Les scientifiques nous guident à travers la pandémie. Qu’ils nous guident également dans la lutte contre le changement climatique

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Des banderoles sont déployées devant le bâtiment du Reichstag, siège du Bundestag, lors d'une manifestation des Fridays for Future à Berlin, en Allemagne, le 24 avril 2020. [EPA-EFE/FILIP SINGER]

Dans des périodes d’adversité comme celle que nous connaissons, les scientifiques sont devenus nos voix les plus demandées et les plus fiables. Voilà une leçon importante que nous devrions appliquer à une autre crise mondiale : la crise du changement climatique. Une tribune Alina Averchenkova.

Par Alina Averchenkova, membre émérite et responsable du programme de recherche sur la gouvernance et la législation au Grantham Research Institute et au CCCEP

Cette année, alors que la pandémie de coronavirus se propageait rapidement dans le monde entier, nous est soudainement revenue à l’esprit l’importance de l’expertise scientifique lorsqu’il s’agit d’assurer le bien-être d’une société et d’élaborer une réponse politique éclairée en temps de crise. Nous tous et nous toutes, citoyens et citoyennes, avions besoin des conseils des experts de la santé pour nous protéger des ravages du Covid-19 et retrouver l’espoir d’un retour à la normale. Les politiciens se sont appuyés sur ces scientifiques et ces comités d’experts pour orienter les mesures de confinement des villes et des pays, et pour tracer la voie d’une réouverture qui leur coûterait le moins de pertes économiques et humaines possibles.

Dans des périodes d’adversité comme celle que nous connaissons, les scientifiques sont devenus nos voix les plus demandées et les plus fiables. Voilà une leçon importante que nous devrions appliquer à une autre crise mondiale de grande ampleur à laquelle le monde est confronté : la crise du changement climatique. Il s’agit là d’une menace mondiale sur laquelle les scientifiques mettent en garde depuis longtemps tant le public que les hommes politiques, malheureusement sans que la réponse politique soit suffisante. La foi renouvelée que la société place dans la science s’étend-elle à la crise climatique et nous obligera-t-elle à prendre cette menace plus au sérieux ?

Reconnaissons-le, l’Europe a prouvé que son ambition en faveur du climat dépassait largement celle de beaucoup d’autres pays développés. Toutefois, les politiques européennes de décarbonation et d’adaptation restent en deçà de ce que les scientifiques considèrent comme nécessaire pour éviter les pires conséquences du changement climatique. Nous devons impérativement faire mieux. La meilleure façon de garantir que les objectifs et les politiques climatiques européens reposent sur des fondements scientifiques est de solliciter l’avis d’un organisme d’experts indépendants sur les propositions et de lui confier la tâche d’évaluer l’avancement des plans et des politiques. Nous ne trouvons malheureusement aucune trace d’organe de ce type dans la proposition législative sur le climat présentée par la Commission européenne pour parvenir, ce qui est par ailleurs louable, à inscrire dans la loi un objectif chiffré de neutralité climatique pour 2050.

Bien que la proposition de loi européenne sur le climat surpasse en ampleur tout ce que le bloc européen a jamais tenté, ce type de législation est loin d’être une nouveauté. Des pays comme le Royaume-Uni, la Finlande, la France, l’Allemagne, l’Irlande, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, la Suède et d’autres se sont déjà dotés de législations nationales globales sur le climat. La quasi totalité des législations nationales sur le climat en Europe – et même dans le monde – prévoient un organe consultatif d’experts indépendants créé spécifiquement pour conseiller les gouvernements sur les objectifs, la politique et pour évaluer les progrès réalisés. Et pour cause : si la science du changement climatique est complexe, les lois se contentent de réglementer la réponse du gouvernement, d’où un besoin accru d’évaluations par des tiers. Des organes consultatifs d’experts indépendants au niveau national ont contribué à renforcer la responsabilité du processus d’élaboration des politiques et le soutien politique à l’action en faveur du climat. Faute d’un organisme d’experts indépendants, la loi européenne sur le climat ne disposera d’aucune analyse de tierce partie pour aider à combler l’écart entre les objectifs de réduction des émissions et l’impact réel des politiques et des plans visant à les atteindre. Manquera également une autorité claire et fiable chargée d’évaluer en toute indépendance les progrès accomplis dans la réalisation de ces objectifs. C’est ce qui lui manque qui pourrait distinguer la loi européenne sur le climat de toutes les autres, plutôt que ce qu’elle vise à devenir. Une loi sur le climat sans organe consultatif d’experts indépendants est comme une carte sans échelle ni rose des vents, incapable de donner la distance ou le meilleur itinéraire pour atteindre la destination finale.

Comment s’assurer que la mise en œuvre du « Green Deal » européen s’appuie sur la meilleure science et la meilleure expertise ? L’UE pourrait s’inspirer et tirer des enseignements des innovations et des expériences de gouvernance au niveau national. L‘idée serait qu’elle mette en place un Conseil européen sur le changement climatique – un organe consultatif d’experts indépendants chargés de mener une évaluation scientifique indépendante des objectifs et des propositions politiques, d’examiner la mise en œuvre de la loi européenne sur le climat, de fournir une perspective paneuropéenne sur les progrès et la cohérence des politiques. En menant cette évaluation et en fournissant des conseils scientifiques indépendants, informés et non politisés, cet organisme renforcerait l’adhésion politique aux propositions de la Commission et donnerait à la transition européenne vers la neutralité climatique la légitimité qui la rendrait acceptable aux yeux du public.

D’aucuns pourraient se demander : l’Europe ne peut-elle pas simplement compter sur le travail du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ? Pourquoi l’Europe a-t-elle besoin de son propre groupe d’experts ? Le GIEC fournit aux décideurs politiques des évaluations scientifiques régulières sur le changement climatique, sur ses conséquences, tout en proposant des mesures d’adaptation et d’atténuation. Et grâce à ses évaluations périodiques, le GIEC contribue à dresser un état des lieux complet de la connaissance scientifique du changement climatique et signale les domaines dans lesquels des recherches supplémentaires sont nécessaires. Le GIEC ne fournit toutefois aucun conseil sur des objectifs et des propositions politiques spécifiques, ni n’évalue les progrès de la mise en œuvre dans une zone géographique donnée. Un Conseil européen sur le changement climatique compléterait le travail du GIEC en fournissant ses propres conseils à l’Union européenne sur des objectifs et des propositions politiques spécifiques, et en évaluant les progrès réalisés vers ceux-ci au sein de la seule Europe. L’existence d’organismes consultatifs similaires à des niveaux nationaux montre que pareil travail ne nuit nullement au GIEC, mais contribue plutôt à la transposition nationale ou régionale de ses travaux.

L’importance de la contribution d’experts indépendants à la politique climatique apparaît de manière évidente dans le monde entier ; en effet, la presque totalité des législations climatiques en vigueur ont créé ou introduit un organe consultatif. L’Europe ne devrait pas être à la traîne. Le Parlement européen ayant voté il y a deux semaines la création de pareil organe, les États membres devraient s’exprimer dès maintenant lors des discussions du Conseil pour s’assurer de son inscription dans la loi. Les six derniers mois ont rappelé au monde à quel point les scientifiques sont essentiels pour notre société et notre bien-être, et combien il importe de tenir compte de leurs avertissements et de leurs conseils pour toute matière liée à la santé publique et aux crises environnementales. Donnons clairement la parole à la science dans la réponse que l’Europe apportera au changement climatique, en créant un organisme scientifique indépendant sur le climat au service du « Green Deal » européen.

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