La Chine a rendu « un grand service » au monde en réduisant le coût des technologies propres comme les panneaux solaires, mais un pouvoir économique accru s’accompagne de responsabilités accrues, a déclaré Fatih Birol, directeur de l’Agence internationale de l’énergie (IEA), à Euractiv lors d’un entretien avant la COP28 à Dubaï.
La COP28 devrait s’ouvrir sur une promesse : tripler les capacités d’énergies renouvelables et doubler l’efficacité énergétique d’ici 2030 par rapport à 2022.
Si cet objectif se concrétise, il sera dû en grande partie à la Chine, qui a rendu les technologies propres telles que les panneaux solaires plus abordables dans le monde entier, a déclaré M. Birol, directeur exécutif de l’IEA.
« La Chine est la championne des énergies propres. Elle est numéro un mondial dans le secteur de l’énergie solaire, des voitures électriques, du nucléaire, de l’hydroélectricité — tout », a déclaré M. Birol à Euractiv lors d’un entretien exclusif en amont de la COP28.
Pour Pékin, c’est l’histoire d’une montée en puissance dans la fabrication de technologies propres, qui a commencé avec les panneaux solaires il y a plus de dix ans.
« L’Europe était un leader dans le domaine de l’énergie solaire il y a 20 ans, mais elle a laissé tomber et la Chine a pris le relais. Aujourd’hui, 80 % des panneaux solaires dans le monde sont fabriqués en Chine », a déploré M. Birol.
Du point de vue de l’UE, le risque est de voir cette situation se répéter dans d’autres secteurs tels que celui des véhicules électriques et des éoliennes, où les fabricants chinois gagnent des parts de marché en raison du coût moins élevé de la main-d’œuvre et de leur accès à des matières premières abondantes.
En septembre, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a annoncé une « enquête antisubventions sur les véhicules électriques en provenance de Chine », affirmant que les « prix [étaient] maintenu[s] artificiellement bas par des subventions publiques massives ».
Une enquête similaire est en cours de préparation pour les éoliennes, alors que le fabricant chinois Goldwind est en passe de devenir numéro un mondial au détriment des fabricants européens.
Pour Fatih Birol, il y a là quelques leçons à tirer pour l’Europe.
« Développer des technologies d’énergie propre, c’est comme courir un marathon. La médaille d’or revient à l’athlète qui franchit la ligne d’arrivée après avoir couru 42 kilomètres, et non à celui qui parcourt les 10 premiers kilomètres le plus rapidement », a-t-il métaphorisé.
« Je dis cela parce que l’Europe est aujourd’hui un leader dans le domaine des pompes à chaleur, des électrolyseurs et des technologies éoliennes en mer. Cette fois-ci, l’Europe devrait faire attention à ne pas abandonner la course après les 10 premiers kilomètres », a-t-il poursuivi.
La « responsabilité » de la Chine
Le poids économique croissant de la Chine — et sa position de premier émetteur mondial de gaz à effet de serre — confère également à Pékin de nouvelles responsabilités dans la lutte contre la crise climatique et le plafonnement plus rapide de ses émissions.
Cela signifie qu’elle doit apporter une contribution substantielle au financement international de la lutte contre le changement climatique, notamment au fonds pour les pertes et les dommages que les pays devraient mettre en place au cours de la première journée de la COP28.
« La Chine, comme d’autres pays financièrement puissants, a la responsabilité de développer les énergies propres sur son territoire et de compléter cette action par un soutien aux pays à faible revenu dans d’autres parties du monde », a déclaré M. Birol.
L’aide aux pays pauvres sera l’une des clés du succès de la COP28. Avec plus d’argent pour les énergies propres, les pays en développement seront plus enclins à accepter des objectifs plus élevés en matière de lutte contre le changement climatique et à abandonner plus tôt les combustibles fossiles.
Et la situation est critique, souligne Fatih Birol.
Les investissements dans les énergies propres ont atteint 1 800 milliards de dollars cette année dans le monde, mais « la quasi-totalité de l’augmentation est venue des économies avancées et de la Chine », tandis que les investissements sont restés « stables » dans les pays émergents et en développement, où la majeure partie de la croissance des émissions de gaz à effet de serre est attendue au cours des prochaines décennies.
« Je pense que le financement de l’énergie propre dans les pays en développement est la ligne de faille de tous les problèmes liés au changement climatique dans le monde aujourd’hui », a déclaré M. Birol.
« En Afrique, une personne sur deux n’a pas accès à l’électricité, malgré l’énorme potentiel de l’énergie solaire. Pour vous donner une idée, la quantité totale d’électricité solaire produite dans toute l’Afrique représente la moitié de la quantité d’électricité solaire produite aux Pays-Bas. Il s’agit donc d’une grande injustice à laquelle il faut remédier de toute urgence. »
Financement de l’énergie propre
Pour remédier à cette situation, il faudra déployer des moyens financiers considérables, ce qui rend la contribution de Pékin plus essentielle que jamais, a déclaré M. Birol.
Selon le chef de l’IEA, cela devrait se traduire par une augmentation du financement des énergies propres par les institutions financières multilatérales telles que la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, la Banque africaine de développement, la Banque asiatique de développement et la Banque européenne d’investissement.
« Nous devrions trouver des mécanismes crédibles pour soutenir le financement de la transition dans les pays émergents et en développement », a déclaré M. Birol.
« Si vous voulez construire une centrale solaire en Afrique, le coût de l’investissement sera trois à quatre fois plus élevé qu’en Europe parce que les investisseurs considèrent l’Afrique comme un marché risqué. »
Pour contrer cet écueil, « la Banque mondiale et d’autres organismes devraient mettre en place un mécanisme de réduction des risques afin de garantir aux investisseurs qu’ils obtiendront un retour sur investissement», a-t-il ajouté.
Selon lui, l’UE pourrait également financer en parallèle des programmes pour réduire le recours, pour cuisiner, aux solutions très émissives et très dangereuses pour la santé et l’environnement comme les fourneaux à bois.
« Régler ce problème une fois pour toutes coûterait quatre milliards d’euros. Aujourd’hui, l’aide publique au développement européenne totale pour l’Afrique s’élève à 25 milliards d’euros », a fait remarquer M. Birol, suggérant que le passage à l’action n’était donc pas insurmontable.
Arrêter le charbon
À Dubaï, l’UE et les États-Unis tenteront également de convaincre la Chine et d’autres économies émergentes d’arrêter d’alimenter le changement climatique et de « cesser de construire sans relâche de nouvelles centrales au charbon » — ce qu’a souligné l’envoyé américain pour le climat, John Kerry, dans un récent article d’opinion cosigné avec M. Birol.
Le chef de l’IEA a admis qu’il serait difficile de parvenir à un accord sur l’élimination progressive du charbon lors de la COP28 compte tenu de la réticence des pays en développement et de la Chine à entraver leurs perspectives de croissance.
« Je pense que ce sera loin d’être facile. Mais si les pays sont favorables à l’Accord de Paris, il est impossible de ne pas réduire le recours aux combustibles fossiles tout en restant conforme à l’Accord de Paris — ils doivent choisir. »
Pourtant, M. Birol pense qu’une solution peut être trouvée. « Avec de bonnes conditions et une bonne formulation autour du déclin des combustibles fossiles, nous pourrions obtenir l’adhésion de nombreux pays, y compris la Chine et l’Inde ».
« Je suis plein d’espoir, mais il s’agit certainement d’un sujet de discussion difficile entre les pays. »
Quoi qu’il en soit, le chef de l’IEA estime que les combustibles fossiles sont voués à disparaître, qu’un accord soit ou non trouvé pour éliminer progressivement le charbon lors de la COP28.
« Je pense que l’utilisation des combustibles fossiles diminuera dans le monde entier, y compris en Chine et en Inde, d’ici quelques années, indépendamment de l’accord de Paris, sur la base de l’économie et du développement technologique. »
« J’espère vivement que la consommation de charbon en Chine atteindra bientôt son maximum et commencera à diminuer », a-t-il conclu.
[Entretien réalisé avec Paul Messad]





