L’AIE voit la neutralité carbone à portée de main

Dans son rapport annuel, qu’elle publie ce 13 novembre, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) présente un scénario compatible avec les objectifs de l’Accord de Paris. Un article de notre partenaire le Journal de l’environnement.

Nul doute que les gouvernements vont éplucher les dernières projections de l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Publié ce 13 novembre, le World Energy Outlook (WE0 2019) recense, certes, les dernières statistiques mondiales en matière de production et de demande d’énergie. Mais là n’est pas forcément l’essentiel. Les prospectivistes de l’agence de l’OCDE proposent surtout un scénario énergétique compatible avec les objectifs de l’Accord de Paris.

Il ne s’agit pas d’une première, objecteront les puristes. En 2009, à quelques semaines du dramatique sommet climatique de Copenhague, l’AIE avait effectivement mis sur la table son scénario 450[1] nous promettant une stabilisation du réchauffement à 2 °C, l’un des objectifs de l’accord conclu à l’issue de la COP 21. Mais une décennie plus tard, les technologies ont évolué, les coûts de production de l’éolien, du photovoltaïque et du stockage d’électricité ont chuté dans des proportions inimaginables il y a 10 ans. Hier marginal, le véhicule électrique semble désormais en position de succéder au véhicule à moteur thermique.

Scénario durable

Intégrant ces évolutions techniques et économiques, le «scénario durable» de l’AIE prend aussi en compte les objectifs de développement durable de l’ONU. Ce qui l’oblige à répondre à certaines questions vitales: comment procurer un accès universel à l’énergie vers 2030[2] ou abattre les pollutions urbaines imputables à la cuisson des aliments ou aux transports? Last but not least, le nouveau programme de l’institution parisienne ambitionne non plus de plafonner à 2 °C la montée du thermomètre planétaire mais à 1,8 voire 1,5 °C. L’alerte donnée par le rapport spécial du GIEC d’octobre 2018 a fait son effet.

Le GIEC lance l’alerte de la dernière chance sur le climat

Un réchauffement de plus de 1,5°C aurait des conséquences tragiques. Seule une transformation immédiate à l’échelle planétaire permettra d’éviter le pire, selon les experts du GIEC. Un article de notre partenaire, Climate Home News.

Sur quelles hypothèses s’appuient les auteurs de l’AIE? D’abord, sur la capacité des gouvernements et des énergéticiens à bouleverser le bouquet électrique mondial en un temps record. En 2040, estiment-ils, les électriciens pourraient diviser par quatre la puissance de leurs centrales au charbon et au fioul et baisser de 10% celles des installations au gaz. On y croit.

D’un autre côté, il leur faudra doubler la puissance de leur parc nucléaire, octupler les capacités des parcs éoliens et photovoltaïques, quintupler celles des autres technologies renouvelables (biomasse, géothermie) et accroître de moitié le productible des centrales hydroélectriques. En 2050, la part des centrales à bas carbone serait proche de 95%, contre 36% aujourd’hui.

Division par trois des émissions carbonées

Bilan des courses? Un productible accru de 50% (à 35.562 TWh/an[3]) et très fortement décarboné. En 2050, le parc électrique «durable» cracherait moins de 10 milliards de tonnes de CO2 par an: le tiers des rejets carbonés du système électrique de 2018, pour une production supérieure de moitié. Le facteur carbone de l’électron mondial tournerait autour de 24 grammes de CO2/kWh, contre 476 l’année passée. Le «net zéro» étant annoncé pour … 2070.

Cet afflux d’électricité profiterait à tous. A commencer par les futurs habitants des mégapoles africaines (+600 millions en deux décennies !) et asiatiques qui auront enfin accès à une électricité décarbonée pour satisfaire leurs besoins vitaux[4]. Mais aussi à l’industrie qui verra progresser son électrification et de facto diminuera ainsi son bilan carbone. Avec un taux d’électrification de 40% (contre 28% aujourd’hui), les usines du monde mettront sur le marché des produits dont le facteur carbone aura été divisé par quatre.

21 grammes de CO2

2050, c’est aussi, estime l’AIE, l’année de la consécration du véhicule électrique. Cette année-là, 72% des voitures neuves seront électriques. Pour parcourir un km, la bagnole émettra 21 grammes de CO2: huit fois moins qu’en 2018. Les progrès annoncés pour les camions sont moindres: déplacer une tonne sur un kilomètre propulsera 21 grammes de CO2 dans l’atmosphère: quatre fois moins qu’en 2018. Remplacer les combustibles fossiles s’avère difficile pour le transport aérien et maritime. Dans 30 ans, la marine marchande n’émettra que 435 MtCO2 (moitié moins qu’en 2018). Loin devant l’aviation commerciale qui rejettera 625 MtCO2, contre 1MdT en 2018.

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20 % d’humains en plus

L’amélioration annoncée des performances énergétiques du transport, de la mobilité, du logement et de l’industrie devrait permettre de stabiliser (voire de réduire légèrement) la demande mondiale d’énergie. Dans le meilleur des mondes possibles, la consommation d’énergie primaire pourrait être plafonnée aux alentours de 13.300 millions de tonnes équivalent pétrole par an.

Certes, il s’agit d’un quasi stagnation de la demande d’énergie primaire entre 2018 et 2040. Mais dans le même temps, la terre comptera 20% d’humains en plus ; 1 milliard de personnes supplémentaires auront accédé à l’électricité. Et 2,5 milliards auront délaissé les foyers ouverts à biomasse pour des cuisinières électriques, à gaz ou à GPL.

Pareille révolution ne sera pas gratuite, ni sans bénéfice. Globalement, l’AIE estime qu’il faudra lui consacrer un peu plus de 2500 milliards de dollars par an, au cours des trois prochaines décennies: un quart de plus que le montant annuel des investissements énergétiques mondiaux consentis entre 2014 et 2018. Considérable, diront certains.

5 000 milliards de dollars

Tout dépend du point de vue. Il y a quelques jours, le Fonds monétaire international (FMI) estimait qu’au rythme actuel, les conséquences des changements climatiques grignoteraient 7% de la production mondiale de richesse.

Les gouvernements disposent, en outre, de marges de manœuvre considérables. Chaque année, rappelle le même FMI, les Etats consacrent plus de 5 000 milliards de dollars à minorer le prix de vente et le coût des externalités de ces énergies émettrices de CO2: 10 % de plus qu’en 2015.

Guide d’écriture des NDC

La neutralité carbone n’est donc pas une douce utopie. Elle est à notre portée technique, économique et sans doute sociale. Elle impose, rappellent les auteurs du WEO 2019, une vision stratégique, des politiques pérennes et un courage politique certain.

A une année de l’échéance de la COP 26[5], les Etats partie à l’Accord de Paris disposent enfin d’un guide d’écriture de leur prochaine contribution climatique volontaire (NDC). Espérons qu’ils s’en saisissent.

 

[1] Pour 450 ppm: concentration limite de CO2 dans l’atmosphère pour stabiliser le réchauffement à 2°C par rapport à l’ère pré-industrielle.

[2] En 2018, environ 900 millions de terriens n’avaient pas accès à l’électricité.

[3] L’équivalent de 70 années de production du parc électrique français actuel.

[4] 2,5 milliards de personnes pourraient ainsi ne plus cuire leurs aliments au bois ou au charbon de bois, réduisant sensiblement la pollution de leur air intérieur.

[5] C’est à l’occasion de la COP 26, qui se déroulera fin 2020 à Glasgow, que les Etats parties à l’Accord de Paris devront présenter les mesures renforçant les NDC publiées en 2015.

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