«Le changement climatique n’est pas linéaire, il accélère»

Le réchauffement planétaire n'est pas linéaire, mais exponentiel, selon les chercheurs. [Shutterstock]

C’est dans les régions des pôles que le changement climatique est le plus visible. Son impact y servira d’exemple pour le reste de la planète, expliquent Jan Dusík et Thierry Lucas, du Programme de l’ONU pour l’environnement.

Jan Dusík est conseiller en chef sur les questions liées à l’Arctique et à l’Antarctique au sein du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE). Il a été ministre tchèque de l’Environnement de 2009 à 2010.

Thierry Lucas est le nouveau directeur des bureaux du PNUE à Bruxelles.

Qu’est-ce que le Conseil de l’Arctique et quel est l’engagement des Nations unies à ce sujet ?

Jan Dusík : Le Conseil de l’Arctique est une structure qui prévoit une réunion ministérielle tous les deux ans et une présidence tournante sur deux ans [actuellement, la Finlande]. Les spécialistes se rencontrent quant à eux deux fois par an.

L’un de ses principaux objectifs est d’établir un lien entre les problèmes de l’Arctique et les difficultés environnementales du monde entier. Nous avons le statut d’observateur dans le cadre de l’ONU Environnement, ce qui signifie que nous disposons  d’outils comme les conventions et l’ouverture de certains canaux de communication, afin qu’assurer que ce qui se passe dans l’Arctique soit mieux compris par tous.

Nous apportons aussi notre expertise générale aux discussions sur l’environnement. C’est un cadre différent que celui du Traité pour l’Antarctique, qui est un instrument juridique, et le Conseil est un mécanisme de coopération. Malgré toutes les questions de géopolitiques, les ambassadeurs américain, russe, norvégien, etc. collaborent souvent de manière très constructive.

Le printemps est arrivé tôt dans l’Arctique et la pollution plastique arrive jusque dans le Grand Nord. Les mesures à mettre en place relèvent-elles aujourd’hui davantage de l’atténuation que de la prévention ?

JD : La prévention et l’atténuation doivent toutes deux participer à l’objectif des scénarios de 1,5 et 2°C de l’Accord de Paris. Et il est vrai que les effets du changement climatique sont bien plus visibles dans les régions polaires, qu’il s’agisse d’événements ou de tendances météorologiques.

Si nous devons poursuivre les mesures comme la réduction des émissions de gaz à effet de serre, il faut garder à l’esprit que le changement climatique est déjà en cours et aura des conséquences. La glace va fondre, du méthane va être libéré dans l’atmosphère, des polluants prisonniers sous la glace remonteront à la surface et la biodiversité en souffrira.

Nous ne baissons pas les bras pour autant. C’est pourquoi les pays du Conseil de l’Arctique tentent de renforcer la résilience et les infrastructures.

Thierry Lucas : S’il y a une chose à retenir, c’est que le changement n’est pas linéaire. Il s’accélère. Il y aura donc des moments de basculement en ce qui concerne des facteurs comme les émissions de méthane. Pour les populations et l’environnement de l’Arctique, les résultats pourraient être dévastateurs.

Bruxelles propose une stratégie globale pour l'Arctique

La Commission européenne a proposé une stratégievisant à superviser les activités en Arctique afin d’atténuer  les effets du changement climatique, qui touchent deux fois plus cette région que le reste du monde.

Les régions polaires sont souvent imaginées comme des zones sauvages intouchées, où ne s’aventurent que les explorateurs, mais en réalité l’Arctique est habité. À quel point ces populations indigènes seront-elles touchées par les changements à venir ?

JD : Ces populations sont diverses, des gardiens de rennes à des villes entières. Les populations qui vivent au sein du cercle arctique sont peu nombreuses, mais elles sont plus vulnérables. Elles devront s’adapter pour préserver leurs activités, qui reposent sur une économie très spécifique.

Dans ce contexte, les changements ne sont pas toujours négatifs, puisque les habitants de ces régions auront accès à davantage de terrains. Ils pourraient cependant aussi avoir des conséquences difficiles, en intensifiant les extractions de gaz et de pétrole, et donc en générant plus de pollution.

La modification de l’équilibre dans le Grand Nord est un vrai laboratoire pour le développement durable. Tout le monde doit s’intéresser à ce qu’il se passe dans l’Arctique, parce que c’est un exemple des changements qui nous affecteront tous.

Les hivers extrêmes liés au réchauffement arctique

Pendant que l’hiver arctique s’est dangereusement radouci, l’Amérique du Nord et l’Europe ont connu ces derniers mois des records de froid. Pas étonnant, selon une étude américaine publiée dans Nature Communications : les deux évènements sont étroitement liés. Un article du JDLE.

La tendance à la désinformation, avec ses exemples de climatoscepticisme, etc., a-t-elle un impact sur la manière dont vous communiquez ? Comment gérez-vous ces questions ?

JD : Il existe assez de preuves scientifiques sur lesquelles s’appuyer, notamment les travaux sans équivoques du GIEC, qui ne cessent de se préciser. Il est important de renforcer la science, mais il est aussi évident que nous ne pouvons pas attendre d’être 100 % sûr de chaque aspect du problème, parce qu’alors il sera beaucoup trop tard pour agir. Il y aura du populisme dans les deux camps, c’est la nature de la politique.

TL : À l’ONU Environnement, notre responsabilité est d’universaliser la question du changement climatique, d’expliquer clairement quel sera son impact, afin que tout le monde comprenne ce qu’il se passe. C’est aussi à nous de fournir des scénarios explicites, afin de pouvoir prédire les résultats de chacune de nos actions.

S’agit-il d’un changement de technique pour l’ONU ou de la continuation d’une stratégie existante ?

JD : Je pense que l’ONU a toujours été du côté de la science, sans sursimplifier. Mais ce qui doit changer, et qui change, selon moi, c’est le fait de communiquer mieux, plus clairement, sur la science. Les citoyens doivent vraiment s’arrêter une seconde pour visualiser l’impact de leur vie quotidienne.

Vous avez une grande expérience du travail au sein de et avec les institutions européennes. Pensez-vous qu’elles doivent améliorer leur stratégie de communication ?

JD : La mentalité « c’est la faute à l’Europe » existe toujours dans les États membres, où tout ce qui ne convainc pas est associé à l’UE. Quand l’UE n’arrive pas à expliquer son rôle, elle finit avec une image négative. Nous faisons aussi cette expérience dans notre communication sur les 17 objectifs de développement durable, avec leurs 169 objectifs et 250 indicateurs. Il est difficile de rendre des concepts aussi larges pertinents aux yeux des citoyens, mais c’est essentiel, parce que nous offrons un service public.

TL : Les réseaux sociaux nous aident. Et les chiffres qui ont accompagné la stratégie de la Commission sur le plastique montrent à quel point les gens ont ça à cœur.

JD : Il est essentiel de capter l’attention des citoyens. On me demande souvent quelle était la différence entre Copenhague en 2009 et Paris en 2015. La réponse est probablement que les citoyens se sont mis à voir les solutions possibles, et les Français ont eu l’intelligence d’utiliser cela.

L’alarmisme ne fait pas avancer les choses. L’Accord de Paris n’est pas en soi assez ambitieux pour limiter le réchauffement à 1,5 ou 2°C, mais c’est un pas en avant. Et il y a eu un changement d’attitude énorme ces dix dernières années. Qui aurait cru que la Chine serait aujourd’hui une pionnière des énergies renouvelables ?

La Commission se dote d’une stratégie sur le plastique

La Commission européenne a présenté une stratégie sur le plastique très attendue, afin d’établir une approche commune à la production et à la pollution au plastique pour les années à venir.

Le changement climatique est un sujet qui touche à presque tous les aspects de notre vie. Comment gérer une problématique aussi gigantesque ?

JD : Avec bon sens. Il y a des siècles, les gens vivaient selon leurs moyens, sans surexploiter les ressources. C’est un concept simple qui peut être appliqué à nombre de choses dans le monde moderne. Bien sûr, chacun est encore libre de choisir de montrer de l’empathie ou non pour d’autres habitants de notre planète, la seule que nous ayons, ou de dire qu’ils s’en fichent.

TL : Nous nous en sortons aussi en nous appuyant sur des images. La stratégie sur le plastique est populaire parce qu’elle parle aux gens. Nous devons faire la même chose avec le changement climatique.

L’Arctique il y a un siècle et aujourd’hui. [Christian Åslund/ The Norwegian Polar Institute]

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