Jacques Delors, architecte de la construction européenne, s’est éteint à l’âge de 98 ans

Depuis Bruxelles où il restera à la tête de la Commission de 1985 à 1995, Jacques Delors a joué les architectes pour façonner les contours de l’Europe contemporaine. [EPA/OLIVIER HOSLET]

Apôtre inébranlable de la construction européenne, père de l’euro, espoir éphémère de la gauche française à la présidentielle de 1995, Jacques Delors est mort mercredi (27 décembre) à l’âge de 98 ans.

L’ancien président de la Commission européenne est décédé, dans sa 99e année, mercredi dans la matinée « à son domicile parisien dans son sommeil », a annoncé à l’AFP sa fille Martine Aubry.

Sur X (ex-Twitter), Emmanuel Macron a évoqué un « inépuisable artisan de notre Europe » et un « homme d’État au destin français ».

Dans un communiqué transmis par l’Élysée, le président de la République a salué « l’œuvre d’un architecte de la France et de l’Europe moderne qui mariait les trois couleurs et les douze étoiles ». « Son héritage, plus vivant que jamais, nous invite à marcher, sur ses pas, vers une Europe souveraine et fraternelle, résolument tournée vers l’avenir. »

Le chancelier allemand Olaf Scholz a pour sa part déploré la perte d’un « visionnaire devenu un architecte de l’UE telle que nous la connaissons aujourd’hui ». « Il est de notre responsabilité de poursuivre aujourd’hui son travail pour le bien de l’Europe », a ajouté le chancelier dans un message sur son compte X.

Façonner l’Europe

Sa disparition « créera une vive émotion dans toute l’Europe tant il aura contribué à la façonner », a réagi l’ex-président socialiste François Hollande.

Ancien ministre de l’Économie sous François Mitterrand (1981-1984), Jacques Delors avait douché les espoirs de la gauche en refusant de se présenter à l’élection présidentielle de 1995 alors qu’il était le grand favori des sondages.

« Je n’ai jamais organisé ma vie en fonction d’une carrière à réaliser », affirmait-il dans ses Mémoires.

Depuis Bruxelles où il restera à la tête de la Commission de 1985 à 1995, il a joué les architectes pour façonner les contours de l’Europe contemporaine : mise en place du marché unique, signature des accords de Schengen, Acte unique européen, lancement du programme Erasmus d’échanges étudiants, réforme de la politique agricole commune, mise en chantier de l’Union économique et monétaire qui aboutira à la création de l’euro…

Il soutient aussi l’intégration rapide à la Communauté économique européenne de la République démocratique allemande dans le sillage de la réunification du pays.

Son action et sa vision du continent comme une « fédération d’États-nations » lui valent d’être comparé aux pères fondateurs de l’Europe d’après-guerre.

En 2015, il avait été fait « Citoyen d’honneur de l’Europe », distinction dont seuls Jean Monnet et Helmut Kohl furent également honorés.

« L’œuvre de sa vie […] a façonné des générations entières d’Européens, dont la mienne », a commenté Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne.

« Jacques Delors a conduit la transformation de la Communauté économique européenne vers une véritable Union, fondée sur des valeurs humanistes et appuyée sur un marché unique et une monnaie unique, l’euro », a pour sa part commenté le président du Conseil européen, Charles Michel, sur X.

« Ses réussites furent nombreuses », a déclaré la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde, citant « le chemin qu’il avait façonné vers la création d’une monnaie commune ».

Outre-Atlantique, le secrétaire d’État américain Antony Blinken a également salué la mémoire de Jacques Delors en le qualifiant de « visionnaire » qui a « transformé l’Europe », indiquant sur X qu’il avait opéré cette transformation « en servant inlassablement l’idée d’une Europe unie et libre ». « Nous rendons hommage à son héritage en continuant à croire en cette vision et en la force de notre lien transatlantique », a ajouté le chef de la diplomatie américaine.

Jusqu’au bout Jacques Delors aura défendu l’unité de l’Europe, appelant en mars 2020 les chefs d’État et de gouvernement de l’Union à plus de solidarité au moment où ces derniers s’écharpaient sur la réponse commune à apporter à la pandémie de Covid-19.

Fin 1994, son renoncement spectaculaire à candidater à l’élection présidentielle en France, annoncé après six mois de suspens en direct à la télévision devant 13 millions de téléspectateurs dans l’émission « 7 sur 7 » d’Anne Sinclair, avait stupéfait les Français.

« Je vais atteindre 70 ans, je travaille sans relâche depuis 50 ans et il est plus raisonnable, dans ces conditions, d’envisager un mode de vie plus équilibré entre la réflexion et l’action », avait-il alors expliqué.

« Je ne dis pas que j’ai eu raison »

« Je n’ai pas de regrets », mais « je ne dis pas que j’ai eu raison », avait-il commenté dans Le Point en 2021. « J’avais un souci d’indépendance trop grand, et je me sentais différent de ceux qui m’entouraient. Ma façon de faire de la politique n’était pas la même. »

Sa carrière politique avait ensuite marqué le pas et c’est presque en simple militant que Jacques Delors avait poursuivi ses combats à partir du milieu des années 90.

Avec ses centres de réflexion, « Club témoin » ou « Notre Europe » (devenu ensuite « Institut Jacques-Delors » et installé à Paris, Bruxelles et Berlin), il a plaidé jusqu’au bout pour un renforcement du fédéralisme européen, réclamant davantage d’« audace » à l’heure du Brexit et des attaques de « populistes de tout acabit ».

Né à Paris le 20 juillet 1925 dans un milieu simple et catholique, Jacques Delors était passé du patronage de paroisse à la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), à laquelle il reste lié toute sa vie.

Il entre à la Banque de France, puis adhère à la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) et participe à la déconfessionnalisation du syndicat, qui donne naissance à la Confédération française démocratique du travail (CFDT).

C’était « un militant », « un syndicaliste engagé », ont souligné tour à tour les dirigeants des deux organisations.

« Le constat des injustices et ma foi chrétienne m’ont amené à militer », expliquait Jacques Delors, en insistant toutefois sur le fait qu’il ne « portait pas son catholicisme en bandoulière ».

Cet admirateur de Pierre Mendès France avait attendu 1974 et l’âge de 49 ans pour s’encarter au Parti socialiste (PS), avec l’espoir d’« être utile ».

Deuxième gauche française

Du gaullisme social avec Jacques Chaban-Delmas à l’union de la gauche, puis au social-réalisme aux côtés de François Mitterrand, Jacques Delors a tracé les contours d’une deuxième gauche française.

« Je suis un social-démocrate », résumait-il pour Le Point.

À la tête des Finances publiques sous Mitterrand, il fut l’un des initiateurs du tournant de la rigueur à partir de 1982, évitant à la France de plonger dans l’inflation.

Jacques Delors s’est marié en 1948 avec une collègue partageant ses convictions syndicales et religieuses, Marie Lephaille, décédée en 2020. Ils auront deux enfants : Martine Aubry, qui naît en 1950, puis Jean-Paul, né en 1953 et emporté par une leucémie en 1982.

Il avait apporté son soutien à sa fille Martine Aubry, aujourd’hui maire de la ville de Lille et ex-ministre, lors de la primaire du PS en vue de la présidentielle de 2012. « Elle a quelque chose de plus que moi, avait-il confié magnanime. Sa générosité est sans limite. »

Wolfgang Schäuble, le Cerbère des finances européennes, s’est éteint

Figure marquante de la vie politique allemande de l’après-guerre, il a incarné à lui seul pendant des années le rigorisme budgétaire promu par son pays en Europe : Wolfgang Schäuble s’est éteint à l’âge de 81 ans.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]

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