La Commission veut des champions de l’industrie

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EDITION SPECIALE / Dans un document sur la future politique industrielle qui devrait être publié le mois prochain,  la Commission européenne a adopté une nouvelle approche en mettant l’accent sur les secteurs. L’objectif est d’éviter les pièges des approches précédentes et de créer des champions supranationaux.

 

La politique industrielle a toujours été définie en fonction du niveau d'intervention de l'État : d'un côté l'État interventionniste, proactif, et de l'autre, une influence minimale qui vise à préserver les principes de la concurrence et du libre échange.

 

La France, par exemple, a toujours préféré choisir des champions nationaux par secteur, comme le constructeur automobile Renault ou le géant de l'énergie EDF. À l'autre extrême se retrouve le Royaume-Uni avec sa tradition du laissez-faire.

 

La Commission européenne, pour sa part, s'est souvent placée du côté des Britanniques en défendant le marché libre et la libre concurrence.

 

Mais rien n'est immuable. Dans une communication, consultée par EURACTIV et censée être publiée le 10 octobre prochain, le commissaire à l'industrie, Antonio Tajani, distingue six domaines d'intervention prioritaire, dont les voitures électriques et l'impression 3D, et précise qu'il est temps de mettre l'accent sur des secteurs industriels spécifiques.

 

« Cette approche proactive sera élargie à l'avenir pour couvrir d'autres domaines comme les industries créatives, le matériel médical ou la sécurité », peut-on lire dans cette communication.

 

Galileo et Airbus : un accent sectoriel déjà en évidence

 

La décision de mettre davantage l'accent sur des secteurs spécifiques sera saluée dans les cercles industriels, mais ce ne sera pas forcément un succès pour autant. Jusqu'à présent, plusieurs tentatives de lancer des projets portant sur des secteurs spécifiques au niveau européen n'ont remporté qu'un succès mitigé.

 

Il s'agit notamment du système de navigation par satellite Galileo. Géré dans le cadre d'un accord européen séparé, il a été lancé dans l'idée d'un grand partenariat public-privé, mais aujourd'hui, il s'avère hors budget, il enregistre des retards et n'est plus financé que par les contribuables européens.

 

Airbus semble être le meilleur exemple de projet réussi. L'entreprise, possédée par le consortium EADS, est connue pour avoir détrôné Boeing de sa place de premier constructeur aéronautique mondial. La vente de 730 avions par l'entreprise lors du Salon du Bourget l'année dernière a montré qu'elle pouvait sortir vainqueur de sa bataille avec Boeing pour des parts du marché mondial.

 

Mais les résultats restent mitigés. Airbus emploie environ 63 000 personnes sur 16 sites en France, en Allemagne, au Royaume-Uni et en Espagne, mais l'entreprise a également souffert de problèmes de gestion et d'une restructuration peu fructueuse entre 2006 et 2008 qui ont mené à des grèves et à des pertes d'emplois.

 

Conséquences imprévues de la politique européenne

 

L'UE paye également ses erreurs d'hier comme avec sa politique environnementale qui a eu des conséquences imprévues sur certains secteurs.

 

Le système d'échange de quotas d'émission (ETS) est un bon exemple. La décision de l'UE de limiter l'ETS à certains secteurs a favorisé ceux restant en dehors du champ du système, comme les transports et le transport maritime. Dans le même temps, l'ETS a suscité des tensions commerciales avec les partenaires commerciaux de l'UE comme le démontrent les différends politiques qui opposent aujourd'hui l'Europe à la Chine et aux États-Unis qui estiment que l'ETS pénalise leurs compagnies aériennes.

 

L'ETS demeure très impopulaire parmi les Européens également. Bon nombre des mesures structurelles présentées dans la communication sur la nouvelle politique industrielle visent à répondre aux critiques exprimées contre l'approche cloisonnée adoptée pour l'ETS.

 

« La Commission [prend] de nombreuses initiatives mais qui ne sont malheureusement pas coordonnées sous une rubrique de compétitivité de l'industrie », a déclaré François Gayet du groupe de pression français le Cercle de l'Industrie. « Et du coup, on a l'impression que chaque Commissaire, chaque direction générale, a tendance à agir dans son coin. »

 

M. Gayet a affirmé que l'ETS pénalisait l'industrie européenne, car il « oblige nos entreprises à payer des taxes supplémentaires alors que leurs concurrents n’ont pas les mêmes contraintes ».

 

L'industrie allemande a elle aussi montré du doigt la gestion médiocre du système ETS par l'exécutif européen.

 

« Les investissements dans les centrales énergétiques et les technologies faibles en carbone ont besoin de conditions stables et prévisibles dans le cadre desquelles des solutions d'entreprise peuvent se développer. Les mesures politiques, comme la mise de côté de crédits carbone en modifiant le règlement sur la mise aux enchères de quotas de l'ETS, sont contreproductives à cet égard », a expliqué un éminent acteur de la scène industrielle allemande à EURACTIV, sous le couvert de l'anonymat.

 

Des règles moins strictes en matière de concurrence et d'aides publiques

 

Pour pallier ces lacunes, la Commission recommande dans sa communication de mettre en place des comités de liaison interministériels et des groupes de travail au sein de l'exécutif européen pour éviter que trop de politiques affectent l'industrie.

 

Avec ce nouvel accent sur les secteurs industriels, nombreux sont ceux qui pensent également que les règles sur les aides publiques et la concurrence devraient être moins strictes.

 

« Il faut être plus ouverts aux aides d'État sectorielles lorsque celles-ci visent à encourager une transition vers plus d'innovation et de nouveaux modes de production et/ou lorsqu'elles visent des secteurs concurrentiels et de haute qualification », peut-on lire dans un récent rapport du Parti des Socialistes européens.

 

M. Gayet estime quant à lui que les aides d'État devraient être envisagées dans un contexte plus large en prenant en compte l'environnement international dans lequel évoluent les entreprises européennes. « En général, il est clair que beaucoup de secteurs se plaignent de concurrence déloyale de la part des pays tiers », a-t-il déclaré, citant l'aide à la recherche et au développement pour le secteur automobile aux États-Unis et en Chine.

 

« Ce qu’on voit, c'est que la Commission européenne a une attitude très libérale, très ouverte, et qu'à l’inverse, les grands pays émergents, les États-Unis et le Japon ont des marchés beaucoup plus contrôlés et fermés », a ajouté M. Gayet.

 

Choisir les vainqueurs

 

Par ailleurs, l'exécutif européen risque bien de subir les critiques des secteurs qui ne feront pas l'objet de son attention particulière. Le Royaume-Uni, par exemple, est mécontent que ses industries créatives, un de ses atouts nationaux, n'apparaissent pas dans les secteurs proposés par la Commission européenne dans un premier temps.

 

Sean McGuire, un porte-parole de la Confédération de l'industrie britannique, s'est montré très critique vis-à-vis du projet de communication de la Commission. « Cette communication manque de priorités claires. Bien que les six secteurs soient présents, selon moi, il faut disposer d'un cadre large avant de pouvoir s'occuper des détails, mais de grands problèmes, comme les infrastructures, n'y sont pas abordés », a affirmé M. McGuire.

 

Pour éviter des chamailleries sans fin, M. Gayet a expliqué que les critères de sélection pour les secteurs industriels devraient être aussi transparents que possible, une initiative qu'a déjà prise la Commission en identifiant une série de technologies clés génériques. « C'est en particulier les secteurs porteurs de technologies futures », a précisé M. Gayet, citant les nanotechnologies, les biotechnologies, la voiture électrique, l'avion du futur et les économies d'énergie.

 

« Tous ces secteurs sont porteurs de développement dans le futur et ont un réel besoin, en particulier en Europe, d'une aide au financement en R&D pour permettre à nos entreprises d'être compétitives dans ces secteurs au niveau européen et au niveau mondial. »

 

La décision de favoriser certains secteurs devrait prendre en compte le poids de ce dernier dans l'industrie européenne, ses perspectives de croissance et sa contribution directe et indirecte à l'économie générale de l'UE et à l'emploi, la situation des unités de production en Europe, la R&D et la situation des installations de R&D en Europe, selon le Cercle de l'Industrie.

 

Allier les deux approches

 

Le changement de politique de la Commission ne doit cependant pas être vu comme un assujettissement à la politique de la concurrence.

 

Les idées à la base de la réflexion de la Commission ont été fortement influencées par de nouvelles études universitaires qui visent à combler le fossé idéologique entre la concurrence et l'intervention.

 

« Une politique industrielle systémique est tirée par une vision et poussée par la concurrence », ont expliqué les éminents économistes d'Eurocité Julien Mendoza et Stéphane Rouhier, dont le rapport sur la politique industrielle a été publié cet été.

 

« Du point de vue politique, l'émergence de champions européens renforcerait le pouvoir de l'Europe tout en lui permettant de drainer des capitaux étrangers », ont-ils ajouté.

 

« Ce qui est vrai au niveau national l'est aussi au niveau européen : l'émergence de champions européens renforcerait la structure industrielle européenne avec des entreprises motrices qui contribueraient à attirer les PME », peut-on lire dans un rapport de la Fondation européenne d'études progressistes, un groupe de réflexion socialiste.

 

En 2010, la Commission européenne a lancé une initiative phare intitulée « Une politique industrielle intégrée à l’ère de la mondialisation » dans le cadre de sa stratégie Europe 2020 pour la croissance durable. Cette initiative définit une nouvelle approche pour la politique industrielle en mettant l'accent sur l'importance de l'industrie pour l'économie.

 

Depuis lors, l'économie européenne n'a cessé de s'embourber dans la crise. À la fin du moins de juin dernier, la production industrielle était 10 % plus faible qu'avant la crise. Plus de trois millions d'emplois ont été  supprimés dans ce secteur.

 

Suite à une consultation lancée au début de l'année, la Commission devrait publier une nouvelle communication (« Mise à jour de la communication sur la politique industrielle ») le 10 octobre prochain.

 

  • 10 oct. 2012 : le commissaire Antonio Tajani devrait dévoiler une nouvelle communication sur la politique industrielle.

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