Les grands petits pas du sommet climatique de Paris

Pour ses premiers vœux en tant que Président, Emmanuel Macron a mis l'accent sur la relance de l'Europe. [Frederic Legrand - COMEO/Shutterstock]

Le One Planet Summit s’est achevé par une longue série d’engagements très divers. Difficile à apprécier sur le plan climatique, la réussite de ce sommet est un incontestable succès diplomatique pour la France. Un article de notre partenaire, le JDLE.

Le divorce est acté. Pour célébrer le second anniversaire de l’Accord de Paris (et accessoirement les 20 bougies du protocole de Kyoto), la France a donc organisé son sommet climatique en omettant d’inviter le président des États-Unis. Un geste fort? Pas si sûr, en fait. Certes, une soixantaine de chefs d’État et de gouvernement ont fait le déplacement à Paris, ce 12 décembre. Mais, hormis la Première ministre britannique et le vice-Premier ministre chinois, peu de dirigeants de pays de premier rang se sont aventurés sur la Seine musicale, le nouveau lieu que Boulogne-Billancourt consacre à la musique.

Difficile de se financer

Journée de dialogues et de discours, le One Summit Planet (clin d’œil à l’administration Trump!) n’était en rien une session de négociation climatique. Comme à chaque fois en pareille circonstance, la journée fut riche en annonces, plus ou moins enthousiasmantes. En présentant ses 13 propositions pour améliorer l’accès aux financements, Global Chance, un réseau international de collectivités et de territoires, souligne la grande difficulté pour les organisations non étatiques de prendre leur part au combat contre le changement climatique. Navrant, si l’on se souvient que les villes sont les premières émettrices mondiales de gaz à effet de serre.

Plus réjouissant: 237 entreprises, représentant un chiffre d’affaires annuel global de 6 300 milliards de dollars (5 368 milliards d’euros) s’engagent désormais à intégrer le risque climatique dans leur gouvernance et leur stratégie.

«Les conséquences du changement climatique posent un double problème: de nouveaux risques et des opportunités pour les entreprises. Mais pour le moment, les entreprises ne disposent pas des moyens leur permettant d’évaluer le risque et les opportunités. Ce qui les empêche tout à la fois d’anticiper les risques climatiques et d’investir dans des projets durables qui auraient de bon retour sur investissement à long terme», explique Michael Bloomberg, président de la TCFD. Initié par le Conseil de Stabilité Financière, la Task Force on Climate-related Financial Disclosures (TCFD) a élaboré des recommandations visant à inciter les entreprises à publier leurs facteurs de risques climatiques.

Pour l’ancien maire de New York, cartographier les risques climatiques et lister les solutions en aval constituent une bonne pratique de gouvernance que les entreprises doivent intégrer d’urgence.

Axa, le troisième assureur du monde (et donc investisseur) poursuit son désengagement du charbon. En 2015, le groupe, alors dirigé par Henri de Castries, avait annoncé son intention de céder ses participations dans les entreprises tirant le principal de leurs revenus du charbon, soit 500 millions d’euros d’actifs. Ce mardi, Thomas Buberl, directeur général du groupe, a bougé le curseur jusqu’à 30% du chiffre d’affaires. Accroissant de 2,4 milliards le montant du désinvestissement du charbon d’Axa.

L’assureur sort complètement, en revanche, du capital des producteurs de pétrole issu des sables bitumineux et des opérateurs de pipelines associés, pour 700 millions d’euros. Et il n’assurera plus de projets dans ces secteurs.

Au grand soulagement des partisans des marchés du carbone, le vice-Premier ministre chinois Kai Ma a annoncé l’ouverture «dans les jours qui viennent» du marché national de quotas d’émission de GES, le plus grand du monde.

Europe et Californie veulent relier leurs marchés carbone

L’UE et la Californie ont entamé des discussions qui pourraient mener à la création d’un marché du carbone commun. Celui-ci pourrait même inclure la Chine.

Reclasser la dette

Insuffisant pour les politiques, et notamment ceux des pays les plus vulnérables. Tous rappellent l’injustice que constitue la faiblesse de leurs émissions au regard de l’importance des conséquences du réchauffement pour les petits États insulaires ou les États sahéliens. Autant de pays fragiles, endettés, qui n’ont, de ce dernier fait, qu’un accès difficile aux marchés financiers.

D’une même voix, Moïse Jovenel, président de la République de Haïti et Richard Branson, PDG du groupe Virgin, ont appelé l’OCDE à réviser son classement des pays endettés pour faciliter l’ouverture des cordons de la bourse aux économies les plus faibles. Président de la COP 23, le Premier ministre fidjien déplore l’inadéquation de certains outils. À commencer par le fonds vert climatique, inadapté aux petits projets ou au financement de l’adaptation. «Le système financier n’est pas encore au point», soupire Frank Bainimarama.

Un euphémisme pour certains. Ancien économiste de la Banque mondiale, Bertrand Badré a vu, il y a 10 ans, arriver la crise financière. Désormais patron du fonds d’investissements ‘durable’ Blue Orange Capital, il estime que «le système n’est toujours pas transformé de l’intérieur». Le cœur de toute la réflexion, précise-t-il, «c’est le prix du carbone.»

Certes, une quarantaine d’États, de régions et de villes tarifient les émissions de GES, mais à des prix trop faibles pour inciter naturellement les investisseurs à s’orienter vers ‘l’économie verte’. Et malgré l’ouverture prochaine d’un marché chinois du carbone, nul ne songe à une mondialisation de la taxe carbone. «Au mieux, le prix mondial du carbone pourrait atteindre 14 à 18 $ la tonne de CO2», estime Kristalina Georgieva, directrice générale de la Banque mondiale.

La Suède et la France se sont engagées à intégrer les critères de la TCFD. «Concrètement, cela signifie que le budget de l’État devra être aligné avec la contrainte des 2°C», décrypte l’ancien ministre du développement Pascal Canfin. «Cela va donner des billes aux ONG pour réclamer de la cohérence budgétaire», se félicite le patron du WWF France.

La finance mondiale veut se mettre au vert

Les investisseurs se sont réunis à Paris pour promouvoir la finance verte, en amont du sommet climat. Si la dynamique est au rendez-vous, la définition des investissements verts doit encore être affinée.

Quel prix donner au carbone?

Trois fois moins que suggéré par les économistes Nicholas Stern et Joseph Stiglitz dans leur fameux rapport. Pour autant, la plus grande banque multilatérale n’entend pas rester un spectateur dégagé. Dès 2019, a solennellement annoncé son président Jim Yong Kim, la Banque de Washington ne financera plus l’exploration et la production de pétrole et de gaz. «Un événement considérable qui était inenvisageable il y a encore deux ans», se félicite Pascal Canfin, directeur de la branche française du WWF.

Dans la foulée, Emmanuel Macron a présenté une douzaine d’engagements et de propositions. Pour les Caraïbes, durement touchées par les ouragans de l’automne, un fonds public-privé doté de 3 milliards d’euros, dédiés à la reconstruction durable. «Et il faudra faire de même pour les îles du Pacifique», a indiqué le président français.

Fonds hybrides

D’autres fonds d’investissements hybrides sont également annoncés: pour la reconquête des terres arables dégradées, l’adaptation de l’agriculture, le développement de l’économie bas carbone dans les pays en développement, la protection des ressources en eau. A chaque fois, le secteur privé sera mis à contribution sur des sujets qui lui étaient jusqu’alors totalement étrangers.

Avec les banques européennes (Banque européenne pour la reconstruction et le développement -Berd-, et Banque européenne d’investissement -BEI), l’Europe se dote d’un outil dédié aux financements des politiques climatiques des collectivités européennes, mais aussi des pays méditerranéens.

Moins spectaculaire, mais plus structurant, peut-être: un groupe de pays pionniers, dont la France, vont faire auditer leur budget par l’OCDE pour en vérifier la comptabilité avec les objectifs fixés par l’Accord de Paris. De quoi accélérer sans doute la fin des subventions aux énergies fossiles.

Faire pression sur les gros émetteurs

À ce propos, l’Europe, encore elle, va créer un fonds d’accompagnement des entreprises et des régions frappées par la fin du charbon. Un projet souhaité par la chancelière d’Allemagne.

Plus contraignant, deux nouvelles coalitions de fonds souverains (français, norvégien, qatari, saoudien) et d’investisseurs institutionnels vont faire pression pour engager la décarbonation des 100 plus gros émetteurs de GES.

Pour impressionnante qu’elle soit (et elle l’est !), cette « fastidieuse liste d’actions », ne répond pas totalement au problème. Elle cible certaines zones géographiques (Caraïbes, Afrique, Europe), laissant de côté Asie et Amérique, les principales sources d’émissions anthropiques de GES. Malgré les annonces fortes de certains acteurs, telle la Banque mondiale, rien ne permet aujourd’hui d’espérer l’arrêt de l’exploitation des énergies fossiles. Même à long terme.

Succès diplomatique

Alors, coup de com’ ou petite avancée ? Sans doute un peu des deux. Mais la réussite de ce sommet climatique de Paris est aussi un incontestable succès diplomatique pour le gouvernement français. À l’heure où la lutte contre le réchauffement manque singulièrement de leader, la France cherche à l’évidence à piloter la locomotive mondiale. Ce soir, elle a déjà un pied dans l’habitacle.

Sans taxation du carbone, point de salut climatique

Seule une lourde taxation des émissions de gaz à effet de serre permettrait de stabiliser le réchauffement climatique, selon Gaël Giraud, économiste en chef de l’Agence française pour le développement. Un article de notre partenaire, le Journal de l’Environnement.