Des experts demandent à l’UE d’intervenir pour la restitution des œuvres d’art pillées durant la période coloniale

Trois grandes statues royales (XVIIIe siècle) de l’ancien Royaume de Dahomey (actuel Bénin), exposées au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, à Paris, en novembre 2018. [EPA-EFE/CHRISTOPHE PETIT TESSON]

Alors que certains États membres de l’UE commencent à restituer des œuvres d’art pillées à leurs anciennes colonies, des experts demandent que les lignes directrices de l’UE soient « harmonisées » et favorisent la restitution d’objets culturels aux musées africains.

La demande de restitution d’objets d’art volés pendant la période coloniale a pris de l’ampleur ces dernières années en raison du regain d’attention pour le passé colonial de l’Europe.

Selon Larissa Förster, responsable du département des biens culturels issus de contextes coloniaux à la German Lost Art Foundation, les manifestations Black Lives Matter en 2020 ont contribué à « alimenter le débat », mais les discussions sur le rapatriement d’œuvres d’art étaient en réalité déjà engagées avant cela.

La France avait entamé des discussions sur la restitution d’œuvres d’art en 2017 après que Emmanuel Macron avait promis de rendre des objets au Bénin dans un discours prononcé à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. Quelque 26 de ces objets pillés lors d’un siège au XIXe siècle ont été rendus au pays africain à l’automne dernier.

Cependant, un rapport de 2018 commandé par le gouvernement français a révélé que jusqu’à 90 000 œuvres d’art africaines étaient conservées dans les musées du pays, alors qu’environ 90 % du patrimoine culturel africain se trouve toujours en dehors du continent aujourd’hui.

Une poignée d’autres États membres de l’UE se montrent de plus en plus actifs sur le sujet, à l’instar de l’Allemagne, qui s’apprête à restituer des sculptures béninoises dans le courant de l’année.

En juillet dernier, le gouvernement belge a quant à lui déclaré qu’il allait commencer à restituer les objets obtenus de manière illégitime. Une commission d’experts effectuera des recherches sur la provenance des quelque 85 000 objets conservés au Musée de l’Afrique, à Bruxelles.

Le directeur du musée, Guido Gryseels, estime qu’environ 1 000 à 2 000 de ces objets ont été acquis par la force ou durant des pillages, mais il ajoute qu’il n’est pas toujours possible de retracer leur origine, notamment dans le cas de dons. De plus, selon lui, la discussion sur la provenance d’un objet est complexe car la plupart des objets ont été acquis « dans le contexte d’un échange inégal ».

Tous ne sont pas prêts à s’engager

D’autres États membres, en revanche, ne souhaitent pas s’engager sur cette question. En 2020, par exemple, l’Assemblée nationale portugaise a voté contre un projet de loi qui visait à restituer des œuvres d’art aux anciennes colonies.

« Le principal obstacle [à la restitution d’œuvres d’art] est le manque de volonté politique de le faire, de s’engager dans l’héritage colonial de l’Europe », a déclaré Jürgen Zimmerer, professeur à l’Université de Hambourg.

Actuellement, la restitution des objets culturels relève de la compétence des États membres et est une question sur laquelle l’UE n’interfère pas, a indiqué un porte-parole de la Commission européenne à EURACTIV.

Cependant, les experts et les eurodéputés demandent de plus en plus à la Commission la mise en place d’un cadre européen sur le rapatriement des œuvres d’art.

« Nous avons besoin d’un cadre transnational, car tout comme le colonialisme était un projet européen, le vol des œuvres d’art l’était aussi », a déclaré M. Zimmerer.

Selon l’eurodéputée Salima Yenbou (Verts/ALE), le rapatriement des œuvres d’art devrait devenir une question européenne « afin de calmer le jeu, d’éviter l’hystérie et de prendre le recul nécessaire, ce qui est souvent impossible dans les États membres les plus concernés par la question ».

2022 : L’accès aux vaccins jette une ombre sur le plan de partenariat UE-Afrique

Près de deux ans après que la Commission européenne a présenté des plans pour un « partenariat stratégique » avec l’Afrique, et après des retards répétés, le sommet tant attendu entre l’UE et l’Union africaine, est sur le point d’avoir lieu.

Directives européennes à venir

Mme Yenbou est la rapporteure pour un rapport demandant des lignes directrices européennes sur la restitution des œuvres d’art pillées qui devrait être voté en plénière en mars prochain.

Selon elle, les lignes directrices de l’UE pourraient aider à combler le vide qui persiste dans les lois européennes et nationales et pourraient jouer un rôle crucial dans la réconciliation avec les anciennes colonies.

« Restituer des œuvres d’art, ce n’est pas seulement rendre à un pays ses biens matériels », a-t-elle expliqué. « Il s’agit de leur rendre leur identité culturelle et de faire renaître la culture que nos prédécesseurs ont honteusement tenté d’effacer. »

Pendant le colonialisme, les œuvres d’art pillées par les puissances coloniales européennes étaient souvent échangées et se retrouvaient éparpillées dans différents pays.

« Beaucoup de pays africains ne savent pas où se trouve leur patrimoine culturel aujourd’hui. Ils savent qu’il se trouve quelque part dans les musées occidentaux, mais ils ne savent pas lesquels exactement », a déclaré M. Gryseels.

Selon lui, des lignes directrices européennes pourraient garantir une meilleure transparence des collections européennes tout en encourageant les nations moins actives sur le sujet à développer une politique de restitution.

La réticence de certains pays à restituer les œuvres d’art volées s’explique également par des inquiétudes quant à la capacité des musées africains à stocker et à protéger les objets de manière adéquate. « Les institutions africaines peuvent manquer de capacités et de moyens pour préserver, étudier et exposer [les objets] de manière adéquate », peut-on lire dans une enquête menée en 2020 par la Fondation africaine pour le développement.

Toutefois, M. Zimmerer estime qu’il s’agit là d’une « excuse dépassée ». Selon lui, le risque de perte de ces objets en raison des guerres et des troubles civils dans les pays africains n’est pas différent de ce que l’Europe a connu pendant les guerres mondiales, où des milliers d’objets avaient été détruits.

Entre-temps, certaines institutions culturelles européennes, comme le Musée de l’Afrique à Bruxelles, mettent en œuvre des programmes destinés à renforcer les capacités des musées africains. Selon M. Gryseels, l’UE pourrait également soutenir ces initiatives en les finançant.

En outre, Mme Förster a déclaré que les pays du Sud bénéficieraient d’un cadre européen commun plutôt que d’avoir à négocier le retour des objets avec des nations ou des musées individuellement.

« À long terme, ce dont nous avons besoin, c’est d’harmoniser ces modèles et que les pays européens viennent à la table et travaillent sur quelque chose qui peut être supranational », a-t-elle déclaré.

Toutefois, selon M. Zimmerer, la restitution des œuvres d’art devrait aller encore plus loin, s’étendant à une approche mondiale. « Avec le Royaume-Uni qui ne fait plus partie de l’UE et les autres musées hors d’Europe, comme aux États-Unis, qui détiennent eux aussi de l’art colonial, le cadre européen semble trop restreint », a-t-il déclaré. « Toutefois, l’UE pourrait permettre d’ouvrir la voie », a-t-il ajouté.

Les PME françaises et allemandes s’opposent au ciblage publicitaire « invasif » de Google et Facebook

À la veille d’un vote crucial du Parlement européen sur le DSA, une enquête a révélé qu’une majorité de petites entreprises en France et en Allemagne souhaitent des alternatives aux publicités basées sur le tracking qu’elles perçoivent comme trop invasives.

Subscribe to our newsletters

Subscribe