L’UE ne prend pas en compte les conséquences sociales de la transition énergétique

Les gilets jaunes sur les Champs-Élysées. [EPA-EFE/CHRISTOPHE PETIT TESSON]

Les manifestations des Français contre le prix du carburant ont mis la politique climatique au cœur du débat politique. Et ce, quelques jours avant la COP24, qui se focalisera sur une « transition juste » vers un monde zéro émission.

Depuis le 17 novembre, des manifestants – les « gilets jaunes » – arborent des vestes fluorescentes, bloquent les autoroutes de France, érigent des murs de feu et déploient des convois entiers de camions escargots. Le tout pour protester contre les nombreuses hausses du prix du carburant.

Le mouvement, à l’origine dirigé contre la taxe carbone – qui a rajouté 10 centimes au litre d’essence et diesel – a atteint son paroxysme à Paris, lorsque des affrontements violents entre policiers et milliers de manifestants ont eu lieu sur les Champs-Elysées.

Les manifestants déclarent que leur colère est le retour de flamme à la politique climatique de l’ancien ministre de l’Écologie, Nicolas Hulot, l’architecte de la taxe carbone.

La polémique sur la taxe carbone souligne les ratés de la fiscalité écologique

Entreprises et particuliers ne paient pas le carbone au même prix selon s’ils sont soumis au marché du carbone européen ou à la taxe carbone française. Les exonérations multiples ne facilitent pas l’acceptabilité du prix du carbone.

« La transition énergétique est une grande blague et une supercherie », selon Benoît Julou, porte-parole des gilets jaune de Bretagne. À ses yeux, l’équation est simple : les Français qui vivent avec 1200 euros par mois et paient 450 euros de loyer ne peuvent pas se permettre de payer des taxes écologiques.

Et les 4000 euros d’aide écologique proposée par l’État pour troquer leur vieille voiture au diesel contre une électrique ne suffiront pas pour s’offrir un véhicule écologique qui vaut 10 000 euros.

« On n’est pas contre l’écologie, au contraire. Mais la réalité, vous l’avez perdue ! » s’est indigné Benoît Julou à l’adresse de Nicolas Hulot.

Et les Français et Françaises ont l’air d’accord. Un sondage publié dans Le Journal du Dimanche le 18 novembre a révélé que 62 % d’entre eux priorisaient leur pouvoir d’achat, même si cela revenait à retarder la transition énergétique.

Pour les Verts, la part de la taxe carbone due à la politique écologique est minime comparée aux taxes sur l’essence et le diesel d’une manière générale, et il est nécessaire de taxer les carburants fossiles polluants. Sur ce point, Emmanuel Macron les rejoint.

« À partir du moment où l’on considère les carburants fossiles comme les ennemis de l’humanité, nous devons encourager les gens » à se mettre à l’énergie propre en « donnant un signal », a riposté Nicolas Hulot à l’adresse du porte-parole des gilets jaunes.

Et pour minimiser l’impact sur les plus pauvres, des mesures doivent être adoptées pour leur permettre de diminuer leur consommation d’énergie, a-t-il ajouté.

« Ne mettez pas tout ça simplement sur le dos de l’écologie, mettez ça sur le matraquage fiscal, l’inégalité fiscale, c’est là-dessus qu’il faut qu’on se batte ensemble », a rétorqué Nicolas Hulot, qui faisait sa première apparition télé depuis sa démission en août dernier.

Transition juste

Le mouvement des gilets jaunes a touché une corde sensible en Europe, où la discussion sur une transition juste bat son plein en vue de la conférence annuelle de l’ONU sur le climat à Katowice, en Pologne (COP24).

Au début du mois de novembre, les eurodéputés ont voté en faveur d’une enveloppe de 4,8 milliards d’euros pour le « Fonds pour une transition énergétique juste » dans le prochain budget à long terme de l’UE (2021-2027). Ce fonds est destiné à aider les régions minières dans leur transition vers les énergies propres.

Les régions minières réclament des fonds pour financer leur transition

Le Parlement européen souhaite aider les régions minières dépendantes d’énergies fossiles avec une enveloppe de 5 milliards d’euros. Une idée qui complique les négociations déjà tendues avec le Conseil, qui veut raboter les dépenses.

 

« C’est une goutte d’eau, mais c’est au moins un premier pas », pour Christine Revault d’Allonnes-Bonnefoy, eurodéputée française du S&D, qui poursuit en disant que l’État « ne peut pas dire d’un côté qu’[il] veut moins de pollution et augmenter les taxes sans accompagner les changements » du point de vue de la mobilité et de la transition industrielle.

« Sinon, on continuera à avoir des mécontentements de la part de ceux qui subissent les contrecoups », argumente-t-elle, en appelant le secteur automobile, qui est celui qui subit le plus de pertes au niveau de l’emploi, à plus de compréhension.

« La transition écologique, pour qu’elle soit acceptée, il faut qu’elle soit comprise, qu’elle soit transparente », estime Christine Revault d’Allonnes-Bonnefoy.

Ce qui est sûr, c’est que la transition énergétique affectera lourdement le secteur industriel. « Il y aura un gros impact sur l’emploi. Et ces ouvriers qui seront touchés, nous devons les aider », signale Montserrat Mir Roca de la Confédération européenne des syndicats (CES).

« Si la décarbonisation laisse des gens sur le carreau, elle sera rejetée par les citoyens », a-t-elle assuré lors d’un événement organisé par Euractiv.

Le « grand vide » de la politique sociale

Les compétences de l’UE sur la politique sociale sont cependant limitées. Les États membres sont donc en général seuls face aux conséquences sociales de politiques climatiques souvent élaborées au niveau européen.

 « Le volet social au niveau européen, c’est très difficile parce qu’il n’y a pas de traité social européen. C’est un grand manque, un grand vide », estime Karima Delli, eurodéputée française du groupe des Verts.

« Pourquoi les gilets jaunes sont dans la rue ? C’est parce que ce sont d’abord les plus pauvres qui sont les victimes du changement climatique », affirme-t-elle à Euractiv, expliquant qu’elle soutient une « écologie populaire », qui s’occupe d’abord des plus vulnérables et garantit que les plus aisés participent à l’effort collectif, par le biais d’une taxe sur le kérosène, par exemple.

Outre la taxation, Karima Delli estime qu’il est nécessaire d’établir une vision globale pour des secteurs comme l’industrie automobile, qui traverse une phase de transformation profonde avec le passage à l’électrique et la concurrence chinoise.

« Il faut que les États membres comprennent que la bataille du climat, c’est la bataille de l’emploi. Aujourd’hui on a investi des milliards d’euros sur des secteurs qui n’en valent pas la peine, qui ne sont pas des industries du futur. Il faut changer de cap, entrer dans le 21e siècle », insiste-t-elle. Elle trouve que trop d’argent a été investi dans des industries qui ne sont pas adaptées aux défis de l’avenir.

« Aujourd’hui tout le monde doit avoir en tête que les secteurs où il y aura le plus de création d’emplois, ce sont les secteurs de la transition énergétique », conclut-elle, citant les énergies renouvelables, la rénovation thermique, les transports publics ou encore l’agriculture de proximité.

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