Le « Made in Monde » : la fin d’un système ?

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Le coronavirus, qui se propage à toute vitesse, menace le modèle économique mondial largement dépendant de la production chinoise. Cette crise sanitaire, additionnée au changement climatique et à la révolution numérique, appelle à une refonte du système, indique Isabelle Durant.

Isabelle Durant est secrétaire générale adjointe de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, et ancienne vice-première ministre de Belgique

Le coronavirus ne cesse de se répandre. Il y a quelques semaines à peine, il était impensable que des villes entières et même des pays soient mis en quarantaine, que des pans entiers de notre économie soient à l’arrêt, que les écoles ferment ou que certains médicaments soient tout à coup introuvables. Tout cela est devenu réalité, en un éclair. On a d’ailleurs du mal à réaliser ce qui arrive, et quelles en sont et en seront les conséquences.

L’onde de choc ne cesse de s’amplifier chaque jour. Le PIB accuse le coup et personne ne sait quand cela s’arrêtera. Les petits et grands événements sont annulés ; même les Jeux olympiques cet été pourraient être affectés.

Ce que nous savons par contre, c’est que notre modèle économique est devenu totalement dépendant d’un pays, la Chine. Au cours des 20 dernières années, ce pays s’est hissé à la place de plus grand exportateur du monde avec, à son actif, un score de 13 % du total des exportations mondiales. Ce statut de champion est particulièrement vrai pour le commerce des produits manufacturés dits intermédiaires. En 2002 la Chine comptait pour 4 % de ce commerce. Aujourd’hui sa part est d’environ 20 %.

L’impact d’une telle concentration se ressent partout dans le monde : la production se contracte ou est mise à l’arrêt selon les cas et les produits, avec un effet domino de l’un sur l’autre. Pour ne citer que quelques exemples, cet effet domino se ressent fortement pour les composants de l’industrie automobile en Europe ou pour les machines en Corée du Sud.

La CNUCED estime qu’en 2020, l’impact de l’épidémie sur les réseaux mondiaux de production pourrait avoisiner 50 milliards de dollars. Un montant qui ne prend en considération que le ralentissement de la Chine au courant de février et qui n’inclut pas la diminution de la demande de la Chine certainement amenée à impacter les exportateurs de produits de base de beaucoup de pays en développement.

Le coronavirus compromet la signature d’un accord entre l'UE et la Chine en 2020

La conclusion d’un accord commercial UE-Chine cette année pourrait poser un « réel défi », et l’épidémie de coronavirus, qui oblige les deux parties à annuler plusieurs rounds de négociations, rend le processus encore plus difficile.

Les incitants à l’investissement seront aussi concernés. Dans les faits, les investissements étrangers directs risquent de diminuer de 5 à 15 % en 2020. Et ce ne sont pas seulement des perspectives de court terme, mais on anticipe déjà un impact sur la croissance à long terme.

Dépendance et concentration ne sont pas des problèmes nouveaux. On a assisté ces dernières décennies à la généralisation de réseaux de production dits intégrés, le développement de longues chaînes de valeur auquel s’ajoute la production « just in time », et ce modèle particulièrement développé en Chine est progressivement devenu le modèle dominant dans le commerce international.

« L’atelier du monde » s’est aussi développé grâce à la stratégie de son gouvernement qui s’est traduite par une politique centralisée et subsidiée. C’est d’ailleurs très précisément ce que les États-Unis contestent au travers de la formule « America first » et la raison pour laquelle ils ont augmenté leurs tarifs entraînant les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine au cours des 2 dernières années.

Il n’y a évidemment aucun doute quant au fait que l’expansion massive de l’économie chinoise a permis d’incroyables résultats en termes de création d’emplois, de revenus du commerce et que cette politique a permis de sortir des millions de personnes de la pauvreté. Et ceci n’est pas vrai que pour la Chine : c’est aussi le cas pour les pays qui bénéficient de cette importante demande de l’industrie chinoise.

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Ce que nous expérimentons aujourd’hui c’est le risque associé à cette grande dépendance. Et comme pour tout risque lié à la concentration, le principal remède est la diversification. En diversifiant la source et la destination des marchés, on atténue ce risque. Cela peut évidemment faire grimper les prix en raison de moindres économies d’échelle, mais ce surcoût doit être lu au regard d’une moindre exposition, liée au fait d’avoir un plus grand nombre de fournisseurs.

Mais ne nous trompons pas, la crise actuelle n’est pas la première à souligner ce symptôme. Il y a à peine 10 ans, le monde expérimentait l’effet domino de la crise financière. Si on ajoute à cela les effets du dérèglement climatique et de la révolution numérique — et donc de la possibilité grandissante de remplacement des postes de travail par des robots — sur le commerce international, nous devons remettre le modèle actuel en question. Le « Business as usual » n’est plus une option.

Ce dont nous avons besoin, c’est d’un modèle plus diversifié en termes de production, qui se fonde sur des chaînes de valeur plus courtes et contribue à une meilleure intégration régionale.

De tels modèles par la traçabilité qu’ils permettent contribueraient également à un meilleur contrôle du respect des standards sociaux, environnementaux et de santé qui deviennent de plus en plus importants pour un nombre grandissant de consommateurs.

Ces derniers sont, on le sait, de plus en plus exigeants quant à l’origine des produits et la manière dont s’organise le partage des bénéfices tout au long de la chaîne de production. Certains sont disposés à payer le prix premium pour garantir de meilleures conditions de travail et de revenus pour les petits producteurs de café ou de chocolat par exemple. En outre, de nombreuses autorités publiques ont appliqué ces critères dans leurs marchés publics de fournitures ou de services.

Cela explique aussi pourquoi les ventes de produits certifiés Fair trade ont grimpé de 15 % en 2018 pour atteindre 9,8 milliards d’Euros (10,9 milliards de dollars) selon le Rapport annuel 2018-2019 de Fair Trade International. Il est à espérer que le modèle plus équitable et plus durable sera de plus en plus adopté par les entreprises multinationales parce qu’elles donnent le ton dans les chaines de valeurs.

Avons-nous atteint le point de basculement vers un changement profond du modèle actuel ? Le coronavirus nous révèle de façon interpellant et douloureuse les risques associés à l’hyperdépendance et à l’hyperconcentration. S’ajoute à cela la réalité du changement climatique qui insuffle de nouveaux comportements chez les producteurs et des consommateurs.

Voilà qui peut tracer le chemin et nous obliger à repenser notre façon de faire et d’aller vers des modèles plus soutenables. L’effet du Green Deal européen et l’influence qu’il peut avoir sur le reste du monde sera à ce prix.

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