L’UE cible les émissions de méthane pour lutter contre le réchauffement climatique

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La Commission européenne œuvre actuellement à la mise en place d’une stratégie inédite sur le méthane qui pourrait jouer un rôle majeur afin de permettre au bloc de revoir à la hausse ses ambitions climatiques à l’horizon 2030.

La nouvelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, souhaite augmenter la réduction du taux d’émissions de gaz à effet de serre prévue pour 2030 de 40 % à 50-55 % par rapport à 1990.

« La baisse des émissions de méthane pourrait jouer un rôle majeur afin de parvenir à cet objectif », a déclaré Monika Zsigri, une représentante de la direction générale de l’Énergie au sein de l’exécutif européen (DG ENER), lors d’un évènement organisé par le Parlement européen le mois dernier (5 novembre).

Les émissions de méthane sont sous le feu des projecteurs en raison du nouveau paquet européen de mesures gazières actuellement en préparation et des débats houleux sur le rôle du gaz dans la décarbonisation du système énergétique européen.

Le gaz tente de s'immiscer dans la finance durable

Les représentants des 28 États membres de l’UE ont réintégré le nucléaire aux secteurs éligibles aux futurs investissements verts. Ce qui laisse le secteur du gaz plein d’espoir.

Le méthane représenterait un quart des émissions de gaz à effet de serre à l’origine du réchauffement climatique. C’est un gaz à effet de serre bien plus puissant que le CO2, mais sa durée de vie est plus courte. Comme l’explique l’ONG Environmental Defense Fund (EFD), si le CO2 détermine les températures que la planète atteindra à l’avenir, le méthane dicte la vitesse à laquelle elle se réchauffera.

Les bovins et les déchets organiques sont aujourd’hui perçus comme les deux plus grosses sources d’émission de méthane, mais environ un quart de celles-ci provient de l’industrie pétrolière et gazière. Et une grande partie n’est pas déclarée à l’heure actuelle, le problème pourrait donc être bien plus important qu’il n’en a l’air.

La crédibilité de l’industrie gazière en jeu

De toutes les sources d’émissions de gaz à effet de serre, celles liées au méthane sont également les plus faciles à résorber. Le gaz se retrouve dans l’air de trois façons : les émissions fugitives (fuites), le dégazage (évacuations intentionnelles, souvent pour des raisons de sécurité en raison de la structure d’une installation ou de son fonctionnement) et le torchage (le gaz naturel, qui ne peut pas être utilisé ou récupéré économiquement, est brûlé). L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que la moitié de ces émissions pourrait être évitée ou réduite à un coût net nul.

La réduction des émissions de méthane — notamment du biométhane — est une « priorité majeure » pour l’industrie européenne gazière, a souligné Boyana Achovski, secrétaire générale de Gas Infrastructure Europe (GIE), un groupe commercial représentant les opérateurs de transport de gaz.

Les émissions de méthane sont au secteur du gaz ce que le talon est à Achilles et elles entravent le discours de l’industrie sur le rôle efficace que le gaz pourrait jouer dans la transition énergétique.

« La crédibilité de l’industrie gazière est en jeu », a indiqué Monika Zsigri lors de l’évènement, organisé par le groupe de lobbying GasNaturally.

« Dans la plupart des cas, le gaz est probablement plus propre que le charbon, mais qu’importe, il est nécessaire de diminuer le méthane pour agir efficacement contre le réchauffement climatique. L’opinion publique n’est pas si complaisante. Il est temps de faire des efforts », a fait remarquer la représentante de la Commission.

Lors d’un congrès sur le gaz de pétrole liquéfié (GPL) à Amsterdam, un consultant de l’industrie a délivré un message semblable. Selon lui,  l’industrie gazière est « sur la sellette des technologies propres », et doit s’attaquer de front à son empreinte climatique pour rester en place.

« Certains pensent que les années 2020 marqueront la décennie de l’électricité », a affirmé James Watson, secrétaire général d’Eurogas dans un entretien datant du 25 novembre. « Personnellement, je pense que le gaz sera à l’honneur tout au long de cette période. Si vous souhaitez prendre le changement climatique à bras le corps dans les plus brefs délais, alors vous devriez utiliser tout le gaz disponible », a-t-il ajouté, avançant que le gaz pourrait remplacer le charbon dans la production d’électricité et le pétrole dans la production de chaleur, ou qu’il pourrait être utilisé comme combustible de soute dans les navires.

Les émissions de méthane progressent mystérieusement

Les émissions du gaz dont l’impact sur le réchauffement climatique est très élevé ont fortement progressé depuis 2012, selon un groupe de chercheurs.

Évaluation du cycle de vie

Toutefois le débat sur le « gaz vert » dépend de sa propension à l’être réellement. Et les émissions de méthane sont une partie du problème.

« Les fuites de méthane déterminent s’il est pertinent de s’intéresser au gaz plutôt que de se ruer directement sur les énergies renouvelables », a maintenu Mme Zsigri, arguant que la production mondiale de gaz était sujette à des taux d’émissions différents. La mise en place de mesures globales plus efficaces pourrait engendrer des baisses significatives.

La décarbonisation du gaz sera traité dans le Green Deal européen. L’industrie européenne gazière se concentre sur la façon dont le bloc pourrait accélérer le développement et le déploiement de « gaz verts » comme le biométhane et l’hydrogène émanant d’électrolyse et de pyrolyse alimentée par des sources renouvelables ou provenant du reformage du méthane à la vapeur avec capture et stockage de carbone (CCS).

Toutefois, aux yeux de Poppy Kalesi, membre d’EDF, les législateurs doivent prioriser des mesures pour répondre à l’impact global du gaz naturel sur l’environnement.

« Le gaz ne sera probablement pas décarboné d’ici à 2030 », a-t-elle avancé. « L’uniformisation des règles pour le gaz et l’électricité provenant de sources renouvelables signifie qu’il faut s’atteler au cycle de vie des émissions de gaz ».

Des évaluations de leur cycle de vie pourraient être primordiales dans les travaux des régulateurs pour contrôler la véritable intensité carbone des différents « gaz verts » mis en avant par le secteur, notamment l’hydrogène « bleu » produit à partir de gaz naturel avec CCS.

« Une initiative sera présentée, qui s’attèlera au méthane et aux fuites de méthane », a déclaré la nouvelle commissaire à l’Énergie, Kadri Simson, au cours de son audition devant le Parlement européen le 3 octobre. Les règles de gouvernance, qui appellent explicitement la Commission européenne à envisager des possibilités d’action afin de lutter « rapidement » contre les émissions de méthane, ne lui laissent pas le choix

Une stratégie globale du méthane est en cours

Mme Zsigri a donné un avant-goût des projets de la Commission lors de l’évènement du 5 novembre. Pour commencer, la stratégie européenne sur le méthane devrait être holistique, a-t-elle dit. Elle devrait couvrir les émissions fugitives, le dégazage et le torchage. Elle engloberait le gaz, le pétrole et la chaine de valorisation du charbon — qui émettent tous du méthane — et porterait sur l’ensemble de la chaîne allant de la production à la consommation.

Ensuite, le contrôle, la notification et la vérification des émissions de méthane devraient être améliorés. L’Europe n’est pas la première de la classe en la matière, car elle se fie encore trop aux facteurs standards d’émissions et plutôt qu’aux mesures directes.

La nouvelle technologie satellite en particulier ouvre un meilleur accès aux données empiriques. La DG ENER analyse actuellement la possibilité d’établir une nouvelle méthodologie juridiquement contraignante afin de mesurer le taux d’émissions de méthane. Les experts qui conseillent l’exécutif européen sur une nouvelle taxonomie verte pour les investissements  ont explicitement réclamé des « mesures physiques » afin de contrer les émissions fugitives.

Par ailleurs, la stratégie européenne sur le méthane aurait ainsi un « pan international solide », a affirmé Monika Zsigri. « Nous avons, d’une certaine façon, la responsabilité de nous assurer que nous exportons nos normes et nos attentes concernant le gaz durable », a-t-elle expliqué.

Selon les estimations, les émissions de méthane des importations gazières de l’UE sont trois à huit fois plus élevées que celles des gaz produits et consommés en Europe. Le navire européen achète presque la moitié du gaz commercial dans le monde entier, il a donc le pouvoir sur le marché pour imposer une norme climatique, soutient l’EDF.

Monika Zsigri a certes reconnu la responsabilité de l’UE, mais elle s’est toutefois montrée prudente : « Nous devons d’abord travailler en interne avant de regarder au-delà de nos frontières ».

Une meilleure notification

L’Agence internationale de l’énergie et Marcogaz se sont associés pour rédiger un rapport, réclamé par la Commission, sur la façon dont l’industrie gazière pourrait contribuer à la baisse des émissions de méthane. Ce problème n’a rien de nouveau pour le secteur, il s’agit depuis toujours d’une question de sécurité, ont-ils souligné.

Le gaz, énergie de transition ou fausse solution pour le climat?

Le gaz naturel a-t-il un rôle à jouer dans la transition énergétique? Moins polluant à l’usage que les autres énergies fossiles, il est toutefois de plus en plus critiqué par les ONG, et aussi désormais les investisseurs.

Depuis les années 1990, les émissions de méthane en Europe ont diminué de 61 % alors que la consommation du gaz a augmenté de 25 %, a expliqué Jos Dehaeseleer, Secrétaire général de Marcogaz, lors de l’évènement de novembre.

Mais alors que l’industrie s’améliore pour sortir des émissions de méthane et mesurer leur taux, davantage d’actions doivent menées et les fuites provenant du gaz importé doivent notamment être endiguées, a indiqué Paul Balcombe du Sustainable Gas Institute à l’Imperial College London.

En amont, les membres de l’initiative sur le climat pétrolier et gazier (OGCI) œuvrent pour réduire, d’ici à 2025, les émissions de méthane à 0,25 % dans tous les gaz qu’ils vendent. En aval, le nombre de fuites qui ont été détectées et colmatées en Allemagne a réduit de 90 % depuis 1990, a affirmé Eva Hennig de Thüga, un réseau de services publics outre-Rhin. De plus, l’objectif tend à la transition vers l’hydrogène, dont le possible impact climatique n’a pas été complètement élucidé à l’heure actuelle, mais qui sera certainement bien meilleur que celui du méthane.

Un défi de taille 

Pourtant le défi que représentent les émissions de méthane ne doit pas être sous-estimé.

Les 13 sociétés regroupées dans OGCI ne représentent que 30 % de la production mondiale de pétrole et de gaz. Les données officielles de l’UE n’incluent pas les importations. Et, lorsqu’elles laissent entendre que plus de 80 % des émissions de méthane sont rejetées en aval, la réalité est probablement toute autre, explique EDF. De l’autre côté de l’Atlantique, le Président américain Donald Trump revoit à la baisse les réglementations sur les émissions de méthane, alors même qu’elles sont au cœur des négociations du bloc européen.

Reste à voir l’importance politique que la nouvelle Commission européenne accordera à la stratégie européenne relative au méthane. Et si elle s’y attèle véritablement, jusqu’où ira son audace concernant les importations et l’instauration de règles obligatoires plutôt que volontaires ?

Les émissions de méthane sont restées dans l’ombre pendant des dizaines d’années en raison de la résistance du lobby des agriculteurs. Le nouvel exécutif décidera peut-être d’aborder la problématique dans le cadre du secteur énergétique s’il souhaite augmenter ses ambitions climatiques à court terme.

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