Carlos Moedas pousse Bruxelles à justifier ses politiques par la science

Les sept membres du mécanisme de conseil scientifique. [European Commission]

Le commissaire européen à la recherche veut replacer la preuve scientifique et la vérification des faits au cœur de l’élaboration de politiques de la Commission européenne, pour contrer le populisme et fausses informations.

Dans un monde aussi numérisé, où des informations non vérifiées circulent à la vitesse de la lumière, il est devenu indispensable pour les hommes politiques, ainsi que pour le public d’avoir accès à des preuves scientifiques fiables, a affirmé le commissaire.

« Les gens n’en peuvent plus d’être bombardés de faits et de nombres » provenant de sources non identifiées, a-t-il déclaré à l’occasion d’un événement organisé par Kreab, une entreprise spécialisée dans le conseil en affaires publiques et en stratégies de communication.

Partout dans le monde, les scientifiques font de plus en plus l’objet d’attaques de la part de la classe politique. Aux États-Unis, Donald Trump a qualifié les preuves du changement climatique de « conneries », et ce, en dépit de la prise de conscience internationale quant au réchauffement climatique anthropique bel et bien avéré.

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Cependant, Carlos Moedas espère replacer la science au cœur de l’élaboration de politiques de la Commission européenne, grâce à un nouveau groupe de conseillers scientifiques créé fin 2015 dans le cadre du mécanisme de conseil scientifique (SAM).

Le groupe, composé de sept membres, compte dans ses rangs des figures emblématiques du monde de la science, telles que Cédric Villani, un mathématicien français lauréat de la Médaille Fields en 2010, et Paul Nurse, un généticien anglais vainqueur du prix Nobel en 2001 et récemment intégré dans le groupe.

Les preuves scientifiques vues sous un nouvel angle

D’après Carlos Moedas, le groupe, créé un an après la nomination de Jean-Claude Juncker à la présidence de la Commission, incarne « une nouvelle façon de tenir compte des preuves scientifiques » pour l’exécutif européen. Cette nouvelle approche consiste à « expliquer d’une manière très simple quel processus » sous-tend les opinions scientifiques et à faire la lumière sur les incertitudes persistantes, a déclaré le commissaire à la recherche.

« Le doute caractérise également les preuves scientifiques », a-t-il assuré. Selon lui, l’incertitude scientifique doit être présentée en toute honnêteté afin d’encourager le public à accepter les décisions politiques.

À titre d’exemple, il garantit, en faisant référence au très controversé traité de libre-échange entre les États-Unis et l’UE, le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP), que les citoyens ne croirons pas en des affirmations telles que « le commerce est une bonne chose » sans qu’on ne leur fournisse de plus amples explications.

« Personne n’accepte plus ce genre de déclarations sans vérification ultérieure. La tendance est de chercher à comprendre de quelles preuves on dispose, comment on en est arrivé à telle ou telle conclusion et quels sont les doutes qu’un scientifique pourrait exprimer à ce sujet », poursuit Carlos Moedas. « Il convient d’expliquer la différence entre ce que l’on ne sait pas et ce que l’on déduit. Il s’agit avant tout de déchiffrer le processus et non les preuves. »

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Transparence et impartialité de la science

En 2015, à l’initiative de Jean-Claude Juncker, le mécanisme de conseil scientifique a remplacé le poste de conseillère scientifique principale, occupé par Anne Glover sous Manuel Barroso.

La mission du SAM est cependant différente de celle d’Anne Glover, dont les conseils étaient confidentiels et destinés uniquement au président de la Commission. Les opinions du nouveau mécanisme ont au contraire vocation à être publiées. Les sept membres du mécanisme ne font en outre pas réellement partie de la Commission.

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Plus important, le groupe a décidé de fonder toutes ses opinions sur des études disponibles au public, afin d’assurer que les citoyens et associations y aient accès, et puissent éventuellement remettre en question les opinions.

La transparence de ce processus a pour but de restaurer la confiance du public à une période où l’impartialité de la science est de plus en plus mise en question. C’est notamment le cas en ce qui concerne les OGM, les pesticides, ou encore les perturbateurs endocriniens, pour lesquels les études d’évaluation du risque sont pour la plupart confidentielles et financées par l’industrie.

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Une transparence complète permettrait aussi de garantir une meilleure indépendance des études scientifiques sur lesquelles le SAM fonde ses opinions.

En effet, quand les fonctionnaires de la Commission cherchent des preuves sur lesquelles établir leurs propositions de politiques, ils peuvent utiliser n’importe quelle source, notamment les travaux des départements de la Commission, le Centre commun de recherche, l’université de Pékin ou tout autre institut dans le monde.

Pourtant, met en garde Carlos Moedas, ces sources ne garantissent pas toutes la même impartialité. « Nous avons beaucoup discuté de cela à la Commission », a-t-il ajouté, « la première règle de la preuve scientifique est qu’elle doit être indépendante. »

Un démarrage difficile

Le commissaire a admis que le mécanisme de conseil scientifique a eu un démarrage difficile, parce que la formation du groupe a pris un certain temps. La première opinion émise par le SAM concernait les émissions de CO2, et a été publiée en novembre 2016, un an après sa création.

« La première année, nous n’avons pas beaucoup communiqué avec le monde extérieur », admet Carlos Moedas. Pendant un certain temps, une grande partie du travail du SAM a en effet été d’expliquer aux fonctionnaires de la Commission comment obtenir une contribution du mécanisme dans leurs propositions pour de nouvelles politiques.

Le commissaire a toutefois promis que le groupe d’experts donnera de la voix à l’avenir. Une deuxième opinion, sur la cybersécurité et la confiance dans les plateformes de e-commerce, e-identité et autres services du marché unique numérique devrait paraître fin mars.

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« Obligation de souveraineté »

Carlos Moedas a confirmé que la science était devenue un instrument essentiel de coopération internationale dans un monde où les défis prennent de plus en plus une dimension planétaire.

« Pendant très longtemps, la souveraineté a concerné la défense de ses frontières », ainsi que certains « droits » souverains, comme l’émission de devise, le prélèvement d’impôts ou la déclaration des guerres. Puis, soudain, dans un monde numérique, tout cela a changé », souligne le commissaire, qui indique que les pays ont à présent « l’obligation souveraine » de répondre à des crises comme celles du changement climatique ou de l’épidémie d’Ebola, qui ne peuvent être réglées que par des solutions mondiales.

Aujourd’hui, face à la révolution numérique, la notion même de souveraineté nationale est renversée, fait-il remarquer. « Le mécanisme de conseil scientifique se penche actuellement sur la cybersécurité », poursuit Carlos Moedas, un autre exemple de menace dépassant les frontières. « La cybersécurité est un bon exemple des raisons pour lesquelles souveraineté ne veut plus rien dire. »

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