Madrid relance la guerre du lait avec l’étiquetage obligatoire

Tofu section in supermarket [Brianna Laugher/Flickr]

L’Espagne a notifié à la Commission européenne qu’elle allait créer une nouvelle loi pour inclure l’origine du lait sur les étiquettes des produits laitiers, ajoutant de l’huile sur le feu au débat sur le nationalisme alimentaire.

Selon le règlement sur l’accès des consommateurs aux informations alimentaires, les États membres sont autorisés à introduire des obligations d’étiquetage supplémentaires, y compris l’indication d’origine, « si celles-ci sont dûment justifiées pour des raisons spécifiques ».

La Commission soutient toutefois que « l’étiquetage volontaire précisant le pays d’origine est la meilleure approche à suivre au niveau européen ».

Dans un rapport de 2015 sur le sujet, la Commission écarte le scénario d’une indication obligatoire en raison du coût très élevé de sa mise en œuvre, qui suppose de mettre en place des systèmes de traçabilité plus détaillés et une plus grande segmentation de la chaîne d’approvisionnement, et de l’absence d’une définition juridique harmonisée de ce niveau géographique à l’échelle de l’Union.

Vague d’étiquetage du lait

En 2016, la France et l’Italie ont rendu obligatoire l’indication de l’origine sur les étiquettes de lait et de produits laitiers. La Commission a approuvé leur décision pour une période pilote de deux ans. La Grèce a rapidement suivi, puis c’est au tour de l’Espagne d’avoir transmis sa notification le 5 septembre.

Le décret oblige les producteurs de lait à préciser le pays où le lait a été extrait et le lieu de sa transformation (si différent). Toutefois, pour les pays autres que l’Espagne, les producteurs doivent écrire « UE » ou « En dehors de l’UE ».

Par ailleurs, les producteurs régionaux peuvent inclure « la région ou le territoire de provenance du lait », en plus du pays, et doit « renvoyer au nom d’une région ou d’un territoire qui appartient sans équivoque au pays d’origine du lait, tel que cela est indiqué sur l’étiquette », indique le décret.

Les étiquettes de fromage pourront donc indiquer « Origine : Catalogne, ou Pays basque, ou Galice », allant toujours plus loin dans le nationalisme gastronomique.

La Commission a invité l’Espagne à garantir que son décret sur le lait « fasse en sorte que l’information soit le moins confuse possible pour les consommateurs ».

Le décret ne sera valide que pendant deux ans à partir de son entrée en vigueur ou plus tôt si la Commission décide de rendre l’indication du pays d’origine obligatoire.

La décision de l’Espagne « a été motivée par l’intérêt d’une grande partie des consommateurs espagnols pour la provenance du lait, même si bien entendu les initiatives d’autres États membres ont aussi été prises en compte », a déclaré un porte-parole du ministre espagnol de l’Agriculture, de la Pêche et de l’Environnement.

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Quotas de lait

L’impact des quotas de lait en Espagne a aussi influencé la décision. Le système a été créé pour stabiliser le marché et éviter la surproduction, mais l’allocation de quotas n’a pas bénéficié à tout le monde.

Ce système est en marche en Espagne depuis 1986, mais l’Espagne était autorisée à produire seulement cinq millions de tonnes de lait – soit beaucoup moins que la consommation domestique, de plus de huit millions de tonnes.

En comparaison, la France était autorisée à produire environ 26 millions de tonnes de lait, et l’Allemagne plus de 30 millions. Par conséquent, l’Espagne importait environ un tiers du lait qu’elle consommait, principalement depuis les pays voisins.

Lorsque les quotas de lait ont été abolis en mars 2015, les producteurs de lait espagnols s’attendaient à une hausse de l’activité de leur industrie, avec une croissance de 3 % par an, ainsi qu’à une réduction des importations et une augmentation des exportations.

Néanmoins, la suppression du système de quotas a mené à un crash des prix du lait généralisé : il y avait tout simplement trop de lait sur le marché. Un plus bas record a été enregistré à travers l’UE à l’été 2016.

Plus de 48 000 de producteurs laitiers ont demandé des aides au revenu après avoir accepté de réduire leur production, l’UE a dédié 150 millions d’euros à son programme de réduction de production laitière et entre juillet et août dernier, le prix moyen a augmenté de 34 %.

L’Espagne lutte toutefois pour se redresser. Alors que la France est de retour avec un prix de 35 €/100 L (une augmentation de 22 % par rapport à l’année dernière), Madrid est à la traîne avec seulement 30,1 € (+ 8 %).

Tout cela a poussé les producteurs espagnols à faire pression pour la mesure d’étiquetage, et le gouvernement espagnol a répondu positivement à leur requête.

Perturbation du marché unique

L’industrie alimentaire a qualifié les initiatives unilatérales d’étiquetage obligatoire de menace potentielle au marché unique. Dans le cas de l’Italie par exemple, les indications obligatoires du pays d’origine ne concernent que les produits fabriqués en Italie et vendus en Italie. Cela signifie que les producteurs laitiers qui vendent aussi à l’étranger devront avoir deux étiquettes différentes, car les produits vendus dans d’autres États membres sont exempts de cette obligation.

Par ailleurs, si un fabricant de fromage transforme du lait étranger, il devra déclarer l’origine de son lait sur le paquet, mais un importateur de fromage entièrement produit à l’étranger – dans un autre État membre, ou par exemple en Turquie – n’est pas soumis à la même obligation. Ainsi, cela risque de créer des coûts supplémentaires et de représenter un fardeau pour les producteurs italiens sans vraiment être avantageux pour leur produit sur le plan commercial.

« L’étiquetage obligatoire du pays d’origine, même s’il était accepté au niveau européen, ne résoudrait pas les problèmes relatifs au commerce – cela entraînerait plus d’inefficacité, plus de gaspillage et plus de coûts pour les entreprises », indique un porte-parole de FoodDrinkEurope.

Les décrets italien et français sont provisoires, et leur impact sera analysé par la Commission en 2019, mais la Grèce et l’Espagne se sont empressées de sauter dans le train du nationalisme gastronomique, et d’autres pourraient suivre.

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