L’industrie embarrassée par la stratégie de BusinessEurope sur le climat

Parc éolien au Portugal [Mauro Rodrigues, shutterstock]

Certains acteurs de l’industrie appellent BusinessEurope à faire évoluer sa position, après la fuite d’un mémo interne affichant une stratégie de blocage sur la lutte contre le changement climatique.

La position de Business Europe sur le changement climatique reflète-t-elle celle de la majorité du monde des affaires ? La question a été propulsée en première ligne du débat public au début du mois avec la fuite d’un mémo interne révélant la stratégie du groupe pour s’opposer à une plus grande ambition climatique.

Une semaine après la fuite du mémo, d’autres voix au sein du monde des affaires se sont élevées pour exprimer leur désaccord avec la position de Business Europe, traduisant ainsi de profondes divisions dans la communauté sur la question du changement climatique.

« Je suis sûr que ce mémo ne reflète pas la position d’une grande partie de l’organisation », a déclaré Eliot Whittington, directeur du Prince of Wales’s Corporate Leaders Group, un syndicat regroupant des entreprises qui veulent accélérer la transition vers une économie à faibles émissions de carbone.

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La stratégie de communication de BusinessEurope est de « s’opposer » à toute hausse des ambitions climatiques de l’UE. Mais  en affichant un soutien de façade, explique une note interne obtenue par Euractiv.

« De nombreuses entreprises ont beaucoup à gagner d’une politique plus ambitieuse en termes de climat et de CO2 », a-t-il déclaré à Euractiv par téléphone. « Et je pense que le mémo de BusinessEurope ne reflète pas cela. »

Les membres du Prince of Wales’s Corporate Leaders Group sont notamment l’entreprise française d’énergie, EDF, l’Espagnole Iberdrola, le géant de la distribution Tesco et les multinationales Unilever et Coca-Cola. Certains d’entre eux, comme EDF, sont aussi membres du groupe consultatif de BusinessEurope.

En réalité, toutes les grandes entreprises en Europe sont des membres indirects du lobby via leur syndicat du patronat national. Le groupe représente donc un ensemble hétéroclite et difficile à manier reprochent certains.

Le lobby du patronat a fait part d’une position « qui représente un dénominateur commun extrêmement bas » parmi les grandes entreprises, a expliqué Eliot Whittington.

En privé, certains directeurs d’entreprise à Bruxelles affirment qu’ils ont dû rejoindre ou créer des organisations distinctes pour encourager une stratégie plus positive en termes de changement climatique.

« Nous ne nous engageons pas du tout avec BusinessEurope à cause de l’atmosphère conservatrice et régressive qui y règne. Ce n’est tout simplement pas une organisation pertinente », a déclaré un cadre dans le secteur de l’énergie, qui a préféré garder l’anonymat.

« Plutôt que d’essayer d’y remédier de l’intérieur, notre attitude est tout simplement de faire quelque chose de différent et de nous engager avec des entreprises, des ONG, des groupes de réflexion ou des législateurs aux vues similaires aux nôtres », explique-il.

Le secteur de l’énergie est probablement le secteur le plus représentatif de l’humeur changeante du monde des affaires en matière de réchauffement climatique. Eurelectric, l’association professionnelle représentant le secteur de l’électricité, a ainsi fait volte-face sur le changement climatique depuis l’entrée en fonction de la Commission Juncker en 2014.

Leur stratégie initiale était de s’opposer à des politiques telles que l’échange de quotas d’émission de carbone, soulignant le coût que cela représentait pour les entreprises, en particulier dans des pays comme l’Allemagne et la Pologne, qui dépendent fortement du charbon pour la production d’électricité.

Aujourd’hui, le système d’échange de quotas d’émission (ETS) est devenu pour le groupe une véritable opportunité commerciale. « Eurelectric est en faveur d’une transition énergétique accélérée et nous pensons que la réforme de l’ETS aurait dû être encore plus ambitieuse », a déclaré Kristian Ruby, le secrétaire général d’Eurelectric.

Fort d’une expérience dans le secteur de l’énergie éolienne, Kristian Ruby a été nommé en novembre 2016, un an après la signature par les Nations Unies de l’Accord de Paris sur le changement climatique.

Sa nomination a donc marqué un tournant pour Eurelectric, qui souhaite désormais s’associer aux technologies propres comme les énergies renouvelables et les véhicules électriques, malgré les problèmes persistants liés au charbon en Europe.

Eliot Whittington reconnaît que le changement de ton apportait aussi son lot de contradictions. Il y a quelques années, les membres du Parlement européen « entendaient deux voix différentes dans le monde des affaires » lors des débats sur la réforme de l’ETS.

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Le Conseil de l’UE a apposé le sceau final à la mise à jour du système européen d’échange de quotas d’émission (ETS), censée aider le bloc à réduire les émissions de 40 % d’ici 2030.

 

« Le sentiment de division dans le milieu des affaires autour de ces sujets était profond », se rappelle-t-il.

Mais aujourd’hui, nombreux sont ceux qui ont tourné la page, citant le changement également visible dans les grandes organisations professionnelles telles que la Confédération de l’industrie britannique (CBI) au Royaume-Uni.

« Il y a quelques années, la CBI était extrêmement peu constructive en matière d’ambition climatique. Maintenant, c’est l’inverse – ils reconnaissent les énormes avantages commerciaux de la transition vers une économie verte », a déclaré Eliot Whittington.

Finalement, il pense que ce n’est qu’une question de temps avant que BusinessEurope adopte une position plus positive sur le changement climatique.

« Nous savons tous ce que pense BusinessEurope », affirme-t-il, tout en mettant en garde contre une attitude trop sévère à leur égard, car, en tant qu’organisation patronale, BusinessEurope est censée représenter tous ses membres nationaux ainsi que tous les secteurs de l’économie, y compris les plus conservateurs.

« Il est possible d’équilibrer les intérêts des différents secteurs de l’économie et de reconnaître l’avantage comparatif réel de l’action climatique au sein d’une vaste association professionnelle », a déclaré Eliot Whittington. « Et j’espère que BusinessEurope pourra modifier sa ligne à ce sujet. »

Dans le cas contraire, le risque est que BusinessEurope ne devienne plus pertinent pour une partie croissante du monde des affaires. « J’encourage BusinessEurope à y réfléchir », conclut-il.

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