de température avec le changement climatique. Il faut utiliser tous les outils.

Est-ce qu’il y a assez d’alternatives accessibles pour les gens qui abandonneront l’avion à cause de la hausse des prix ?

Les citoyens demandent aujourd’hui plus d’alternatives. Tout un mouvement en Europe estime  qu’il est honteux de prendre l’avion. Il demande plus de trains de nuit. Tous les trajets entre 700 et 1 200 kilomètres peuvent être faits par train de nuit au lieu de l’avion. Il faut investir, les gens sont prêts.

D’où viendrait l’argent pour l’investissement ?

La Commission européenne s’est engagée de faire une banque du climat. Il faut qu’elle s’engage pleinement dans la rénovation du ferroviaire et ensuite on relancera les trains de nuit. J’espère que la première grande réouverture sera le trajet Paris-Berlin.

Le gaz naturel, est-il une des solutions pour le transport routier ?

Quant au mixe énergétique de demain, il faut travailler sur l’hydrogène qui est totalement négligé au niveau européen, puis sur l’électrique et sur le gaz. Mais il faut regarder la source de l’énergie. En France, c’est le nucléaire. On dit qu’il est durable, mais il faut faire attention, car on a besoin de matériaux précieux de l’autre côté de la planète totalement abandonné. Et il faut aussi mettre en place des réseaux de distribution. On ne pourra faire un mixe énergétique propre que si l’on accèlere les énergies renouvelables partout en Europe.

Le gaz naturel, fait-il partie de ce mixe énergétique dans le transport de demain ?

Nous avons aujourd’hui différentes études qui peuvent prouver le contraire. Nous sommes en train d’étudier le gaz naturel.

Les voitures alimentées par l’électricité – et non par l’hydrogène – sont les plus développées dans la mobilité propre. Pourquoi se lancer dans l’hydrogène, une solution débutante ?

L’hydrogène ne sera pas toute de suite dans les véhicules individuels. Il sera sur les gros volumes : les bus, les camions et aussi les trains ; Alstom en a fait un en Allemagne. L’hydrogène est pour la très longue distance.

Ensuite il faudra adapter nos infrastructures à la nouvelle source de l’énergie. On ne va pas créer en plus des voitures électriques, on va faire du retrofit. Aujourd’hui on peut reconvertir les voitures au diesel et à l’essence.

Est-ce que l’UE devrait investir dans la voiture électrique et dans l’hydrogène ou laisser faire le marché ?

L’Europe a pris trop de retard sur la prospective industrielle. C’est la raison pour laquelle je lancerai dans quelques semaines le sommet européen de la reconversion de l’industrie automobile. Aujourd’hui nous avons tout à faire. En Europe, il y a 12 millions de salariés et si vous fermez une usine, vous fermez un territoire. Ce n’est pas possible. Pour cette raison, il faut tout de suite rentrer dans un mixe énergétique nouveau. Demain l’utilisation de la voiture ne sera plus individuelle, elle sera partagée, grâce à la révolution digitale. Ensuite, il faudra regarder le véhicule selon son cycle de vie de A à Z, pour mettre en place une véritable politique industrielle. Ca va être un véritable enjeu de demain pour une nouvelle politique sur l’automobile.

Un objectif est certain : sortir du diesel. Ce sont des particules fines, c’est la pollution de l’air et des morts prématurés en Europe. Nous, les politiques, ne pouvons pas fermer les yeux sur cette question-là, d’où une volontée très réelle de sortir du diesel d’ici 2030.

En Europe centrale il y a beaucoup d’usines d’automobiles qui produisent toujours beaucoup de voitures avec des moteurs à combustion. Faut-il aider ces territoires ?

Il faut sortir du charbon et donc accompagner des territoires. Il faut aussi accompagner les industries pour sortir des énergies fossiles en général. Il faut investir dans des industries d’avenir : plus de transports publics, plus de trains et de frets, plus de vélo qui est aussi une véritable économie.

Dans l’industrie automobile d’aujourd’hui, il ne faut pas se fixer sur les SUV, ces grosses voitures qui polluent les centres ville, prennent beaucoup de place, sont très dangereuses pour les gens et ont un impact sur le climat. Je prône que la politique industrielle de demain soit plus intélligente et fasse des voitures plus petites qui consomment moins et se partagent. La partage des voitures sera une grande nouveauté avec l’arrivée du numérique. Il va falloir encadrer toutes ces platformes pour que le numérique ne provoque pas une « jungle sociale » sur les territoires et dans la vie des gens.

Le Fonds de la transition énergétique, qui doit être intégré au nouveau budget européen et aider les territoires à sortir du charbon, devrait-il s’appliquer aussi sur les territoires avec de l’industrie d’automobile ?

Le Fonds de transition devrait accompagner les territoires et les industries qui vont réellement devoir faire cette transition. Il ne s’agit pas seulement d’une transition énergétique, mais d’une transition écologique globale.

Comment motiver les grandes sociétés multinationales à investir dans des solutions propres en Europe ?

C’est très simple. Il faut faire une politique protectionniste. Premièrement, tous les véhicules qui arrivent sur le territoire européen devront payer une taxe environnementale. Deuxièmement, il faut aider les entreprises qui restent en Europe, il ne faut pas aider les entreprises qui veulent délocaliser. Il faut aussi que les industries comprennent que les gens changent de comportement. Ils veulent du plus durable. S’ils ne prennent pas cette trajectoire-là, d’autres vont s’en emparer. Cela se passe en Chine et aux Etats-Unis. L’Europe a tout pour réussir : des constructeursautomobiles, des territoires avec des usines, des salariés compétents et toutes les innovations nécessaires. Maintenant, allons-y !

Concernant la taxe carbone aux frontières européennes, plusieurs solutions concrètes sont sur la table. Quelle est votre idée ?

Il faut d’abord en débattre. Mais je dois dire qu’on ne peut plus subventionner toutes les entreprises qui utilisent des énergies fossiles. On ne peut pas importer de l’autre bout du monde des énergies qui sont beaucoup plus néfastes pour la planète que leur utilité. Par exemple, quand je vois l’huile de palme, je deviens complètement hystérique. L’huile de palme, c’est de la déforestation.

Il faut aussi que la taxe carbone ait un taux fixe assez élevé pour faire une transition rapide. Il nous reste dix ans pour maintenir la planète à 1,5 °C. La Commission européenne dit vouloir diminuer les émissions de moins 50% à l’horizon 2030 – ce qui est demain – et atteindre la neutralité carbone après. Or, aujourd’hui tous les Etats-Membres ne sont même pas capables de respecter l’Accord de Paris. Il faut se doter de courage et de détermination, et et ne pas se tromper. Parce que après il sera trop tard pour revenir en arrière.

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