L’UE ouvre ses portes au soja américain

Selon la Commission européenne, l’importation de soja américain dans l’UE a augmenté de 112% au cours de l’année (juillet-décembre 2018), en comparaison à la même période l’année précédente. [SHUTTERSTOCK]

Bruxelles est prête à jouer les arbitres entre Washington et la Chine en autorisant l’importation de soja américain pour la production de biocarburant. Un geste commercial qui porte préjudice à l’environnement.

Le 7 janvier, la Commission s’est félicitée que les États-Unis deviennent le nouveau fournisseur numéro un de soja en Europe, comme prévu dans le cadre de la déclaration conjointe adoptée en juillet par Jean-Claude Juncker et Donald Trump visant à accroître les échanges commerciaux dans plusieurs secteurs.

Le principal organe exécutif a également déclaré que les importations de soja américain devraient encore augmenter si l’UE autorisait la production de biocarburants au soja en reconnaissant le protocole d’assurance de durabilité du soja américain, supervisé et examiné par le Département de l’Agriculture des États-Unis (USDA).

Pour ce faire, il faudra démontrer que le projet est conforme aux critères européens environnementaux établis en 2009 par la directive sur les énergies renouvelables (RED), bien moins exigeants que les critères de la directive RED II récemment révisée.

L'accord entre Trump et Juncker divise les Européens

Les désaccords pointent leur nez au sein de l’Union européenne, après que Jean-Claude Junker et Donald Trump ont annoncé une trêve commerciale surprise.

La décision de la Commission sur le projet américain sera seulement valable jusqu’au 21 juillet 2021, date ou la nouvelle directive devrait prendre le relais, selon une source de la Commission.

La Commission a ouvert une consultation publique en quatre rubriques qui a été clôturée le 16 janvier. Une décision devrait à présent être prise dans les prochaines semaines.

Prêter main-forte aux États-Unis

L’UE est venue à la rescousse des États-Unis à la suite des tensions sino-américaines qui ont causé en novembre l’arrêt total des exportations de graines de soja américaines en Chine.

Les deux pays avaient conclu une trêve commerciale de 90 jours au début du mois de décembre, mais les exportations de soja demeurent toujours largement en dessous des niveaux historiques au moment même où les États-Unis disposent d’une offre excessive due à des récoltes record.

Les États-Unis exportaient près de 60% de leur soja à la Chine, à savoir près de 12 milliards de dollars (10,6 milliards d’euros), mais après la taxation des graines de soja, de l’acier et d’autres produits d’exportation américains, il leur faut trouver de nouveaux débouchés.

Les négociations entre Trump et Juncker ont permis d’accroître de 112% l’acquisition européenne de soja américain lors des six derniers mois et l’Europe a importé 5,2 millions de tonnes, contre 2,4 millions l’année dernière à la même période, selon la Commission.

L’augmentation des importations européennes de soja est une goutte d’eau dans l’océan, mais au stade actuel les États-Unis doivent compter sur toutes les ventes, leurs exportations étant 40% inférieures à celles de l’an dernier.

Cette initiative ne fait cependant pas que des heureux. « Pourquoi la Commission limiterait-elle la production européenne de biocarburants de première génération pour ouvrir la voie à l’importation de soja également utilisé à cette même fin ? Pour rendre service à l’administration Trump ? », s’interroge Emmanuel Desplechin, secrétaire général de l’association Epure pour la production d’éthanol.

Ce dernier considère le projet comme une nouvelle mesure commerciale contreproductive pour les objectifs européens en matière d’environnement, d’énergie et d’agriculture et comme un coup porté à la production de matières premières pour les biocarburants au sein de l’UE.

«Les tensions entre Chine et États-Unis ne vont pas perdurer»

L’économie mondiale ralentit plus rapidement que prévu, a prévenu le Fonds monétaire international le 21 janvier quelques heures avant l’ouverture du Forum économique de Davos. Mais selon le président de PwC, les relations Etats-Unis-Chine devraient détendre la situation.

Une nouvelle huile de palme ?

Les prix de l’huile de palme brute et des graines de soja rivalisent sur les marchés actuels et futurs. Jusqu’à présent, les tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis n’ont pas seulement affecté le marché du soja, mais aussi celui des oléagineux et d’autres graines potagères.

Les pays exportateurs comme la Malaisie et l’Indonésie redoutent par-dessous tout que le soja en vienne à remplacer l’huile de palme, peu à peu évincée du marché européen.

Pour Luc Vernet, secrétaire général de Farm Europe, un think-tank spécialisé dans l’agriculture, la production de biocarburant avec du soja importé aurait un coût incomparable à celui de l’importation d’huile de palme bon marché du Sud-est asiatique. Emmanuel Desplechin craint quant à lui que le soja arrive en douce et devienne la nouvelle huile de palme.

En 2017, les biocarburants produits au sein de l’UE étaient composés à 55% d’huile de colza, 35% d’huile de palme, 6% d’huile de soja et 4% d’huile de tournesol. En 2018, l’usage de biocarburants sur le marché belge, par exemple, était dix fois plus important que l’année précédente, explique Laura Buffet, responsable des « carburants propres » à l’ONG Transport & environment.

« Pour éviter tout potentiel effet de remplacement entre les huiles utilisées comme biocarburant, le soja doit être classifié comme une culture à haut risque de changement d’affectation des sols indirect et les États membres doivent réduire la part maximale autorisée de biocarburants à base de produits agricoles, » ajoute-t-elle.

En France, l'huile de palme n'est plus un biocarburant

L’Assemblée nationale a voté contre l’avis du gouvernement, lors d’une rare fronde de cette mandature, pour que l’huile de palme ne soit plus considérée comme un biocarburant.  L’Europe doit  trancher dans les prochaines semaines.

 

Le risque actuel est donc que l’UE remplace l’huile de palme par une matière première tout aussi nuisible à l’environnement. Selon une étude de Globiom publiée en 2016 pour la Commission européenne, le biocarburant de soja est deux fois plus nuisible au climat que les carburants d’origine fossile. Un fait confirmé par les données disponibles les plus récentes, selon lesquelles les cultures de soja connaissent une expansion considérable vers les forêts et les savanes, à savoir des zones riches en carbone.

La Commission doit encore statuer sur un acte délégué du RED II qui organiserait la procédure de certification visant à mesurer les risques de changement d’affectation des sols indirect, et permettrait en quelques mots de distinguer les matières premières pour lesquelles on observe une expansion importante vers des zones riches en carbone.

Qualifier le soja de culture à bas risque de changement d’affectation des sols indirects lui permettrait d’échapper au blocage et à l’évincement progressif réservé aux cultures à haut risque.

La reconnaissance du protocole d’assurance de durabilité du soja américain et la discussion avec l’administration Trump n’affectent en rien la préparation de l’acte délégué sur les biocarburants et les risques de changement indirect d’affectation des sols, a soutenu une source de la Commission à Euractiv, ajoutant que l’acte délégué ainsi que le rapport se baseront sur des critères objectifs et sur les meilleures preuves scientifiques disponibles.

En Europe, les tensions commerciales pèsent sur le moral des industriels

La croissance du secteur manufacturier dans la zone euro est tombée en août à un plus bas de près de deux ans, freinée par les tensions commerciales selon la dernière enquête de l’institut Markit. Un article de notre partenaire La Tribune. 

 

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