En coulisse, la bataille pour le climat fait rage

Jean-Claude Juncker et Miguel Arias Canete. [European Commission]

Les projets climatiques à long terme de l’Europe sont mis en danger par les désaccords entre Etats membres et la peur de mener seule la bataille contre le réchauffement climatique.

Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, et son vice-président chargé du climat, Miguel Arias Cañete, soutiennent une stratégie de réduction totale des émissions d’ici 2050. Au sein même de l’exécutif, certains font cependant pression pour les objectifs plus modestes que défendent certaines grosses entreprises.

En mars 201, les États membres ont chargé la Commission d’élaborer un plan d’action leur permettant de respecter leurs engagements dans le cadre de l’accord de Paris. Les spécialistes de l’exécutif sont en ce moment en train d’évaluer des scénarios pour 2050, divisés en trois catégories : une réduction de 80 % des émissions, une réduction de 90 % et zéro émission nette. Tous ces cas de figures sont censés limiter à au moins 2°C le réchauffement climatique. Un objectif qui représente toutefois encore de graves dangers pour une partie de la population, comme l’a montré dans son dernier rapport le Giec.

Le GIEC lance l’alerte de la dernière chance sur le climat

Un réchauffement de plus de 1,5°C aurait des conséquences tragiques. Seule une transformation immédiate à l’échelle planétaire permettra d’éviter le pire, selon les experts du GIEC. Un article de notre partenaire, Climate Home News.

Bien que le scénario « zéro émissions » ait des partisans, c’est la manière dont les différentes options seront présentées par la Commission, tout particulièrement sur le plan financier, qui sera décisive.

Ce n’est pas la première fois que l’exécutif européen travaille sur un plan pour 2050. La version précédente, qui remonte à 2011, propose des réductions de 40 % d’ici 2030, puis de 60 % en 2040, jusqu’à 80 % en 2050. Malheureusement, les conclusions auxquelles était arrivé le Conseil n’avaient jamais pu être mises en œuvre à cause de vétos successifs de la Pologne en 2011 et 2012.

Aujourd’hui encore, les législateurs semblent pâtir de cet échec, puisqu’à la Direction générale pour le climat – DG CLIMA – on tente à présent l’approche conservatrice.

La DG CLIMA s’est emparé des rênes du processus d’élaboration du projet, et espère proposer une solution qui s’en tiendra strictement aux objectifs climatiques actuels de l’UE. Une stratégie ayant pour but de facilement convaincre les États membres de se rallier à la cause.

Une grosse différence

La pomme de discorde, c’est la formulation vague de l’accord de Paris, qui vise à maintenir le réchauffement de la planète « bien en dessous » de 2°C » d’ici la fin du siècle.

Selon les interprétations, cela pourrait signifier de limiter le réchauffement à un peu moins de 2°C, ou à quelque chose de plus proche de 1,75°C, ce que de nombreux climatologues ont qualifié de plus conforme à l’esprit de la Conférence de Paris.

Les ministres européens de l'environnement veulent limiter le réchauffement à 1,5 °C

Selon un document consulté par Euractiv, les ministres européens de l’Environnement s’apprêtent à défendre un objectif limitant le réchauffement mondial à 1,5 °C lors de leur rencontre le 9 octobre.

Les défenseurs de l’approche « juste en-dessous de 2°C » utilisent la formulation vague pour assurer que la trajectoire actuelle de l’UE a 66 % de chance de lui faire atteindre l’objectif. Ce taux de 66 % provient cependant d’une évaluation réalisée dans le cadre des engagements de Cancun, pris en 2010, qui fixaient un objectif de « moins de 2°C ». Depuis, l’accord de Paris est passé par là, et l’objectif a été modifié.

Les activistes écologistes contactés par Euractiv estiment que si cette approche est adoptée, ce sera comme si l’accord de Paris n’avait jamais été signé ».

La question des budgets carbone est pour le moins épineuse, mais il semblerait que la réduction de 80 % des émissions ne donne que 50 % de chance de limiter le réchauffement à 2°C, un objectif qui présente encore des risques catastrophiques, selon le dernier rapport du GIEC.

Pour avoir une chance sur deux d’atteindre le Graal d’un réchauffement de seulement 1,5°C, favorisé par l’accord de Paris, il faudrait atteindre des émissions nettes de zéro d’ici 2050.

« Nombre de politiques ont l’air satisfaits de ce chiffre, une chance sur deux d’éviter la catastrophe. C’est comme si on jouait à la roulette russe avec un revolver à seulement deux chambres, où voler avec une compagnie dont la moitié des vols s’écrasent », s’étonne Alex Mason, de WWF Europe.

Il trouve « perturbant » que l’objectif européen actuel d’une réduction de 80 % des émissions soit considéré « acceptable » par la DG CLIMA. Selon lui, cet organe qui devrait faire partie de la solution fait plus souvent partie du problème. « Sur cette question de la plus grande importance, j’espère que ceux qui comprenne la nécessité d’une action forte arriveront à leurs fins. »

Rapport de référence

Le 8 octobre, le Groupe d’experts international sur le climat (GIEC) a publié la version fiscale de son rapport détaillé sur les effets d’un réchauffement de 1,5°C de la planète.

Si le GIEC constate que le potentiel carbone restant, soit la quantité d’émissions que nous pouvons produire avant de dépasser l’objectif, est légèrement plus élevé que prévu, il confirme aussi qu’un monde à 2°C de plus sera plus problématique que prévu.

Encore plus inquiétant : les experts calculent également que le monde est actuellement sur la voie d’un réchauffement de 3°C.

Ses conclusions pourraient donner à la Commission l’impulsion dont elle a besoin pour plaider en faveur scénario à zéro émission, vu les conséquences terribles qu’aurait un réchauffement de 2°C sur le rendement agricole, l’élévation du niveau de la mer, l’augmentation des précipitations et la disparition des récifs coralliens.

En effet, dans un projet de document de travail sur la stratégie 2050, obtenu par Euractiv, la Commission se réfère au rapport du GIEC, concluant que « conformément au principe de précaution, il vaut mieux faire preuve d’ambition dès le début si l’on veut que les budgets carbones soient revus à la baisse ».

Dix pays de l’UE, dont la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, ont déjà signé une promesse de neutralité carbone. Le texte ne vise cependant zéro émission nette pour 2050, mais pour « la seconde moitié du siècle ». Trop tard, donc.

Car les groupes environnementaux estiment déjà que la neutralité carbone en 2050 pourrait être trop tard, étant donné les preuves scientifiques suggérant des boucles de rétroaction négatives, l’effondrement des écosystèmes et des incertitudes quant à de possibles libérations de méthane dans l’Arctique.

Les avis divergent quant à la possibilité de dépasser la limite de 1,5°C et d’ensuite utiliser des techniques de capture des émissions, comme les puits de carbone, afin de faire baisser les températures.

32 % de renouvelables, un chiffre insuffisant

L’objectif de 32 % de renouvelables fixé la semaine dernière serait « bien en deçà » de ce qui est nécessaire pour respecter l’Accord de Paris sur le changement climatique.

 

Cercle vicieux au sommet

Depuis que Donald Trump a décidé de retirer les États-Unis de l’accord de Paris le plus rapidement possible, l’Europe s’efforce de se présenter comme championne de la lutte contre le changement climatique.

Une volonté réitérée par la délégation du Parlement européen au sommet mondial sur l’action climatique, organisé à San Francisco. Les eurodéputés ont qualifié le manque de leadership sur la question d’« entrave au processus de la CCNUCC », la convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques.

S’ériger en pionnière de l’action climatique serait une occasion en or pour l’Europe, selon les entreprises progressistes et les défenseurs de l’environnement. L’élaboration et l’exportation de savoir-faire et techniques liées aux énergies propres constituerait en effet un avantage concurrentiel non négligeable, assurent-ils.

Avant la rencontre des ministres européens de l’Environnement, le 8 octobre, le Groupe des entreprises leaders du prince de Galles a rédigé une lettre ouverte appelant à la neutralité carbone d’ici 2050 « au plus tard ». Le groupe comprend notamment les géants énergétiques EDF et Iberdrola, ainsi que le mastodonte de l’agroalimentaire Unilever.

Comment l’Europe applique-t-elle l’Accord de Paris?

L’Europe est l’une des forces motrices derrière la volonté de faire de l’accord de Paris une réalité. Mais que fait réellement Bruxelles pour maintenir la température mondiale « bien en-dessous des 2°C » ?

Les tenants d’une approche plus conservatrice, tant au sein des institutions européennes que de l’industrie en général, assurent pour leur part que l’Europe pourrait finir par mener ce combat seule et qu’une transition énergétique coûteuse n’aurait aucun sens si le reste du monde ne suivait pas.

L’Europe, une statistique que les détracteurs du scénario de neutralité carbone utilisent pour tenter de convaincre qu’il y a une limite à ce que l’UE peut réaliser seule.

Les défenseurs d’une ambition limitée soulignent que le passage à une économie sans émissions serait déjà très cher, et qu’il pourrait ne pas permettre de réduire drastiquement les coûts liés aux conséquences du changement climatique, étant donné que l’Europe n’est responsable que de 10 % des émissions mondiales. Donc si le reste du monde ne suit pas, l’Europe aura dépensé beaucoup d’argent et sera toujours confrontée à des dépenses élevées.

Selon l’Agence européenne pour l’environnement, les dommages liés au réchauffement, comme la sécheresse, les précipitations excessives et les inondations, coûtent déjà au bas mot plus de 13 milliards d’euros par an à l’Europe.

Pour que ses propositions soient adoptées, la DG CLIMA tente donc de limiter les coûts visibles d’une transition, notamment en ne comptant pas les coûts de atténuation du réchauffement.

Les activistes écologiques rétorquent qu’à l’exception des États-Unis et peut-être du Brésil, tous les pays sont juridiquement liés par l’accord de Paris et sont censés faire leur part pour réduire les émissions. Pour eux, il est important que l’Europe montre l’exemple, et les autres pays suivront.

La part actuelle de l’Europe dans les émissions n’est en outre qu’une partie du puzzle : si l’on tient compte des émissions historiques, le Vieux Continent est le deuxième émetteur le plus important juste derrière les États-Unis.

Émissions historiques dans le monde.

Confusion pour 2030

La semaine dernière, la Commission a été critiquée suite à des informations selon lesquelles elle comptait abandonner l’idée de demander au Conseil de porter de 40 à 45 % l’engagement de réduction des émissions de l’UE pour 2030. L’exécutif a cependant ne pas avoir tenté de faire reconnaitre officiellement la hausse des ambitions.

Dans le courant de l’année, Miguel Arias Cañete, le commissaire au climat, avait suggéré cette petite hausse, lors de la finalisation d’une série de lois sur l’énergie propre. Le commissaire espagnol avait insisté sur le fait que le bloc atteindrait de facto ce nouvel objectif si les nouvelles règles étaient correctement appliquées.

Faire entériner cette augmentation impliquerait toutefois l’approbation explicite de tous les États membres, et des pays comme l’Allemagne et la Pologne ont clairement indiqué ne pas vouloir réhausser les ambitions avant la COP24, le sommet climatique annuel des Nations unies, qui aura lieu cette année à Katowice, en Pologne.

Ce sera peut-être la dernière COP à laquelle Miguel Arias Cañete assistera en tant que commissaire. Il n’a peut-être pas encore réussi à faire adopter un objectif de 45 % d’émissions en moins pour 2050, mais il n’a pas encore dit son dernier mot. Il semblerait en effet que la Commission ait décidé de faire de ce scénario la référence officielle des calculs.

Un tel objectif permettrait aussi à l’exécutif  de suivre de près les efforts de mise en œuvre de ces mesures par les États membres.

Le groupe de réflexion interne conseillant Jean-Claude Juncker, l’EPSC, serait également en faveur de la neutralité carbone d’ici 2050. Cela arrangerait aussi le président de la Commission que son nom soit à l’avenir associé à des décisions climatiques ambitieuses.

Avec tant d’enjeux à clarifier, le sommet de la COP24, en décembre, sera crucial. Jean-Claude Juncker pourrait cependant ne faire le déplacement que si des résultats satisfaisant sont obtenus au cours des négociations.

Les eurodéputés à la rescousse

Le Parlement européen aura également l’occasion de jouer un rôle dans l’orientation de la stratégie à long terme lorsque sa commission sur l’environnement votera sur une résolution pré-COP24, le 10 octobre.

Dans leur  projet de résolution, les élus appellent Bruxelles à augmenter l’objectif pour 2030 jusqu’à 55 % et à défendre des émissions nettes nulles d’ici 2050. Le premier objectif est cependant controversé et risque de ne pas obtenir le soutien des forces les plus conservatrices au Parlement.

L’eurodéputé vert et co-auteur de la résolution, Bas Eickhout, espère pourtant qu’une coalition de socialistes, ADLE, Verts, GUE et progressistes de l’ELDD fournisse une majorité lors du vote au sein de la commission ENVI.

L’eurodéputé néerlandais a reconnu que le débat serait « plus animé » lors du vote en séance plénière. Le groupe le plus important du Parlement, le PPE, pourrait en effet tenter de retarder le délai pour la neutralité carbone.

Si le passage de la résolution sur ce sujet est adopté, les députés devront redoubler d’efforts pour avoir leur mot à dire sur le contenu de la stratégie européenne, ou du moins exprimer leur soutien politique à Jean-Claude Juncker et Miguel Arias Cañete sous une autre forme.

Plusieurs fonctionnaires européens ont confié espérer que la stratégie à long terme soit suffisamment élaborée dans les mois à venir pour pouvoir jouer un rôle substantiel lors des prochaines élections européennes. Selon un représentant, la question climatique s’agir d’un « puissant facteur d’unification » pour les électeurs.

Merkel s'oppose à l'ambition climatique de l'UE

Angela Merkel s’est exprimée contre des objectifs climatiques plus ambitieux lors d’une émission télévisée. Elle soutient néanmoins l’idée d’une transition vers des transports propres.

 

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