La mise en œuvre d’une « Europe puissance » s’impose pour faire face à une nouvelle donne géopolitique. Pour l’ancien premier ministre italien Enrico Letta, cela doit passer par une politique industrielle qui limite les risques de fragmentation du marché unique et la concrétisation de l’Union des marchés des capitaux (UMC).
En septembre, M. Letta a été chargé par les institutions européennes de présenter un rapport sur l’avenir du marché unique européen. Ce rapport sera le sujet d’un débat entre chefs d’Etats en mars 2024.
Président de l’Institut Jacques Delors, un groupe de réflexion basé à Paris, M. Letta explique à Euractiv lors d’une interview souhaiter raviver l’esprit de Jacques Delors, dont le « rapport Delors » de 1989 avait établi les bases de la création du marché unique.
« Aujourd’hui on voit très bien que le rêve qui était à la genèse du ‘Single Market’ de [Jacques] Delors est vraiment moins présent », a déclaré M. Letta à Euractiv.
Cela peut s’expliquer par trois événements clefs qui auraient « profondément bousculé » le marché unique, souligne l’ancien Premier ministre : le Brexit, la pandémie de covid-19 et la guerre en Ukraine, qui trahit l’idéal colonisateur de Vladimir Poutine.
Selon Enrico Letta, ces trois crises ainsi que la concurrence que la Chine impose à l’UE oblige cette dernière à réfléchir à un marché unique non seulement au niveau européen, mais aussi au niveau mondial.
Fragmentation et politique industrielle
Dans un monde géopolitiquement instable, le marché unique doit donc garantir la puissance de frappe européenne et sa force industrielle.
« Le vrai sujet est de s’accorder sur une manière d’atteindre cet objectif d’ ‘Europe puissance’ sans porter atteinte au système des quatre libertés » que sont la libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes, à la base du marché unique.
Pour l’instant, Enrico Letta ne cache pas ses craintes que le marché unique comme il a été pensé soit compromis : « Bien évidemment, l’explosion des aides d’État qui a suivi ces trois grandes crises [Brexit, Covid-19 et guerre en Ukraine] est un réel sujet de préoccupation ».
Alors qu’il parcourt l’Europe pour recueillir des témoignages en amont de la rédaction de son rapport, il constate de nombreuses inquiétudes, principalement de la part de petits pays membres qui n’ont pas les moyens de subventionner leurs industries dans la même mesure que l’Allemagne ou la France.
Selon des chiffres de la Commission dont Euractiv s’était fait l’écho, les aides d’Etat fournies par l’Allemagne et la France représentent à elles seules plus de 70 % des aides d’État approuvées par la Commission européenne depuis début 2022.
« Je vois qu’il y a une division profonde entre grands pays et petits pays de l’Union », a averti M. Letta. Mais il précise dans la foulée que la réponse n’est pas non plus à un retour au fonctionnement des aides d’Etat de 2019 – qui établissait des règles beaucoup plus strictes.
Non seulement le monde a changé, mais trois années d’assouplissement des règles en matière d’aides d’État ont conduit à un changement d’ordre « philosophique », a expliqué M. Letta.
« On ne peut pas revenir à ce qui se faisait avant. Le Covid-19 et la guerre en Ukraine ont trop changé la donne », estime-t-il.
Le début d’une réponse existe plutôt dans une réflexion européenne des enjeux industriels : « Je ne pense pas qu’on puisse laisser [cette question] au niveau national », précise l’homme politique italien.
Union des marchés de capitaux
Lundi (9 octobre), M. Letta se présentera devant la commission des Affaires économiques du Parlement européen afin de participer à un débat sur la question de l’avenir du marché unique et de l’Union des marchés des capitaux (UMC).
En effet, l’un ne va pas sans l’autre, explique Enrico Letta, qui considère essentiel l’aboutissement de l’UMC pour contribuer à une réforme profonde du marché unique.
« Sans un marché financier européen qui fonctionne, il ne peut pas y avoir d’Europe puissante au niveau mondial », a-t-il déclaré, n’hésitant pas à qualifier la « fragmentation des marchés des capitaux européens » d’une des plus grandes faiblesses de l’Europe.
Ces dernières semaines, Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE) et Fabio Panetta, membre de son directoire, ont également appelé à la finalisation de l’UMC. M. Panetta soutient en outre la création d’un actif européen stable, comparable aux obligations du Trésor américain – ce qui impliquerait une nouvelle forme intégration fiscale européenne.
Cette proposition « très forte, je la partage », souligne l’ancien Premier ministre, sans pour autant nier la complexité tant technique que politique d’un tel sujet.
Travailler avec Mario Draghi
M. Letta n’est pas le seul homme politique de haut niveau à rédiger un rapport sur l’avenir du projet européen. La Commission européenne a chargé Mario Draghi, un autre ancien Premier ministre italien et ancien président de la BCE, de rédiger un rapport sur la manière dont l’UE peut assurer sa compétitivité.
Le rapport de M. Letta est attendu en mars, celui de M. Draghi un peu plus tard, au début de l’été. Selon M. Letta, les deux hommes politiques sont en contact et collaborent.
« On a la chance d’être deux personnes qui se respectent beaucoup et qui ont toujours beaucoup travaillé ensemble dans le passé et donc c’est facile ».
En ce qui concerne son propre rapport, M. Letta espère qu’il ne se perdra pas dans les tiroirs des institutions européennes et qu’il contribuera à façonner le débat pour la prochaine législature européenne, qui débutera à l’été 2024.
[Théo Bourgery-Gonse a contribué à la rédaction de cet entretien et à son édition]




