Robert Durdilly : sécurité énergétique et compétitivité sont les nouveaux dogmes de la Commission

Robert Durdilly, président de l'Union Française de l'électricité

Le président de l’Union française de l’Electricité, le syndicat des producteurs d’électricité, alerte sur la fragilité du système électrique européen, qui serait sous-estimé par la Commission européenne. Il appelle à généraliser les marchés de capacité pour rémunérer la disponibilité des capacités de production.

Vous organisez à Berlin le 24 septembre une rencontre avec le syndicat allemand de l’énergie et de l’eau, le BDEW sur la sécurité énergétique. Quel est l’objet de cette coopération ?

La sécurité énergétique est aussi un enjeu électrique. Aujourd’hui, l’équilibre offre demande du système électrique européen est en train de se fragiliser ; il a longtemps été sous-estimé par la Commission européenne. Nous sommes obligés de mettre en sommeil des capacités de production, notamment pour accueillir les énergies renouvelables qui sont prioritaires. La rentabilité de ces installations baisse, ce qui pénalise les capacités d’investissement à terme. Un actif qui n’est pas rémunéré fait nécessairement baisser la rentabilité du secteur. C’est un diagnostic qu’on a fait depuis longtemps en France. La réflexion sur ce sujet démarre en Allemagne. Quelle réponse apporter à ce problème ?

Nous pensons qu’il faut qu’une volonté politique se manifeste sur la question de la sécurité d’approvisionnement électrique. Le couple franco-allemand est déterminant dans notre capacité à avancer, car les deux pays représentent un tiers du marché de l’électricité européen. Pour compenser l’inactivité temporaire de certaines capacités de production, par ailleurs indispensables, il faut créer un marché de capacité qui pourra rémunérer la capacité de production énergétique disponible, et non pas seulement l’énergie produite. C’est ce qui doit être fait d’ici un an environ en France ; on attend le décret d’application de la loi « Nome » sur ce sujet.

Cette conception est-elle partagée en Europe ?

La Commission n’y est pas opposée, elle a ouvert la porte, même si la question n’est pas prioritaire. Aujourd’hui, on entend parler de gaz et d’infrastructures gazières. C’est important, certes ; mais la production d’électricité l’est tout autant ! Nous avons les premières alertes au niveau européen sur le risque de black-out. En Belgique, la question pourrait se poser dès cette année ; en France, RTE a alerté sur des tensions qui devraient intervenir en 2016. La dernière vraie panne européenne, qui avait démarré en Allemagne et s’était propagée sur tout le continent, remonte à novembre 2006, donc on a un peu oublié ; le risque est de retour !

Peut-on imaginer un marché de capacité au niveau européen ?

Les différents pays ont des systèmes de production électrique très différents. Notamment l’Allemagne et la France : l’Allemagne doit gérer des « à-coups » de production des renouvelables ainsi que l’arrêt de la production des centrales nucléaires. En France, nous devons gérer des pics de consommation, principalement en hiver. Pourtant nous avons des points communs, et surtout l’interconnexion peut permettre de compenser les aléas d’un pays à l’autre. Un marché de capacité unifié entre la France et l’Allemagne, puis élargi à une plaque centre-ouest de l’Europe qui est déjà interconnectée ferait tout à fait sens.

La nouvelle Commission a rapproché les directions Energie et Climat en une seule. Que pensez-vous de cette initiative ?

Cela pourrait apporter de la cohérence. Mais il faut voir quelle articulation sera faite entre la vice-présidente à l’Union énergétique et le commissaire à l’Énergie et au climat.

Pensez-vous que la nouvelle Commission soit déterminée à traiter le sujet de la sécurité énergétique ?

Jusqu’alors, la concurrence et le climat étaient les deux dogmes impératifs de la Commission, qui devaient résoudre tous les problèmes. Ils sont désormais remplacés par la sécurité énergétique et la compétitivité. Nous ne pouvons que nous en réjouir ! Mais il faut aussi changer de paradigme. La Commission a une obsession des infrastructures quand on aborde la question de la sécurité énergétique. Les infrastructures ont leur rôle à jouer bien sûr, mais elles ne sont pas seules. Pour l’organisation du marché de l’électricité, il y a deux écoles. L’une propose un marché pur et parfait, très interconnecté, sans subventions ni intervention extérieure. L’autre, que nous défendons, est une peu différente : il s’agit d’un marché qui protège la sécurité d’approvisionnement en électricité et valorise la disponibilité. Ce dispositif permettra de financer des investissements dans des installations permettant de répondre à la demande de pointe, mais aussi l’effacement, qui est indispensable pour optimiser le système global.

Le plan d’investissement de 300 milliards d’euros annoncé par Jean-Claude Juncker vise notamment les infrastructures énergétiques. Est-ce une bonne idée ?

Certainement, mais la répartition de cette enveloppe d’investissement est un point important. Dans les objectifs 2030 posés par la Commission, il y a un objectif de progression de 15 % des investissements dans les interconnexions électriques. Or les besoins sont très différents d’un pays à l’autre ! En France nous avons mis 27 ans à mettre en place l’interconnexion avec l’Espagne par exemple, c’est un investissement déjà énorme ! Donc l’argent n’est pas le seul problème, la question de la répartition des investissements doit être examinée.

En Allemagne, les contours d’un mécanisme de capacité ont été dessinés dans le cadre de l’ « energiewende » (qui doit aboutir à une loi fin 2015).

Dans le cadre du Paquet climat 2030, l’UE semble s’orienter vers un objectif contraignant d’efficacité énergétique. Qu’en pensez-vous?

 

Nous y sommes défavorables, nous avons déjà trop souffert de juxtaposition d’objectifs qui entrent en conflit. À tous les poursuivre, on perd le sens premier. Nous souhaitions avoir un objectif « carbone » leader, puis des objectifs parallèles qui permettraient d’optimiser les réductions d’émissions de CO2. Mais avec des objectifs contraignants, la question de la répartition de l’effort entre les différents pays va se poser sérieusement. Il ne faut pas que les mêmes pays et les mêmes secteurs qui fassent les efforts.

Le projet de loi de transition énergétique en France doit être voté cet automne. Est-ce un bon projet ?

En l’état, oui. Mais il y a eu 2000 amendements de déposés, donc on ne sait pas trop comment cela va finir. Ce qui est très surprenant avec ce projet de loi, c’est qu’il n’est pas européen. C’est étonnant. Ce serait bien qu’il y ait une vraie cohérence entre les décisions prises en France et en Europe sur la transition énergétique.

 

Autrement la loi prend peu en compte le pétrole… le mot pétrole n’est cité que 5 ou 6 fois, alors que l’électricité revient à toutes les pages ! C’est un problème : pour réduire les émissions de Co2, il faut cibler les énergies les plus émettrices.

(*dans le cadre de l’Energiewende » qui doit aboutir à une loi sur la transition énergétique fin 2015, ndlr)

Propos recueillis par Aline Robert

La transition énergétique était un des sujets majeurs de la campagne présidentielle de François Hollande en 2012. La loi de transition énergétique est donc un des textes majeurs attendus sur le quinquennat. La France a aussi la responsabilité de donner l'exemple alors qu'elle organise la conférence de la COP 21, ou Paris Climat 2015, fin 2015 à Paris. Elle pousse le sujet climat au niveau européen, notamment grâce à son parc nucléaire qui lui permet d'émettre relativement peu de CO2 lors de la production d'électricité, contrairement aux pays dépendants du charbon comme le Danemark ou l'Allemagne. En revanche, l'efficacité énergétique est un point faible de l'Hexagone.

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