« Nous avons fait beaucoup de progrès dans la mise en œuvre de l’Accord de Paris »

Paul Watkinson

"L'article 6 doit permettre d'éviter la double comptabilité, ce qui est essentiel pour la crédibilité environnementale du système". [© Kiara Worth - IISD/ENB]

Cet article fait partie de l'édition spéciale Vers une trajectoire 1,5 °C ?.

Cinq ans après la signature de l’Accord de Paris, le rulebook – ensemble des règles communes encadrant sa mise en œuvre – n’est pas encore finalisé. Dans un entretien exclusif à Euractiv France, Paul Watkinson, président de l’Organe subsidiaire onusien de conseil scientifique et technologique lors des COP24 et 25, revient sur ces points toujours en suspens.

Paul Watkinson a été président de l’Organe subsidiaire de conseil scientifique et technologique (SBSTA) de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques en 2018 et 2019, lors des COP24 et 25. Il a également été négociateur climat pour le gouvernement français pendant plus de 10 ans et a participé à l’élaboration de l’Accord de Paris en 2015.

Cela fait deux ans que l’Accord de Paris se retrouve dans une impasse quant à la finalisation du rulebook. Quels sont les défis auxquels sera confrontée la présidence de la COP26 l’année prochaine ?

Nous avons fait beaucoup de progrès dans la mise en œuvre de l’Accord de Paris depuis 2015. L’élaboration de la quasi-totalité des règles d’application adoptées à Katowice lors de la COP24 en 2018 a été un moment important. Tout n’est pas finalisé en effet, il reste des détails à régler, mais les règles de fonctionnement du système de transparence, qui est vraiment le cœur de l’Accord et qui permet aux pays de transmettre les informations sur l’avancement de leur politique vers les objectifs qu’ils se sont fixés, sont déjà largement en place.

Il reste maintenant à les transposer en un outil opérationnel, sous forme de tableaux, que les pays pourront utiliser pour faire le suivi des progrès vers le respect de leurs objectifs, et qui pourra aussi faire l’objet d’analyse et d’agrégation par le secrétariat de la COP. Ce point ne nécessite pas a priori de nouvelles décisions politiques. C’est un travail assez technique commencé en 2019, aujourd’hui suspendu à cause de la crise de la Covid.

L’article 6, qui encadre les marchés carbone, avait, lui, particulièrement cristallisé les tensions…

L’article 6 nous a échappé à Katowice car les règles comptables sont un sujet complexe. Les pays doivent mesurer les progrès vers les objectifs qu’ils se sont fixés et pour ça ils utilisent des indicateurs, la plupart du temps des tonnes de CO2 ou équivalent. Mais, toutes les contributions nationales ne sont pas identiques. Certains pays les mesurent en termes absolu, d’autres relatif, d’autres encore sur l’ensemble de l’économie ou en excluant certains secteurs, comme l’agriculture par exemple, ou certains gaz à effet de serre, voire en utilisant d’autres métriques que CO2.

Si on commence à faire des échanges, et c’est l’objet même de l’article 6, il faut que ce soit fait avec des choses comparables. C’est techniquement très compliqué, et d’ailleurs très lié aussi au cadre de transparence. Les règles d’application de l’article 6 doivent permettre surtout d’éviter la double comptabilité, ce qui est essentiel pour la crédibilité environnementale du système.

En 2018 à Katowice, cette complexité nous empêchait d’avancer sur l’article 6. Il fallait avoir le paquet global du rulebook avant de pouvoir résoudre cette question. En 2019, à Madrid, le plus gros a été fait. Mais, le Brésil s’opposait à l’application de ces règles comptables au mécanisme prévu par l’article 6, il ne voulait pas d’ajustement ce qui donnait donc lieu à un risque inacceptable de double comptage. S’ajoute à cela la question du transfert des crédits du protocole de  Kyoto (système d’échange de crédits précédant l’Accord de Paris, ndlr). Certains pays comme le Brésil ou l’Inde avaient un nombre de crédits importants en réserve. Sauf que si on ouvre les vannes, ça a un impact sur l’ambition des objectifs fixés par l’accord.

Il y a donc eu de longs échanges sur la possibilité de limiter le montant des crédits, la durée d’un potentiel transfert, etc. Un dernier point d’achoppement concernait un prélèvement sur les échanges pour contribuer au financement de l’adaptation. Il fallait une intervention politique de haut niveau pour résoudre ces questions et la présidence chilienne de la COP était affaiblie par sa crise politique interne. Ce sont des choix politiques qui sont essentiels maintenant et c’est ce qui a manqué à Madrid en 2019.

Les outils de reporting du cadre de transparence n’ont pas pu être rediscutés en juin comme prévu. Des réunions à distance ont-elles toutefois permis d’avancer ?

Il y a une réticence de beaucoup de pays à négocier via internet, en place des réunions physiques, d’autant plus sur des outils techniques aussi complexes à élaborer. Certains ont des problèmes de connexion récurrents, au vu du décalage horaire les heures disponibles pour se réunir sont restreintes… Peut-être que cela changera en 2021.

Quels sont les autres points toujours en suspens ?

Les Common time frame (calendriers communs, ndlr) devront aussi être discutés. Mais même en l’absence d’un accord sur ce point il y a déjà une pression politique, notamment avec le sommet climat du 12 décembre, la nouvelle contribution des États-Unis attendue après le changement d’administration, la Chine qui a d’ores et déjà indiqué qu’elle réviserait la sienne. Tout cela va créer une pression sur les pays plus réticents à réhausser leur ambition. Il y aura également des questions relatives aux finances climat qui soulèveront sans doute des tensions entre pays développés et pays en développement.

Cinq ans de l'Accord de Paris : vers un nouveau dynamisme américain ?

Le futur président Joe Biden a annoncé le retour des États-Unis dans l’Accord de Paris. Que peut-on attendre du retour du deuxième émetteur de CO2 mondial sur la scène du climat à la veille du cinquième anniversaire du compromis conclu en 2015 ? 

La COP25 a été une douche froide : à Madrid, les agendas nationaux de grands pollueurs ont primé sur la cause climatique. Quelles seraient les conséquences d’une autre année d’impasse ?

Il est vrai qu’il y a eu de gros blocages lors de la COP25. Les Américains n’étaient pas nécessairement les plus difficiles, ils étaient même assez constructifs sur certains dossiers. Ce n’était pas du tout la ligne de l’administration Trump, mais plutôt une ligne qui n’était pas définie au niveau politique faute d’engagement au plus haut niveau.

Mais, il y a eu des tensions géopolitiques, entre les États-Unis et la Chine notamment dans un contexte de guerre commerciale, qui n’était pas lié au climat. Certains pays faisaient sentir dans les salles de négociations ces tensions qui dépassaient totalement le cadre de la conférence de Madrid. Ces différents facteurs ont joué. Reste à voir maintenant comment cela évoluera avec la présidence britannique.

Celle-ci bénéficie d’une diplomatie importante et participe à un ensemble d’événements au plus haut niveau – conseil de sécurité, G7 qu’ils vont piloter l’année prochaine, G20, etc. Il y a aussi plusieurs signaux encourageants, avec le retour des États-Unis et les annonces de la Chine, du Japon, de la Corée du Sud et des États-Unis, même si très peu de pays ont encore réhaussé leurs contributions nationales. Bien sûr il faut compléter ça par des actions à court et à moyen terme, ce qui est précisément le rôle de ces contributions. Les annonces sont utiles, elles fixent le cap. Mais, la crédibilité vient des politiques détaillées.

Il y a donc une dynamique plus positive aujourd’hui. Cela étant, les conséquences des tensions géopolitiques et de la Covid-19 sur l’économie mondiale nous échappent pour  l’instant. Nous sommes dans un cadre assez incertain.

Les conférences onusiennes pour le climat sont-elles toujours utiles ?

La question est plutôt comment bien utiliser ces événements ? Madrid souffrait d’un certain nombre de problèmes liés au processus en lui-même. Il y a un volet traditionnel de négociations qui a tendance à primer sur le reste. Cette logique prend parfois des dimensions excessives. Beaucoup d’autres sujets seront discutés dans les années à venir, qui n’impliquent pas nécessairement de la négociation politique de haut niveau.

Cela peut être de faire le point sur l’avancement par exemple, donner des orientations pour renforcer la mise en œuvre dans certains domaines, travailler avec les différentes structures techniques qui ont été mises en place, par exemple le comité sur l’adaptation, sur les pertes et dommages, sur les technologies… Cela commence à fonctionner.

Il y aura toujours des tensions et des divergences. Près de 200 pays sont autour de la table, avec des intérêts propres, mais il faut vraiment mettre l’accent sur la mise en œuvre de l’Accord de Paris. C’est le rôle des conférences traditionnelles. Il y a aussi des COP qui jouent le rôle de moments politiques importants. Et ce sera le cas de la COP26.

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