L’UE s’arme pour faire face à la compétition technologique « féroce » avec la Chine

Cette proposition s’inscrit également dans le cadre d’une initiative plus large de « réduction des risques » auxquels l’Union est confronté vis-à-vis de la Chine de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, annoncée en mars 2023. [EPA-EFE/OLIVIER HOSLET]

La Commission européenne a officiellement dévoilé ses plans visant à renforcer la sécurité économique de l’UE ce mercredi (24 janvier), dans la dernière tentative en date de Bruxelles pour contrer l’influence chinoise dans les domaines stratégiques de l’économie de l’Union, notamment les technologies sensibles.

Le paquet sur la sécurité économique fait suite à la proposition de la Commission en juin 2023 de renforcer le mécanisme de contrôle des investissements directs étrangers (IDE) dans l’UE ainsi que les investissements des entreprises européennes à l’étranger.

Cette proposition s’inscrit également dans le cadre d’une initiative plus large de « réduction des risques » auxquels l’Union est confrontée vis-à-vis de la Chine de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, annoncée en mars 2023.

Mercredi, les commissaires européens à la Concurrence et au Commerce, Margrethe Vestager et Valdis Dombrovskis, le paquet préparé par l’exécutif.

« Cette stratégie repose sur un constat très simple : il existe une concurrence féroce à l’échelle mondiale pour les technologies dont nous avons le plus besoin », a déclaré Mme Vestager lors de la conférence de presse mercredi.

« Et dans cette compétition, l’Europe ne peut pas être simplement le terrain de jeu des plus grands acteurs. Nous devons être en mesure de jouer nous-mêmes. »

Technologies critiques : l’UE pourrait imposer des contrôles plus stricts des exportations à partir du printemps 2024

La Commission européenne a annoncé mardi qu’elle entamerait avec les États membres des évaluations des risques dans quatre domaines technologiques, ce qui pourrait conduire à des mesures restrictives telles que des contrôles plus stricts exportations.

Une initiative trop vague ?

Outre le renforcement du contrôle des investissements directs étrangers dans l’UE et de la coordination entre les États membres pour identifier les risques éventuels liés aux investissements étrangers, le nouveau paquet appelle à un « contrôle plus efficace par l’UE » des exportations de biens à « double usage » (c’est-à-dire civil et militaire).

Le Conseil européen est également invité à recommander des mesures spécifiques visant à « renforcer la sécurité autour de la recherche » dans l’ensemble de l’Union.

S’exprimant sur le paquet, le commissaire Valdis Dombrovskis a déclaré que la Commission consulterait les États membres et d’autres acteurs concernés pour définir les paramètres des contrôles des investissements sortants, mais que la Commission elle-même recommandait de se concentrer sur un ensemble restreint de technologies sensibles, y compris l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs avancés, l’industrie quantique et les biotechnologies.

Alicja Bachulska, chargée de mission au Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), a déclaré à Euractiv que le paquet représentait un pas en avant important, mais l’a jugé trop « vague ».

Elle a également noté que la proposition ne prenait pas en compte les impacts négatifs que ces règles pourraient avoir sur les entreprises.

« Si ces changements de politique doivent être pris au sérieux, ils entraîneront des coûts », a-t-elle déclaré. « Et si ces coûts peuvent être nécessaires pour que l’UE conserve sa compétitivité économique à long terme, à court terme, ils susciteront des tensions entre certaines communautés d’affaires et Bruxelles. »

L’analyse de Mme Bachulska a été corroborée par une déclaration publiée le même jour par Ulrich Ackermann, directeur du bureau du commerce extérieur de l’association allemande de l’industrie des machines (VDMA).

« Les investissements européens à l’étranger ne mettent pas en péril la sécurité et l’ordre publics dans l’UE », a-t-il souligné, ajoutant que les nouvelles mesures rendraient « les contrôles à l’exportation plus complexes et plus compliqués, avec encore plus de charge administrative pour les entreprises concernées, sans apporter d’améliorations ».

Les entreprises chinoises critiquent la stratégie de « réduction des risques » de l’UE

Malgré les garanties émises par l’Union européenne sur le fait qu’elle ne souhaite pas opérer un découplage commercial avec la Chine, les entreprises chinoises se disent préoccupées par l’incertitude qui entoure leur avenir dans l’UE, mais continuent néanmoins d’y investir.

Trop de « coordination molle »

« Nous devons améliorer notre coordination afin de mieux nous protéger, rendre les investissements plus sûrs et contrôler l’exportation de produits sensibles pour éviter qu’ils ne tombent entre de mauvaises mains », a affirmé M. Dombrovski lors de la conférence de presse.

Sander Tordoir, économiste principal du groupe de réflexion Centre for European Reform, a toutefois critiqué le paquet présenté pour avoir proposé « trop de coordination molle qui a jusqu’à présent échoué ».

« Je pense que ce qu’ils font est logique d’un point de vue directionnel », a expliqué M. Tordoir à Euractiv. « Ils se concentrent sur les bonnes failles de la boîte à outils, comme les contrôles des exportations et des IDE, là où l’Europe a été la plus vulnérable et la plus fragmentée », a salué l’économiste.

Cependant, « ils doivent être plus agressifs et bien “européaniser” le tout, afin que la Chine ne puisse pas s’appuyer sur des États membres individuels pour que l’UE se fracture », a-t-il ajouté.

M. Tordoir a également souligné que les États-Unis avaient réussi à faire pression sur les Pays-Bas l’année dernière pour qu’ils réduisent leurs ventes de semi-conducteurs avancées à la Chine, ce qui illustre bien la nécessité d’une plus grande coordination au sein de l’UE pour définir les contrôles à l’exportation.

« Les États-Unis restent bien sûr un allié, mais nos intérêts divergent parfois », a-t-il déclaré. « Je pense qu’il serait préférable que l’ensemble de l’UE soutienne ce type d’initiatives. »

Il a également noté que la Commission semblait être « quelque peu revenue sur ses pas » par rapport à ses propositions plus strictes et favorables à la centralisation publiées l’année dernière.

Il a attribué ce changement au fait que 2024 est une année électorale et que Mme von der Leyen préfère certainement se montrer prudente à l’idée de priver certains États membres — en particulier l’Allemagne, dont le partenaire commercial le plus proche est la Chine — de leur capacité à déterminer leur propre stratégie de sécurité économique.

« Je pense qu’une vision politique tactique à court terme l’a probablement emporté », a-t-il déclaré.

Les nouveaux plans de l’UE interviennent dans un contexte de fragmentation économique croissante. Lors du Forum économique mondial (FEM) de Davos la semaine dernière, la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde, a souligné à plusieurs reprises que les pays, en particulier ceux de l’UE, privilégient actuellement la « sécurité » par rapport à l’ « efficacité » dans leurs relations avec les autres nations.

Ses remarques ont été reprises mercredi  par M. Dombrovskis. « Ces dernières années nous ont appris quelques leçons difficiles au sujet des risques d’une dépendance excessive », a-t-il déclaré, faisant référence aux chocs de la chaîne d’approvisionnement déclenchés par la pandémie Covid-19 et à la crise énergétique résultant de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

« Pour préserver l’ouverture de l’UE, nous devons nous atteler à ces risques », a-t-il conclu.

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[Édité par Anne-Sophie Gayet]

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