«Ne comptons pas sur les conflits pour protéger les forêts»

Erik Solheim

Erik Solheim explique les enjeux de son poste en tant que directeur du PNUE, et de la contribution que peuvent apporter les très riches. Une interview de notre partenaire Der Tagesspiegel.

Erik Solheim est l’ancien ministre norvégien de l’Environnement et du Développement international et l’ex-président du Comité d’aide au développement de l’OCDE. Aujourd’hui, il est directeur exécutif du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE).

Vous avez été ministre de l’Environnement et du Développement international. En tant que nouveau directeur du PNUE, comment pouvez-vous allier ces deux thèmes ?

Il est assez évident que l’environnement et le développement doivent aller de pair pour atteindre les nouveaux objectifs de développement durable [ODD].

La pollution sera notre thématique prioritaire. Nous avons jusqu’à présent été particulièrement efficaces pour combattre les maladies contagieuses. À l’exception du Nigéria, nous avons complètement éradiqué la polio du continent africain, la variole de la planète entière et le taux de mortalité du paludisme a baissé de 70 % depuis 2000. C’est une réussite considérable.

En revanche, la pollution représente un obstacle important pour le développement. Il y a plus de personnes qui meurent à cause de la pollution de l’air que du cancer. Le cancer, tout le monde connaît, mais personne ne perçoit les conséquences de la pollution de l’air. Pourtant, le sujet touche l’humanité de près. Les océans constituent un autre exemple. La mer représente le revenu de nombreuses personnes travaillant dans la pêche, cependant la surpêche et les déchets plastiques détruisent le milieu maritime.

Et cela ralentit le développement ?

Le secteur fournissant le plus d’emplois est celui du tourisme. Même dans un petit hôtel, le personnel nécessaire est important. Dans une usine automobile, seulement quelques experts peuvent contrôler les robots. Le tourisme, en revanche, est un créateur d’emploi formidable, si nous parvenons à le faire durablement. Nous devons parvenir à faire voyager les gens autour de la Terre avec moins de pollution, due aux avions et aux voitures, et plus de respect pour la nature.

Les gens voyagent pour voir des éléphants et des lions. S’ils disparaissent, personne ne viendra. La protection de l’environnement est étroitement liée au développement économique. Ce n’est pas par hasard que la Thaïlande connaît des taux de croissance phénoménaux ces dernières années. La Thaïlande est l’un des pays les plus visités. Cela pourrait être pareil en Afrique.

Pour cela vous devez également garder à l’esprit l’objectif de développement durable qui vise la paix et la sécurité. Aucun lieu touristique ne survit sans sécurité…

C’est une autre thématique que nous aborderons avec une attention particulière : la relation entre la destruction de l’environnement et la guerre, les conflits et les migrations. La dégradation environnementale peut aggraver les conflits, et les guerres empêchent souvent de résoudre ces problèmes.

Au Proche-Orient, notamment, la pénurie d’eau contribue largement aux conflits compliqués qui s’y déroulent. En outre, les millions de réfugiés, originaires d’Irak ou de Syrie, ajoutent énormément de pressions environnementales dans les pays limitrophes, comme la Jordanie et le Liban. Il y a toutefois quelques guerres où l’environnement ne joue aucun rôle. J’ai notamment était impliqué dans le processus d’armistice de la guerre civile au Sri Lanka, qui n’avait aucun lien avec l’environnement. Au contraire, en Somalie, au Soudan du Sud et la région aux alentours du Tchad, où Boko Haram pose problème, il y a un lien évident entre la destruction de l’environnement et la guerre.

D’un autre côté, la plus grande zone humide de la région du Nil Blanc aurait sans doute disparu, s’il n’y avait pas eu cette longue guerre au Soudan du Sud. De même, les forêts tropicales du Bassin du Congo auraient été détruites si l’instabilité constante de la République démocratique du Congo n’avait pas empêché leur exploitation…

La vie est faite de paradoxes. La forêt tropicale au Congo est dans un meilleur état que celle en Indonésie. Pourtant, l’Indonésie est une véritable réussite économique, le taux de pauvreté est en baisse, le système de santé, l’éducation et l’espérance de vie se sont améliorés. Bien sûr, ils ont aussi largement détruit la forêt.

Alors, comment trouver un équilibre ?

Ne comptons pas sur les conflits pour protéger les forêts. Nous pouvons cependant demander à des experts forestiers brésiliens de venir examiner le bassin du Congo. Le Brésil a permis un développement économique incroyable aux 20 millions d’habitants de la forêt amazonienne. Leur nombre est équivalent à la population de l’ensemble des pays scandinaves. Si c’est possible au Brésil, ça l’est partout. Or, sans croissance économique, il sera impossible de sortir les gens de la pauvreté.

La croissance est donc la solution ?

Non, il y a un problème de répartition. Les richesses de la planète doivent être beaucoup mieux partagées que dans la situation ridicule actuelle, où quelques super-riches ont accès à de plus nombreuses ressources que la moitié de la population mondiale. Il faut que cela change. Le sentiment d’injustice provoque également l’instabilité politique. C’est un problème qui ne peut être résolu que par les plus hautes autorités politiques. Nous devons exercer une pression sur cette volonté politique. Fort heureusement, certains parmi les plus riches, comme Bill Gates, l’ont également compris. Le capitalisme ne peut survivre sur le long terme que s’il fournit justice, intégration et responsabilité.

>> Lire : Les milliardaires au secours du climat

Comment garantir que l’argent soit investi dans la protection de l’environnement, et non dans sa destruction ?

Les dirigeants chinois se sont efficacement emparés du sujet lors de leur présidence du G-20. L’Allemagne reprendra la présidence l’année prochaine et a d’ores et déjà annoncé que la thématique serait reconduite. Selon moi, c’est très simple. Il y énormément d’argent dans le monde. Il y a, par ailleurs, de nombreux excellents projets et idées que les investisseurs ignorent. Nombre de ces projets ne sont pas financés, parce que les banques et les assurances ont des difficultés à prévoir les risques. C’est pourquoi nous devons trouver comment les gouvernements, la Banque mondiale ou d’autres organisations pourraient garantir une partie des risques.

À l’ONU, nous avons un peu de mal à adopter le bon ton  et à trouver un terrain d’entente avec les investisseurs privés. L’Allemagne est l’État qui s’en sort le mieux. Il y a de bonnes relations entre la politique et les entreprises.

La modification des systèmes énergétiques à l’échelle mondiale, de l’agriculture et des infrastructures aquatiques ne sont possibles que s’il y a des investissements privés. L’entreprise Total a annoncé qu’elle fera partie des trois plus grands producteurs d’énergie solaire du monde d’ici 2030. C’est un pari très audacieux pour une entreprise spécialisée dans le pétrole.

Quelles réformes envisagez-vous pour les Nations Unies ?

L’objectif de l’ONU est de constituer une autorité morale pour le monde entier. C’est de notre devoir de trouver les meilleures solutions pour de nombreux problèmes et de mettre en place des campagnes pour améliorer le monde. Le PNUE devrait y être plus impliqué pour sensibiliser le public. Prenons l’exemple des déchets sur les plages. Les journées de ramassage des déchets sur les plages fournissent le travail nécessaire pour les nettoyer. Cependant, l’industrie du plastique devrait également être soumise à davantage de régulation. Le problème allie la politique avec les actions privées. Il faut mobiliser les citoyens, si nous voulons réussir.

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