Pétrole : « L’Arabie saoudite et la Russie doivent mettre leur rancune de côté pour sauver le marché »

Le pétrole, une énergie massivement aidée par les gouvernements. [EPA-EFE/ALI HAIDER]

Les pays producteurs tentent ce jeudi de trouver un compromis sur la production. Interview de notre partenaire La Tribune avec Herman Wang, spécialiste de l’Opep et du Moyen-Orient chez S&P Global Platts. 

C’est une visioconférence cruciale qui doit se tenir ce jeudi. Un mois après l’échec de leurs dernières négociations, les membres de l’Opep+ – qui rassemble l’Organisation des pays producteurs de pétrole (Opep) et dix autres pays producteurs – vont tenter de trouver un accord sur une baisse de la production. Objectif: mettre un terme au conflit opposant l’Arabie saoudite et la Russie. Et ainsi faire remonter, ou au moins stabiliser, les cours du baril, en forte chute depuis le début de l’année en raison notamment de la propagation de l’épidémie de coronavirus. Interview avec Herman Wang, spécialiste de l’Opep et du Moyen-Orient chez S&P Global Platts.

LA TRIBUNE – Quel est l’état des négociations avant la réunion de l’Opep+?

Herman Wang – Des discussions se tiennent déjà depuis plusieurs jours pour tenter de trouver un compromis.Tous les membres de l’Opep veulent trouver un accord pour réduire la production et tenter de sauver le marché. Mais beaucoup de questions demeurent: quel sera l’ampleur des coupes ? Comment seront-elles réparties ? Et qui y participera ? Ils tentent de convaincre les Etats-Unis, et peut-être aussi le Canada, la Norvège et le Brésil, pour mettre en place une coalition mondiale, au-delà des frontières de l’Opep et de ses alliés. Évidemment, plus le nombre de pays impliqués est important et plus il est difficile de trouver un accord, à la fois sur le plan politique que technique.

Ce qui expliquerait le report de la réunion, initialement prévue lundi ?

Ils avaient effectivement besoin de plus de temps pour poursuivre les discussions. Quand Donald Trump a tweeté jeudi dernier, on a pu penser qu’un accord était proche. Mais le président américain a ensuite indiqué qu’il ne souhaitait pas que les producteurs américains y participent. Sans son appui, les négociations ont fait marche arrière. En outre, l’Arabie saoudite et la Russie, les deux membres les plus importants de l’Opep+, ont continué leur guerre des mots pendant le week-end, s’accusant toujours mutuellement de la responsabilité de l’échec des négociations du 6 mars. Ils vont devoir désormais mettre leur rancune de côté pour atteindre un but commun: un prix plus élevé du baril.

En s’engageant sur la voie du conflit, l’Arabie saoudite et la Russie n’ont-ils pas sous-estimé l’impact de l’épidémie de coronavirus sur la demande de pétrole ?

Comme beaucoup, ils ont été surpris par la rapidité de la propagation du virus et par son impact sur l’économie mondiale. Lors du sommet du 6 mars, seulement quelques pays en Asie étaient confinés. L’épidémie n’avait pas encore touché avec la même intensité l’Europe et les Etats-Unis. L’Arabie saoudite souhaitait agir immédiatement, estimant que le marché pétrolier était déjà en crise et qu’il fallait éteindre l’incendie au plus vite. Mais la position de la Russie était d’attendre avant de réduire davantage la production. Ses dirigeants considéraient en effet qu’il était encore trop tôt pour savoir ce qu’il allait se passer. Ils ne souhaitaient pas permettre à d’autres producteurs de gagner des parts de marché.

Mais il devient aujourd’hui urgent d’agir…

Il est en effet urgent de réagir. Les prix du baril pourraient tomber sous la barre des 10 dollars si l’Opep+ ne trouve pas un accord et si l’épidémie de coronavirus continue de se propager. Après l’échec du 6 mars, et la décision de l’Arabie saoudite d’accroître sa production, le marché a connu une chute libre parce qu’aucune organisation n’était capable d’établir un prix plancher. C’est ce que l’Opep+ va essayer de faire, maintenant que tout le monde a réalisé l’ampleur de la crise. Une baisse de la production, même si elle se chiffre entre 10 et 15 millions de barils par jour, ne sera peut-être pas suffisante pour compenser l’impact du coronavirus. Mais au moins, cela permettra d’un peu rétablir l’influence sur le marché de l’Opep+.

Ce sentiment d’urgence est-il partagé par les Etats-Unis, au point de les pousser à réduire également leur production ?

Au delà de la volonté politique, la participation des Etats-Unis est compliquée pour des raisons juridiques. Légalement, les compagnies pétrolières américaines ne peuvent pas s’entendre pour baisser la production. Il est, certes, possible pour la commission texane d’imposer des coupes obligatoires. Mais il est improbable que les producteurs du Texas accepteront de le faire si leurs rivaux en Californie, en Alaska ou dans le Dakota du Nord ne sont pas concernés. La porte n’est pas totalement fermée. L’Agence internationale à l’énergie tente même d’impliquer le G20, dont une réunion des ministre de l’Énergie est prévue vendredi. Mais à un moment, l’Arabie saoudite et la Russie vont devoir se résoudre à ne pas recevoir l’appui des Etats-Unis.

Une coupe de la production de 10 à 15 millions de barils par jour est-elle envisageable si les Etats-Unis n’y participent pas ?

Il sera difficile pour les membres de l’Opep+ de s’entendre sur une telle baisse sans la participation des Etats-Unis. Cependant, l’ampleur des coupes dépendra aussi de la manière dont elles seront définies. Par exemple, l’Arabie saoudite produit aujourd’hui 12 millions de barils par jour, contre 9,7 millions début mars. Les Émirats arabes unis et le Koweït ont également augmenté leurs productions. Choisir un chiffre ou l’autre peut faire une différence importante. Si la baisse de production est calculée à partir des niveaux de début mars, l’impact sur le niveau de l’offre mondiale sera très important. A l’inverse, si l’Opep+ part des niveaux actuels, l’impact sur le marché sera bien moins profond.

Même à 10 ou 15 millions de barils, ces coupes ne seront-elles pas insuffisantes pour compenser la surproduction ?

Nous estimons en effet la surproduction à environ 20 millions de barils par jour au cours des prochaines semaines, peut-être même sur l’ensemble du deuxième trimestre. La situation devrait ensuite s’améliorer lorsque l’épidémie s’estompera et que l’activité économique repartira. On peut donc s’interroger sur le degré d’efficacité d’une réduction de la production. Mais s’il n’y a pas d’accord, et si tout le monde continue de pomper le plus possible, il n’y aura plus de limite à la baisse des cours. Les capacités de stockage sont proches d’êtres pleines. Lorsqu’elles le seront, le pétrole produit n’aura plus nulle part où aller. Cela serait un désastre pour le secteur. De nombreux sites devront cesser de produire et de nombreuses compagnies pétrolières feront faillite. Ce que l’Opep+ peut essayer de faire, c’est de repousser cette échéance de quelques mois, laissant davantage de temps à l’économie mondiale pour se redresser.

Si les capacités de stockage saturent, et donc que des puits ferment, ne risque-t-on pas de se trouver dans une situation inverse lorsque l’économie redémarrera: plus assez de pétrole pour satisfaire la demande ?

La production la plus vulnérable, la plus chère, c’est le pétrole de schiste, dont la plus grande partie se trouve aux Etats-Unis. Mais le schiste présente un avantage: sa production peut être relancée rapidement, entre 60 ou 90 jours, le temps de forer de nouveaux puits. Il y aura donc un petit délai pour retrouver les mêmes niveaux lorsque les cours remonteront. Cela pourrait être plus long dans d’autres pays. Mais le niveau des stocks permettra de répondre à la demande pendant une période, d’autant que la reprise ne devrait connaître une courbe en V. Lorsque les stocks se réduiront, les cours du brut atteindront à nouveau un niveau qui permettra au pétrole de schiste de redémarrer.

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