Pascal Canfin : « Le moment est venu de déclarer l’urgence climatique en Europe »

"Le fait que l’Europe soit le premier continent à déclarer l’urgence climatique, ça me semble très important en réponse géopolitique aux annonces de Trump. Et c’est le bon moment de le faire," selon Pascal Canfin. [© European Union 2019 - Source : EP]

Le président de la Commission environnement au Parlement européen propose de déclarer l’état d’urgence climatique lors de la prochaine session plénière à Strasbourg, fin novembre.

Pascal Canfin est eurodéputé pour le groupe centriste Renew Europe au Parlement européen, où il préside la Commission environnement (ENVI). Il s’est confié à Frédéric Simon pour EURACTIV.com à Bruxelles.  

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La Commission von der Leyen semble désormais prête à rentrer en fonction au 1er décembre. Quels enseignements tirez-vous de ce processus d’approbation assez laborieux qui, pour la première fois, a vu un candidat français – Sylvie Goulard – se faire rejeter par les eurodéputés ?

Quand le Parlement européen ne joue pas son rôle, on dit que c’est une parlement fantoche. Donc non, je pense qu’on a joué notre rôle. On a des standards d’exigence, de transparence et d’éthique qui sont élevés et c’est tant mieux.

Le rejet de Sylvie Goulard est aussi le résultat de jeux politiques. Après les dernières élections, on est entrés dans un nouveau monde où il n’y a plus de majorité automatique comme c’était le cas auparavant avec les socio-démocrates (S&D) et le Parti Populaire Européen (PPE).

Ce processus est l’addition d’un élément démocratique que je trouve sain et d’une situation politique au Parlement européen qu’il nous appartient de stabiliser. Et c’est toute l’importance du travail qui va commencer maintenant entre les trois groupes politiques – PPE, S&D, Renew – et la Commission européenne.

Vous faites allusion à une sorte de coalition tripartite entre le centre-droit (PPE), les socialistes (S&D) et les libéraux (Renew Europe) au Parlement. Est-ce que cette coalition est maintenant réelle ?

C’est la majorité qui a voté pour Ursula von der Leyen, et c’est la majorité qui est l’élément de stabilisation du Parlement européen. C’est avec cette majorité qu’on doit construire des accords politiques avec la Commission.

Aujourd’hui, il est clair que sans ces trois groupes politiques, il n’y a pas de majorité au Parlement européen. Mais cela ne veut pas dire qu’on trouvera des accords sur tout. Lorsqu’on n’est pas d’accord, on doit assumer ces divergences.

Le groupe Renew Europe apportera-t-il un soutien inconditionnel à Mme von der Leyen ? Est-ce qu’il y a aura des consignes de vote ?

On va en discuter cette semaine. Nous voulons maintenant soutenir la Commission, et pas la soutenir du bout des lèvres. Et pour nous, le pari politique qu’on avait fait avec Renaissance, de se mettre au centre du jeu avec une délégation qui est notée comme la deuxième la plus forte au Parlement européen derrière la CDU, dans un groupe central sans lequel aucune majorité n’est possible : c’est exactement ce scénario qui est en train de se réaliser. Ce pari politique, nous sommes en train de le gagner.

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La coalition tripartite dont vous parlez n’est pas suffisante pour obtenir une majorité au Parlement. Il faudra aller chercher des voix ailleurs, notamment chez les Verts. Selon vous, est-ce que Mme von der Leyen a convaincu les députés qui, comme vous, ont une sensibilité écologiste ?

Regardez le projet de Mme von der Leyen : la banque du climat, le paquet sur l’investissement durable, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, la stratégie sur la biodiversité, etc. Ajoutez encore la loi climat, la neutralité carbone pour 2050, et les objectifs 2030 – tout ça forme un paquet inédit.

Et ce paquet se trouve conforté par la nouvelle organisation de la Commission, avec le portefeuille sur le Green Deal attribué à Frans Timmermans. Imaginez que la Commission soit un gouvernement, avec un ministre en charge des portefeuilles climat, énergie, environnement, santé, agriculture, transport et la politique régionale. Avec la PAC et la cohésion, ça représente les deux tiers du budget européen ! Tout ça est très positif.

L’objectif chiffré pour 2030, qu’est-ce que c’est ?

C’est le fameux 50 à 55% de réduction des gaz à effet de serre mentionné dans le programme de Mme von der Leyen. Je pense que c’est un marqueur politique fort. Il faut que ce chiffre soit dans la loi climat, et soit de 55%, en attendant éventuellement l’étude d’impact que la Commission doit faire. S’il n’y avait pas de chiffre, ce serait pour nous un recul.

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La Pologne et les pays d’Europe centrale sont réticents par rapport à cet objectif de neutralité climat pour 2050 et réclament des fonds supplémentaires pour la sortie du charbon. Ont-ils  raison de soulever la question du financement ?

C’est dans ces pays que les besoins sont les plus importants, en matière d’énergie, de transport propre, notamment. Donc, ça me semble normal que l’argent du contribuable européen serve en priorité à servir les régions où il y a le plus de besoin et le plus de retard. Et la Pologne en fait partie. Je pense que c’est légitime de leur part de mettre cette question sur la table.

En revanche, ce qui serait illégitime, ce serait de bloquer l’avancée des discussions sur l’objectif de neutralité climat pour 2050. Aujourd’hui, la Pologne est très isolée, même la Hongrie et l’Estonie ont bougé sur cette question.

Et je pense que le Conseil européen de décembre sera le bon moment pour finaliser un accord sur la neutralité carbone en 2050, avec un principe qui rassure les Polonais sur le plan budgétaire mais qui n’empêche pas l’Union d’avancer sur la neutralité carbone.

Un accord en décembre, est-ce que ça impliquerait éventuellement de mettre la Pologne en minorité ?

La Pologne pourrait potentiellement mettre son véto. Mais je pense que si elle le faisait, elle perdrait toute capacité à faire entendre ses intérêts sur tous les autres dossiers.

Plutôt que d’arriver à une logique d’affrontement, ce que je préconise c’est d’adopter le principe d’un budget vert qui permet de répondre à leur demande légitime, tout en permettant l’accord politique qui permet d’avancer sur la neutralité climat pour 2050.

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Avec la réforme de la BEI, c’est environ 1 000 milliards d’euros d’investissements qui pourront être mobilisés pour le climat sur la prochaine décennie. Mais les besoins sont évalués à au moins 500 milliards par an…. 

Selon la Commission, le « gap » aujourd’hui c’est plutôt de 200 milliards d’investissements – publics et privés – à travers toute l’UE. La BEI, en générant 15 milliards par an  d’investissements en plus en direct, ça fait à peu près 90 milliards par an, en prenant en compte l’effet de levier.

Ça envoie un message fort à l’ensemble des acteurs financiers, publics et privés. La BEI, en quelque sort, a fixé un nouveau standard pour les institutions financières. Aux autres maintenant de s’aligner dessus.

Est-ce que ces moyens sont à la hauteur des défis qui sont à relever ? 

Il y a encore des efforts à faire. Lorsque la Commission fera sa communication sur le « Green Deal » en décembre, il faut un plan clair pour financer 200 milliards d’euros de plus par an d’investissements verts. Il ne s’agit pas d’investissements publics, l’essentiel viendra du privé.

Et donc cette stratégie doit avoir une jambe financière – publique et privée – et une deuxième jambe qui sont les standards – sur l’industrie, l’agriculture et les transports – qui génèrent des investissements. Par exemple les standards sur les émissions de CO2 des voitures, qui génèrent des investissements sur la mobilité électrique. Tout ça contribue à réduire le « gap » de 200 milliards.

J’ai vu également que Frans Timmermans s’est engagé sur un grand plan d’isolation des bâtiments. Avec les transports, l’isolation des logements c’est LE grand sujet sur lequel l’UE est en retard en termes de lutte contre le réchauffement climatique. Il faut maintenant combler ce retard et que cela se matérialise dans les annonces du Green Deal.

Plusieurs pays et régions d’Europe ont déclaré l’urgence climatique. Est-ce que le Parlement européen devrait les imiter et faire de même ?

J’ai proposé, au sein du groupe Renew Europe, que nous déclarions l’état d’urgence climatique lors de la prochaine session plénière à Strasbourg, fin novembre.

Ce serait important de le faire à ce moment-là, juste avant la COP25, au moment où la nouvelle Commission prend ses fonctions, et quelques semaines seulement après l’annonce de Trump visant à sortir les Etats-Unis de l’Accord de Paris. C’est aussi un message très important envoyé au reste du monde.

Déclarer l’état d’urgence climatique, ça change quoi ? 

C’est d’abord un message diplomatique dans le contexte géopolitique et international que je viens de décrire. C’est une façon de réaffirmer notre leadership mondial sur le sujet. Et puis, ça renforce également l’exigence de l’Europe en interne. Une fois que vous avez déclaré l’état d’urgence environnemental et climatique, c’est plus difficile de ne pas tenir les engagements qui ont été pris.

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