Les États membres ont appelé à une augmentation générale des dépenses militaires et de défense, et ils estiment que la Banque européenne d’investissement (BEI) est l’alliée qu’il leur faut pour atteindre, comme l’appelle de ses vœux Charles Michel, une véritable « union européenne de la défense ».
La BEI est le bras financier de la Commission européenne et la plus importante banque multilatérale au monde en termes d’actifs. Elle est aussi au cœur d’une volonté européenne d’augmenter les dépenses pour les projets de défense — et les appels du pied étaient nombreux tout au long du forum annuel de la banque mercredi et jeudi (7-8 février) à Luxembourg.
La BEI est avant tout la « banque européenne du climat » : dès 2019, elle se désengageait de financements dans les actifs bruns que sont le pétrole, le gaz ou encore le charbon. Elle est aussi au cœur du financement européen du Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) — avec une contribution à hauteur de 49 milliards d’euros en faveur du climat en 2023.
Mais l’agression russe en Ukraine a rebattu les cartes, et des voix s’élèvent à présent pour réclamer une participation accrue de la part de la BEI pour le financement de projets de défense et militaires.
« La paix à l’intérieur des frontières de l’UE n’est pas suffisante pour garantir la paix au-delà de nos frontières », a déclaré Charles Michel, président du Conseil européen, lors du forum, appelant au développement d’une véritable « union européenne de la défense ».
Ce n’est pas la première fois que les États membres demandent l’aide de la BEI : certains chefs d’États s’exprimaient déjà sur le sujet au début de la guerre en Ukraine, au printemps 2022, et l’ont fait à plusieurs reprises depuis lors.
Les commentaires de Charles Michel font d’ailleurs suite aux demandes qu’il avait lui-même formulées, tout comme les dirigeants français et estonien, de mettre en place des « eurobonds » (euro-obligations) pour financer les projets de défense en Ukraine. Le Premier ministre du Luxembourg, Luc Frieden, a déclaré mercredi qu’il était favorable à une telle proposition.
« L’Europe peut faire beaucoup plus. Des eurobonds [peuvent être] un projet d’avenir [et] nous devons le faire ensemble, en tant qu’Européens », a-t-il affirmé.
Depuis deux ans, les membres de l’OTAN se sont également engagés à consacrer au moins 2 % de leur PIB à la défense.
Même pour les pays non membres de l’alliance militaire, il est grand temps d’investir activement dans la défense, estime Pierre Gramegna, directeur général du Mécanisme européen de stabilité (MES).
Si la dépense des États membres consacrée à la défense reste en dessous du seuil de 2 % de PIB, alors « la défense [européenne] n’est pas crédible », a déclaré M. Gramegna lors d’un débat.
De son côté, la Pologne, pays frontalier de l’Ukraine, devrait octroyer 4,1 % de son PIB en 2024 pour financer ses armées : « nous travaillerons en partenariat avec la BEI pour maximiser l’impact » de cet investissement, a indiqué le ministre polonais des Finances, Andrzej Domanski, à Euractiv.
Prudence
En juin 2023, la BEI augmentait son enveloppe de six à huit milliards d’euros pour répondre aux « objectifs de l’UE en matière de sécurité et de défense » dans la recherche et le développement (R&D), les technologies de pointe, les infrastructures de sécurité civile et les projets à usage dit « dual » — dont l’application sert aussi bien à des fins civiles que militaires.
« La présidente de la BEI [Nadia Calviño] ne cache pas que c’est un des sujets sur lesquels elle souhaite que la BEI continue à agir », explique Ambroise Fayolle, vice-président de la BEI en charge du climat, à Euractiv.
Dans un entretien accordé à L’Écho vendredi (9 février), Mme Calviño s’est montrée claire : « Nous sommes prêts à investir davantage dans ce domaine ».
Toutefois, aller vers des investissements purement militaires, sans usage « dual », reste risqué, ajoute M. Fayolle. « Un certain nombre d’investisseurs nous disent : “Faites attention, parce que si vous allez financer des projets de défense, nous, on considère que ce n’est pas votre métier”. »
Techniquement, rien n’empêche la banque d’investir dans des projets exclusivement militaires. Les actionnaires sont les États membres, et une majorité simple pourrait modifier les critères d’investissement de la banque.
En revanche, l’inquiétude que cela pourrait créer auprès des investisseurs fait craindre que la BEI ne perde sa notation AAA, la note la plus élevée sur le marché obligataire, qui lui permet d’emprunter sur les marchés financiers à des taux particulièrement favorables.
« La guerre en Ukraine n’a pas convaincu les fonds d’investissement et les fonds de pension d’investir davantage dans la défense et la sécurité », précisait d’ailleurs Kris Peeters, vice-président de la BEI en charge de la sécurité et la défense, dans un entretien avec Euractiv en janvier.
Mais d’autres, dont Charles Michel, ont tenu à exprimer la nécessité d’un financement plus important avec l’aide de la BEI.
« Je suis convaincu qu’un véritable marché unique de la défense doit appuyer cette nouvelle ère de la sécurité européenne », a-t-il déclaré.
Les conclusions du sommet du Conseil européen de décembre mentionnaient le « renforcement du rôle du Groupe Banque européenne d’investissement à l’appui de la sécurité et de la défense européennes ».
Lors d’une conférence de presse en janvier, le commissaire européen au Marché intérieur, Thierry Breton, a appelé l’industrie financière à soutenir les efforts européens visant à accroître les investissements dans le domaine de la défense.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]



