Le paquet énergie relance la polémique entre biocarburants et prix des aliments

2897466836_8f0ab1a103_z [Lana/Flickr]

Une nouvelle étude soutient que la production de biocarburants de première génération a fait grimper les prix des denrées alimentaires en Europe. La Commission européenne estime, elle, que l’impact de l’éthanol est « négligeable ».

En juillet 2016, la Commission a proposé que les biocarburants alimentaires soient progressivement supprimés et remplacés par des « biocarburants plus avancés », qui ne concurrencent pas les cultures vivrières.

Le projet de loi, qui fait partie du paquet énergie, est actuellement examiné par les commissions du Parlement européen, qui préparent leurs avis sur le sujet.

Plusieurs ONG environnementales ont affirmé que l’utilisation des biocarburants de première génération a fait grimper les prix des denrées alimentaires, un argument catégoriquement rejeté par l’industrie des biocarburants.

Les eurodéputés fustigent le changement de cap sur les biocarburants

Le revirement  « scientifiquement non fondé » de la Commission sur les biocarburants aura un impact significatif sur le secteur agricole et risque d’accroître les importations d’aliments pour animaux à base d’OGM, préviennent les eurodéputés.

Les ONG ont tendance à mettre tous les biocarburants d’origine agricole dans le même panier et font pression sur la Commission pour qu’elle les interdise complètement après 2020, faisant valoir que l’avenir réside exclusivement dans les biocarburants dits avancés.

D’autre part, l’industrie de l’éthanol réclame depuis longtemps un système pour différencier les biocarburants sur la base de critères de durabilité, affirmant que l’Europe devrait se concentrer sur l’élimination progressive des carburants fossiles, ainsi que des biocarburants qui concurrencent les cultures vivrières et favorisent la déforestation, comme l’huile de palme.

Les biocarburants qui permettent de réduire considérablement les émissions de gaz à effet de serre et qui présentent un faible risque de changement indirect d’affectation des terres, comme l’éthanol, devraient être protégés, affirment les producteurs d’éthanol.

Mais les ONG environnementales insistent sur le fait que tous les biocarburants d’origine végétale ont un impact négatif sur les prix des denrées alimentaires.

Prix des aliments en hausse

Une nouvelle étude publiée le 15 septembre et réalisée par Cerulogy, un cabinet de conseil pour les ONG BirdLife et Transport & Environment, affirme que l’augmentation de la demande en biocarburants à base de cultures vivrières a entraîné une hausse des prix des denrées alimentaires.

Le cabinet de conseil a examiné plus de 100 études de modélisation économique sur l’impact de la hausse de la demande de biocarburants issus des cultures vivrières sur les prix des denrées alimentaires.

« L’utilisation intensive des terres pour les biocarburants augmente également les prix des denrées alimentaires pour les Européens et les pays en développement. Il est tout à fait logique de cesser d’imposer leur utilisation dans nos voitures et camions », assure Sini Eräjää, responsable bioénergie pour BirdLife Europe & Asie centrale.

Selon l’étude, la demande croissante de biodiesel a eu l’impact le plus important sur les prix des huiles végétales dans l’UE, telles que le colza, l’huile de palme, le soja et le tournesol, entraînant une hausse de 171% des prix dans l’UE par exajoule (EJ) de biodiesel produit.

Le rapport constate par ailleurs que les graines oléagineuses de l’UE ont vu leurs prix augmenter de 25%.

En ce qui concerne l’éthanol, le rapport souligne également qu’il a eu un impact significatif « avec l’éthanol de blé qui augmente les prix mondiaux du blé de 20 % par EJ et l’éthanol à base de sucre qui augmente les prix mondiaux du sucre d’environ 40 % par EJ ».

Jori Sihvonen, de T&E, encourage l’industrie à se tourner vers les technologies de pointe et à cesser d’utiliser les cultures pour produire du carburant. « L’industrie des biocarburants doit réaliser que lorsque vous utilisez des aliments pour alimenter les voitures, vous augmentez la demande et le prix des aliments. »

L’analyse souligne également que si l’UE se débarrasse des biocarburants issus des cultures d’ici 2030, les huiles végétales mondiales (telles que le tournesol, le colza, le soja et les huiles de palme) seront 8 % moins chères que dans un scénario avec un objectif de 7 % de biocarburants, comme l’a suggéré la Commission.

« Grâce à l’arrêt de l’utilisation des biocarburants à base d’aliments dans l’Union, les consommateurs européens pourraient économiser 10,87 milliards d’euros en 2030 », conclut le rapport.

Bruxelles accusée de dissimulation sur les biocarburants

La Commission a finalement dévoilé les résultats gênants d’une étude sur sa politique en matière de biocarburants, qu’elle est accusée d’avoir tenté d’enterrer pendant plusieurs mois.

Industrie : regarder la réalité en face

Interrogé par Euractiv, Emmanuel Desplechin, secrétaire général du lobby de l’éthanol (ePURE), a remis en question les résultats de l’étude, car selon lui, la vérité est bien différente.

« Sur ce sujet, la pratique a donné des résultats clairs : au cours des dix dernières années, alors que la production de biocarburants a augmenté, les prix mondiaux des aliments ont chuté de 20 % », a-t-il déclaré, ajoutant qu’un rapport de la Commission de 2017 l’a clairement confirmé.

« L’éthanol de l’UE n’utilise qu’un minuscule 2 % de la production céréalière de l’UE, et chaque tonne de céréales utilisée par l’industrie de l’éthanol produit autant d’aliments pour animaux riches en protéines que de carburants à faible teneur en carbone », a-t-il déclaré.

L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) semble d’accord avec cet argument.

Olivier Dubois, un haut fonctionnaire de la FAO, a récemment admis que la production de canne à sucre au Brésil n’avait pas fait grimper les prix des denrées alimentaires. « Les Brésiliens ont beaucoup investi dans le sucre et maintenant ils peuvent produire à la fois de la nourriture à partir du sucre et de l’éthanol », a-t-il expliqué.

Commission européenne

Contacté par Euractiv, un porte-parole de la Commission européenne a refusé de commenter le rapport.

Toutefois, les conclusions de ce nouveau rapport sur l’éthanol sont en contradiction avec les données publiées récemment par la Commission européenne.

En février 2017, l’exécutif a publié son rapport d’étape sur les énergies renouvelables, soulignant que les prix des produits agricoles de base avaient diminué au cours de la période 2012-2015.

« La consommation d’éthanol de l’UE a eu une incidence négligeable sur les prix des céréales, étant donné que la part de l’UE sur le marché mondial de l’éthanol ne dépassait pas 7 % et que le marché céréalier mondial fonctionne principalement grâce à la demande d’aliments pour animaux », soutient le rapport de la Commission.

La Commission a indiqué qu’en 2015, le prix des huiles végétales avait atteint son plus bas niveau depuis 2005, tandis que les prix des farines et des tourteaux à base d’oléagineux destinés à l’alimentation animale ont augmenté.

Cependant, dans le cas des huiles végétales, l’exécutif a déclaré que la baisse de la demande en biocarburants était l’un des facteurs contribuant à la chute des prix des huiles et des graisses.

Invité à commenter les statistiques de la Commission, Jori Sihvonen de T&E a souligné que le marché de l’éthanol dans l’UE était relativement petit par rapport au marché céréalier mondial, d’où un impact moindre sur les prix par rapport à l’impact plus important du biodiesel européen.

Il rappelle que le précédent rapport d’étape de la Commission sur les énergies renouvelables identifiait une augmentation des prix de 1 à 2 % due à la production d’éthanol dans l’UE.

« L’étude montre que les prix des céréales augmenteraient de 0,6 % d’ici 2030. Aucun de ces chiffres n’est négligeable », a-t-il déclaré, tout en affirmant qu’il « est inquiétant que l’industrie de l’éthanol ne puisse même pas reconnaître cette petite incidence sur les prix prévue pour 2030, alors qu’il existe des tas de preuves soutenant que les politiques en matière de biocarburants conduisent à une augmentation des prix des denrées alimentaires. »

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