« Les collectivités ont un rôle vital dans l’investissement pour le climat »

EIB investment is supporting offshore wind in European regions. [Nuon/Flickr]

Cet article fait partie de l'édition spéciale Villes et régions contre le changement climatique.

Édition spéciale. Jonathan Taylor, le vice-président de la BEI, estime que l’implication des villes et des régions d’Europe est vitale afin de flécher les 25% d’investissement climat de la banque vers les bons secteurs d’activité. 

Jonathan Taylor est le vice-président de la Banque européenne d’investissement (BEI), responsable de l’action pour l’environnement et le climat. La BEI est l’institution européenne de prêt à long terme et la plus grande banque publique internationale avec un bilan de 542 milliards d’euros. Elle appartient aux 28 États membres de l’UE. L’Allemagne, le Royaume-Uni, la France et l’Italie détiennent chacun 16 % de la banque. 

Que fait la BEI sur le financement du climat ?

La BEI est le plus gros préteur au monde pour ce qui est des investissements liés au climat et reconnait depuis de nombreuses années la nécessité de soutenir de nouveaux investissements pour aider à réduire les émissions, améliorer la résistance des infrastructures. Nous essayons de faire en sorte que des investissements qui, à première vue, ne sont pas pertinents pour le climat, soient finalement bénéfiques pour ce dernier : c’est par exemple le cas de nouvelles écoles qui utilisent des énergies renouvelables ou d’une route côtière qui protège les zones littorales contre la montée des eaux.

À première vue, on ne pense pas que soutenir la construction de plus de 13 nouvelles écoles à Croydon, à Londres, a un lien avec la protection du climat. Pourtant, nous avons visité une de ces écoles et découvert qu’en installant des panneaux solaires sur le toit, nous pouvions diviser les factures d’électricité par trois. Au total, l’implication de la BEI dans le programme a permis aux contribuables locaux d’économiser des centaines de milliers d’euros.

Nous voulons désormais nous assurer que tout projet dans lequel nous sommes impliqués ne soit pas une occasion perdue d’un point de vue climatique, que ce soit sur le plan de l’adaptation ou de la réduction d’émissions.

Les bénéfices économiques peuvent aussi être débloqués en investissant dans les compétences liées aux nouveaux secteurs de l’économie verte, tels que l’éolien offshore, et en encourageant l’innovation pour s’assurer que les pays européens peuvent jouer un rôle dans l’UE et dans le monde.

La conférence de l’ONU pour le climat (COP 21) débute dans quelques jours. Que fait la BEI dans le financement du climat, qui jouera un rôle clé dans les négociations, notamment pour les pays en voie de développement ?

Durant les négociations à Lima (COP 20), notre président Werner Hoyer, a annoncé que la BEI augmentait les prêts pour les pays en développement les plus vulnérables au changement climatique. Nous aimerions allouer 100 milliards de dollars à l’investissement pour le climat sur les cinq prochaines années.

Cela inclut-il l’Europe, et le Fonds européen pour les investissements stratégiques (EFSI) ?

Oui. La banque veut cibler 90 % de ses prêts en Europe et 10 % en dehors. Ce 10 % est important. En Europe les investissements sont généralement plus importants et plus couteux car les marchés sont plus développés.

Ce fossé entre les 90 % et les 10 % perdurera-t-il après la COP 21 ?

Ce sont nos actionnaires qui décideront. En 2012, la BEI ciblait déjà ses crédits. Durant le pic de la crise financière, nous soutenions des projets d’énergie renouvelable alors que tout le monde nous disait d’investir seulement dans des projets porteurs d’emplois ou dans les PME. Nos actionnaires avaient pris une décision importante et en septembre, ils ont décidé que 25 % d’investissement dans le climat serait le strict minimum à l’avenir.

Que peuvent faire les villes et les régions en Europe pour placer les fonds pour le climat au bon endroit ?

Nous travaillons étroitement avec les villes et les régions en tant que préteurs, mais aussi en tant que promoteurs de projets.

Elles jouent un rôle clé pour garantir un investissement dans la lutte contre le changement climatique. Les régions et les villes sont des partenaires importants de la BEI et leur implication est vitale pour maintenir notre objectif de 25 % d’investissement climat, mais aussi pour identifier les secteurs comme le transport, la gestion durable des eaux, l’efficacité énergétique des bâtiments, ou les logements sociaux. Ce sont des domaines dans lesquels l’investissement n’aurait pas été possible sans la participation locale.

Nous avons un historique de projets solides avec les régions françaises, la Bavière et la Catalogne par exemple. Nous avons aussi de quoi faire à Manchester, au Royaume-Uni. Le gouvernement national a donné à la ville une meilleure capacité d’emprunt.

De combien pourront disposer les villes en régions ?

L’ensemble des prêts consentis par la BEI est d’environ 80 milliards d’euros par an et couvre un grand nombre de secteurs. L’importance des institutions comme la BEI est flagrante quand de très grands investissements doivent être faits, comme la modernisation des logements sociaux pour améliorer l’efficacité énergétique. Il y a 20 ans, ces dépenses seraient simplement sorties des budgets publics. Aujourd’hui, nous pouvons intervenir. Nous pouvons tout d’abord partager notre expérience technique, si le projet est le premier de ce type pour l’entité en question, et parfois trouver des financements, en parallèle des fonds publics limités.

Un des problèmes qui a été mentionné par le Comité des régions (CdR) est la difficulté des petits projets d’accéder aux fonds du FEIS.

Le FEIS a pour but de débloquer de nouveaux investissements à des échelles différentes. Le FEIS suivra les objectifs généraux de la BEI. Quand on voit les projets qui sont déjà avancés, on réalise que le FEIS favorise clairement les projets liés à l’énergie renouvelable et verte. Une série de projets et de fonds aborde déjà le problème de l’investissement dans les projets plus modestes.

Les membres du CdR ont expliqué qu’ils avaient des difficultés à s’assurer des financements parce que certains projets sont trop petits. La Commission a donc décidé de mettre en place un système de rassemblement de ces projets, afin qu’ils obtiennent des fonds du FEIS.

Nous sommes confrontés à différents types de défis. L’un des moyens de les dépasser est de travailler avec des investissements qui attirent d’autres investisseurs. Nous créons un programme dédié à des projets d’énergie renouvelable plus petits avec une banque locale allemande. Ce programme couvrira à la fois l’Allemagne et la France. Nous avons aussi lancé une initiative avec nos collègues de la Commission qui aidera les banques locales de toute l’Europe à soutenir les investissements d’efficacité énergétique de moindre envergure pour les entreprises et les particuliers. Elle pourrait être élargie.

Il y aurait des avantages à l’application de cette initiative dans les villes où les municipalités sont propriétaires de logements. Il est beaucoup plus logique d’améliorer l’efficacité énergétique de tout un bloc d’appartement plutôt que de laisser chaque logement se rénover de son côté. Depuis plusieurs années, les casernes de pompiers et bâtiments publics sont rénovés à Bucarest, en Lituanie et au Royaume-Uni, par exemple.

Pour ce faire, un promoteur doit proposer un projet d’investissement. Préfèreriez-vous que cet investissement soit privé ou public ?

Nous sommes des agnostiques complets. Cela ne fait aucune différence. La BEI était le plus gros prêteur du secteur hydraulique britannique avant la privatisation, et c’est toujours le cas.

Comment peut-on garantir que les contribuables ne soient pas arnaqués par le secteur privé ?

Nous considérons avantageux que les projets auxquels nous prêtons aient aussi d’autres sources de financement. Dans les semaines à venir, nous attendons l’annonce de l’arrivée de compteurs intelligents dans des millions de foyers du Royaume-Uni. Ce projet, par exemple, est également financé par six ou sept banques commerciales et d’autres sources de financement.

Pourquoi ces projets ne sont-ils pas financés par le secteur privé de toute façon ?

Nombre d’entre eux le sont. Ces projets permettent à la BEI de réduire ses coûts. Certains programmes sont envisagés depuis longtemps, mais on hésite parfois à se lancer dans une direction quand c’est la première fois. C’est le cas des programmes d’efficacité énergétique. À Dublin, en Irlande, ou Plymouth, au Royaume-Uni, par exemple, les logements sociaux sont froids et cher depuis très longtemps.

Notre implication peut rassurer d’autres investisseurs et les convaincre de mettre la main au portefeuille. C’est ce qui s’est passé avec certains contrats sur l’énergie renouvelable offshore. Dans d’autres cas, notre financement rend simplement les projets moins coûteux, puisque nous sommes un organe non commercial. C’est un élément essentiel pour les projets innovants et pour les programmes publics.

La crise financière a-t-elle aggravé le problème ? A-t-elle rendu les gens plus frileux ?

Bien sûr, la question de la peur du risque est pertinente, mais les ressources budgétaires disponibles en Europe sont aussi limitées.

Quel conseil donneriez-vous à un maire qui veut toucher des financements de la BEI ?

Nous avons des bureaux dans toute l’Europe. Tous les promoteurs doivent entrer en contact direct avec la BEI et discuter de ce qui a été fait ailleurs ou dans des cas similaires.

Avec le FEIS, nous nous attendons à travailler beaucoup avec des entités qui empruntent pour la première fois.

Un grand nombre de dirigeants locaux auxquels j’ai parlé, surtout au Royaume-Uni, ont exprimé leur déception face aux politiques nationales, comme par exemple la suppression des aides à l’énergie solaire et éolienne. Ces changements de politique rétroactifs ont-ils nui à l’investissement de la BEI ?

Pas que je sache, mais nous travaillons sur une vision à long terme. Il est essentiel que les réglementations permettent l’investissement à long terme dans un vaste éventail de secteurs. Les changements de politique ont rendu certains secteurs plus attrayants, d’autres moins.

La BEI dispose de 94 milliards d’euros pour les pays en développement et l’Europe, et le financement d’une grande partie de l’Union de l’énergie. Vu les chantiers à lancer, ce chiffre ne semble pas très élevé.

La BEI n’est pas une solution miracle, nous ne sommes pas la panacée, mais en utilisant de manière diverse des fonds publics limités, on peut attirer l’investissement privé. C’est là qu’il y a des sommes conséquentes. Prenez nos fonds pour les énergies renouvelables. Pour chaque euro investi par la BEI, il y a au moins 15 euros qui proviennent d’autres sources. Pour la concrétisation de ces grands objectifs de politique publique, c’est clairement plus rentable que d’avoir un euro de la BEI et un euro du projet lui-même.

Subscribe to our newsletters

Subscribe

Envie de savoir ce qu'il se passe ailleurs en Europe? Souscrivez maintenant à The Capitals.