Le « Green Deal » menace onze millions d’emplois industriels

Le Green Deal risque d’accroître les clivages socioéconomiques entre les États membres de l’Ouest et de l’Est, dans une Europe qui menace d’imploser avant de parvenir à la neutralité climatique d’ici à 2050, affirment les syndicats.

Les syndicats avertissent que le Green deal présenté en décembre de l’année dernière par la Commission européenne mettra des millions d’emplois en jeu, et ce sans l’assurance d’une perspective d’avenir pour les travailleurs des industries touchées.

« Nous parlons ici d’environ 11 millions d’emplois affectés directement dans des industries extractives, à haute intensité énergétique et automobile », indique Luc Triangle, le secrétaire général de la fédération syndicale européenne IndustriAll.

« Ces postes ne vont pas nécessairement disparaître », a affirmé le secrétaire général lors d’une interview accordée à Euractiv. « Mais une perspective d’avenir pour l’emploi va devoir émerger dans ces industries », a-t-il expliqué, mais celle-ci reste pour l’instant incertaine.

La semaine dernière, la Commission européenne a présenté une loi climat sans précédent, qui vise à concrétiser l’objectif de l’UE de devenir le premier continent neutre en carbone d’ici à 2050.

Ce mardi 10 mars, l’exécutif européen doit présenter sa stratégie industrielle, qui définira les nouveaux domaines de croissance d’une Europe qui souhaite devenir plus verte et plus connectée.

Alors que l’ébauche de stratégie accorde une grande importance au passage au numérique, elle n’aborde que brièvement les secteurs manufacturiers classiques comme ceux de la sidérurgie, de l’automobile ou de la chimie, qui sont les plus vulnérables au passage à une économie neutre en carbone.

« C’est facile de dire qu’on doit atteindre des objectifs climatiques ambitieux d’ici à 2030 ou 2050 », soutient Luc Triangle. « Mais la stratégie industrielle devrait indiquer comment y parvenir. Et pour l’instant, nous n’avons pas encore de réponse ».

L’UE esquisse une stratégie industrielle futuriste

La Commission européenne a établi une série de plans destinés à révolutionner le secteur industriel de l’Union, axés notamment sur le développement de technologies « stratégiquement cruciales ».

Une nouvelle vague migratoire venue d’Europe de l’Est

Les syndicats s’inquiètent tout particulièrement des disparités socioéconomiques que le Green Deal risque de faire naître entre les États membres de l’Est et leurs voisins de l’Ouest plus riches.

Selon Luc Triangle, la transition écologique « sera bien plus facile dans les pays nordiques ou d’Europe de l’Ouest » que dans les États membres plus pauvres comme la Pologne, la Bulgarie ou la Roumanie, dont certaines régions dépendent à part entière d’une seule industrie lourde polluante.

Le syndicaliste souligne que le Green deal « pourrait avoir un impact majeur sur la migration au sein de l’Union européenne », et que « près de 22 millions de personnes » ont déjà quitté l’Europe de l’Est ces 20 dernières années pour trouver un travail dans les États du Nord ou de l’Ouest.

Et d’ajouter que « [ce chiffre] ne fera qu’augmenter si la transition n’est pas gérée correctement ».

Les hommes politiques des États membres de l’Est avertissent aussi sur l’accentuation des clivages en UE. Traian Băsescu, l’ancien président de la Roumanie, défend que le Green Deal « suscitera sans aucun doute des tensions » entre les pays de l’Ouest de l’Europe et ceux de l’Est, dont les priorités économiques n’incluent pas la transition écologique.

De telles divergences socioéconomiques « pourrait pousser certains pays à envisager de quitter l’Union, purement et simplement », a déclaré Traian Băsescu au micro d’Euractiv il y a peu.

Les futures centrales nucléaires polonaises attirent les critiques des pays voisins

La Pologne prévoit de construire six centrales nucléaires et doit informer ses voisins des potentielles conséquences pour l’environnement. À part à l’Autriche, elle n’a encore rien dit à personne. Un article d’Euractiv Allemagne.

L’UE risque de se désintégrer avant même d’atteindre ses objectifs climatiques

Luc Triangle partage ces préoccupations. Les syndicats ajoutent que le Green Deal risque bel et bien de mettre le secteur industriel tout entier à genoux et de décrédibiliser la politique climatique européenne aux yeux des citoyens.

« Les politiques climatiques ne fonctionnent que si elles peuvent être vendues au grand public, c’est-à-dire sans perturbations sociales dans les industries et régions concernées », déclare le secrétaire général d’IndustriAll.

La Commission européenne est pleinement consciente des conséquences sociales du Green Deal et a affirmé à plusieurs reprises que personne ne serait laissé de côté au cours de la transition vers une économie neutre en carbone.

Toutefois, l’exécutif européen croit aussi qu’une révolution verte est en chemin et que les industries faibles en carbone représentent une perspective d’avenir. L’année dernière, la Commission avait calculé que le PIB de l’UE augmenterait de 2 % d’ici à 2050 si celle-ci parvenait à neutraliser ses émissions de CO2.

« Le Green Deal européen représente notre nouvelle stratégie de croissance », avait assuré Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, après obtenu le vote de confirmation du Parlement européen en novembre dernier. Le vice-président de l’exécutif, Frans Timmermans, a quant à lui affirmé que « [la Commission s’engage] à ne délaisser personne ».

Où est l’argent ?

Cependant, ces promesses ne suffisent pas aux syndicats, qui déclarent que l’UE doit verser des fonds à ceux qui en ont le plus besoin. « Sans soutien financier, nous ne parviendrons pas à franchir le cap [de la neutralité carbone] », explique Luc Triangle.

D’après les estimations, les industries européennes devraient investir 250 milliards d’euros annuellement au cours des dix prochaines années pour remplir l’objectif de neutralité climatique d’ici à 2050.

« Mais où est l’argent nécessaire à ces investissements ? » signale le secrétaire général. Il est vrai, admettent les syndicats, que la Banque d’investissement européenne (BEI) prévoit de dédier 50 % de ses prêts à l’action climatique d’ici à 2025. Et la version revisitée du budget à long terme de l’UE investira 25 % du montant total dans des objectifs environnementaux.

Les milliards verts de l’UE et de la BEI se recoupent

En 2019, la Banque européenne d’investissement (BEI) a décidé d’arrêter d’accorder des prêts qui financent les énergies fossiles. Un changement de cap qui va au delà du simple abandon du charbon et du gaz.

Néanmoins, la transition écologique ne bénéficie presque d’aucun nouveau financement, soulève Luc Triangle, soulignant l’incohérence entre les ambitions climatiques et les négociations budgétaires. Certains pays souhaitent en effet plafonner leur participation à 1 % du PIB national.

« Selon nous, là réside tout le problème des objectifs 2030 ». « Si le seuil de réduction des émissions de gaz à effet de serre doit passer à 55 %, je peux vous assurer que les industries à haute intensité énergétique ne suivront pas. Leurs technologies ne pourront être commercialisées qu’après l’échéance, par exemple en ce qui concerne l’acier à bas carbone, qui n’en est encore qu’à la phase de test », a expliqué Luc Triangle.

Pour les syndicats, c’est à ce stade-ci que la stratégie industrielle européenne pourrait apporter une aide précieuse.

« Il faut continuer à intégrer la chaine de valeur industrielle en Europe. Nous aurons toujours besoin d’acier et de produits chimiques européens à l’avenir ». « Nous attendons beaucoup de cette stratégie », avance le syndicaliste.

Quelle loi Climat pour l’Europe, pour les cent jours du Green Deal ?

La Commission européenne présentera mercredi 4 mars 2020 le cadre législatif et contraignant de son Pacte vert. Il devrait plaire à Greta Thunberg, présente à Bruxelles. Moins aux gouvernements… Un article de notre partenaire Ouest-France.

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