L’Europe tergiverse sur la capture et le stockage du carbone

« Le CSC devrait jouer un rôle essentiel dans la mise en place d'une économie à émissions nettes nulles » d'ici 2050. [EPA-EFE/STEPHANIE LECOCQ]

Le captage et stockage du carbone est considéré par la Commission comme une des sept technologies qui permettront de verdir l’économie européenne. Mais les financements se font attendre.

Miguel Arias Cañete, commissaire européen chargé de l’énergie et de l’action pour le climat, a remis les technologies de captage et stockage du carbone (CSC) au centre de l’attention lors de son intervention à la 4e conférence UE-Norvège sur l’énergie le 4 février à Bruxelles.

« Le CSC devrait jouer un rôle essentiel dans la mise en place d’une économie à émissions nettes nulles » d’ici 2050, a déclaré le commissaire espagnol, qui rappelle qu’il s’agit de « l’un des sept piliers de la stratégie à long terme de la Commission en matière d’énergie et de changement climatique ».

Présentée en novembre de l’année dernière, juste avant la COP 24 à Katowice, la stratégie à long terme classait en effet le CSC parmi les sept technologies qui permettront à l’Europe d’atteindre l’objectif de zéro émission nette en 2050.

Selon le commissaire, le CSC conservera « un rôle important dans la production d’électricité », malgré la disponibilité d’éolien et de solaire bon marché. Ces technologies pourront par exemple être déployées là où l’électricité doit encore être produite à base de combustibles fossiles en raison du manque d’alternatives, ou pour remplacer une énergie renouvelable moins fiable.

« Plus important encore, le CSC a un rôle crucial à jouer pour boucler le cercle des industries très consommatrices d’énergie dans les secteurs où il n’existe pas d’autres solutions pour réduire les émissions », a déclaré le commissaire, citant la production de ciment.

« De plus, si elles sont combinées à la biomasse renouvelable, ces énergies pourraient permettre des émissions négatives », qui compenseraient les émissions d’autres secteurs.

Les scientifiques défendent le captage du carbone

Des scientifiques appellent au redémarrage du captage et de stockage du carbone, qui permettraient de contrer les émissions de l’industrie.

 

« Nous devons veiller à ce que toutes les technologies à faible intensité carbone, y compris le CSC, soient davantage développées et deviennent plus largement disponibles dans l’UE et dans le monde entier. Sinon, nous réduirons nos options pour l’avenir », a averti le commissaire. « Nous devons continuer à soutenir la recherche et les projets de démonstration à grande échelle. »

La Norvège pourrait être l’un des premiers pays à bénéficier d’un financement de l’UE en faveur du CSC. Depuis des mois, Oslo fait pression sur la Commission européenne pour qu’elle soutienne financièrement son dernier projet, qui consiste à construire une infrastructure permanente au large des côtes norvégiennes pour transporter et stocker du CO2 dans le sol sous-marin, dans des gisements de pétrole et de gaz épuisés.

La principale nouveauté du projet Northern Lights est que le CO2 collecté dans les installations industrielles serait transporté vers le lieu de stockage par bateau plutôt que par pipeline, ce qui réduirait considérablement les coûts. Les sites industriels de toute l’Europe pourraient se joindre à tout moment au projet et envoyer leur carbone en Norvège par bateau – un peu comme le fait un camion à ordures pour les déchets ménagers.

« C’est compliqué »

Toutefois, la Commission hésite à financer le CSC, en raison d’échecs passés et de la longueur des temps de prise de décision pour la mise à disposition des fonds.

« Ce n’est pas un sujet facile », a admis Haitze Siemers, haut responsable en charge des nouvelles technologies énergétiques à la Direction générale de l’énergie de la Commission européenne, énumérant les principales difficultés liées au CSC – « réticences du public, coûts élevés et investissements privés relativement faibles ».

Il cite également « la gueule de bois suivant la première vague de projets de capture du carbone entre 2009 et 2011 » où la Commission s’est brûlée les doigts en versant des millions d’euros de financement dans des projets qui n’ont finalement jamais vu le jour. « C’est compliqué », conclut-il.

Les fonctionnaires européens indiquent que les hésitations sur le financement étaient également liées aux longs processus décisionnels de l’Union. Le calendrier du fonds d’innovation, associé au système d’échange de quotas d’émission agit comme un repoussoir, confirme Megan Richards, directrice de la politique énergétique à la Commission européenne.

En effet, le fonds d’innovation ne commencera à accepter les appels à propositions que fin 2020, une fois que le nouveau budget à long terme pour 2021-2027 aura été approuvé. Ces processus décisionnels ne peuvent pas être accélérés.

« Nous en sommes là. Nous ne pouvons pas aller plus loin », ajoute Haitze Siemers, pressé par Euractiv d’expliquer les raisons de l’indécision de l’UE. « Nous sommes en pleine négociation interinstitutionnelle sur le prochain cadre financier pluriannuel. Nous devons prévoir un peu de temps pour descendre sur terre et voir quels sont les résultats. »

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La capture et le stockage du CO2 gagnent en rentabilité avec la valorisation de l’hydrogène imaginée dans le nord de l’Angleterre. Au Pays-Bas, un gazoduc pourrait acheminer le CO2 vers les anciens gisements de gaz naturel qui ont fait la fortune du pays.

Doutes sur la technologie

Les hésitations de l’UE à l’égard du CSC sont également liées aux doutes persistants quant à la technologie elle-même. Dans sa stratégie à long terme, la Commission a clairement indiqué que le CSC devrait être considéré comme une solution de dernier recours, une fois toutes les autres options épuisées.

Pire encore pour les défenseurs du CSC, la Commission l’a qualifié de technologie au passé. « Le captage et le stockage du carbone a été considéré comme une option majeure de décarbonation pour le secteur de l’électricité et les industries énergivores. Aujourd’hui, ce potentiel semble plus faible, compte tenu du déploiement rapide de la technologie des énergies renouvelables », écrit l’exécutif européen.

Lors de son intervention à la conférence UE-Norvège sur l’énergie, Miguel Arias Cañete s’est exprimé un peu différemment. « Le CSC est nécessaire pour lutter contre les émissions qui ne peuvent être éliminées par d’autres moyens. […] Il est plus important de développer des modèles d’entreprise viables », a estimé le commissaire, qui s’intéresse également à l’utilisation du dioxyde de carbone dans des domaines comme la fabrication des plastiques.

Il espère en cependant que les sociétés pétrolières et gazières appuieront davantage le CSC à l’avenir. « Les compagnies pétrolières et gazières sont souvent perçues comme sources du problème du changement climatique. Si grâce à leur engagement, le CSC devient une solution éprouvée et financièrement viable, elles pourront faire partie de la solution. »

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Dernières étapes de la préparation

La Commission européenne est maintenant « dans les dernières étapes » de la préparation du fonds d’innovation de l’ETS. Miguel Arias Cañete affirme que ce fonds « offrira l’occasion de financer de grands projets de démonstration » et des technologies innovantes à faible émission de carbone, telles que le CSC.

Les porteurs de projets pourront commencer à soumettre des demandes dès le premier trimestre de 2020. Le projet norvégien Northern Lights sera très certainement l’un des premiers candidats.

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