La possibilité évoquée par le président français Emmanuel Macron d’envoyer des troupes occidentales en Ukraine a été rejetée par plusieurs dirigeants européens, que ce soit en Allemagne, en Pologne ou encore en Espagne.
À la suite d’une rencontre entre les dirigeants européens sur la question ukrainienne à Paris lundi (26 février), le président français a suggéré qu’un futur déploiement de troupes occidentales en Ukraine ne devait pas être « exclu ».
Bien qu’Emmanuel Macron ait précisé d’emblée qu’il n’y avait « pas de consensus » sur la question, ses propos contrastent fortement avec la « ligne rouge » tracée par l’Europe occidentale.
Aucun État membre de l’UE ou de l’OTAN présent lors de la rencontre de lundi n’a en effet ouvertement exprimé son intérêt ou son intention d’envoyer des soldats en Ukraine.
En outre, la veille de la rencontre, le Premier ministre néerlandais Mark Rutte, pressenti pour reprendre le poste de secrétaire général de l’OTAN, avait déclaré à la presse que la question de l’envoi de troupes ne serait pas au cœur des discussions.
Réactions des alliés
Bon nombre de dirigeants européens et d’alliés se sont désolidarisés des propos d’Emmanuel Macron, rejetant parfois catégoriquement la possibilité d’envoyer des troupes en Ukraine.
Un représentant de la Maison-Blanche cité par Reuters a déclaré que les États-Unis n’avaient pas l’intention d’envoyer des troupes combattre en Ukraine et qu’il n’y avait aucun projet d’envoi de soldats de l’OTAN dans le pays.
En ce qui concerne l’Allemagne, le chancelier Olaf Scholz a déclaré à la presse mardi (27 février) lors d’une visite à Fribourg qu’« il n’y aura pas de troupes au sol, pas de soldats sur le sol ukrainien envoyés par les États européens ou membres de l’OTAN ».
En Suède, le Premier ministre Ulf Kristersson, dont le pays devrait rejoindre l’OTAN dans les prochains jours, a déclaré sur la chaîne SVT que l’envoi de troupes en Ukraine n’était « pas du tout à l’ordre du jour pour le moment », ajoutant qu’il n’y avait actuellement aucune demande de troupes au sol du côté ukrainien.
La péninsule ibérique est également opposée à l’idée. Au Portugal, le Premier ministre António Costa a déclaré qu’il ne voyait aucun pays de l’OTAN prendre une telle décision. Du côté de l’Espagne, la porte-parole du gouvernement Pilar Alegría a déclaré au média partenaire d’Euractiv, EFE, que la position de Madrid était « claire » et que le pays s’engageait à accroître et à consolider le soutien au peuple ukrainien, mais pas à envoyer des troupes européennes ou de l’OTAN en Ukraine.
En Grèce, le Premier ministre Kyriákos Mitsotákis, considéré comme un proche allié d’Emmanuel Macron, a été catégorique sur la question : « Je tiens à vous assurer qu’il n’est pas question d’envoyer des forces […] européennes de l’OTAN, en Ukraine, c’est une question qui ne se pose pas pour la Grèce et qui, je crois, ne se pose pas non plus pour la grande majorité de nos homologues ».
En Belgique, le cabinet de la ministre de la Défense Ludivine Dedonder a réagi aux propos d’Emmanuel Macron en soulignant que la priorité belge reste à l’envoi de « toute l’aide matérielle nécessaire», pas à ce lui de troupes donc.
Europe centrale et de l’Est
Le Premier ministre polonais, Donald Tusk et son homologue tchèque Petr Fiala, ont évoqué cette question lors de la conférence de presse du groupe de Visegrád qui s’est tenue mardi à Prague. Tous deux ont écarté l’idée d’impliquer directement les troupes tchèques ou polonaises dans la guerre.
« Nous n’envisageons pas d’envoyer des troupes en Ukraine », a déclaré M. Fiala, ajoutant qu’il n’était pas nécessaire d’« ouvrir d’autres méthodes et d’autres voies ». M. Tusk, lui, a déclaré que la Pologne, considérée comme l’un des plus fervents partisans de l’Ukraine, « ne prévoit pas d’envoyer des troupes en Ukraine ».
« Je pense que nous ne devrions pas spéculer aujourd’hui sur l’avenir, ni sur la possibilité que quelque chose se produise pour changer cela », a-t-il précisé.
Le président de Bulgarie, Roumen Radev, qui s’est opposé à l’envoi d’une aide militaire à l’Ukraine et a qualifié à plusieurs reprises l’invasion russe de l’Ukraine de « conflit », a déclaré que l’envoi de troupes de l’OTAN en Ukraine signifiait une « augmentation considérable du risque d’un conflit nucléaire ». La Bulgarie, a-t-il ajouté, ne peut se permettre « des actions imprudentes qui conduiraient à un conflit militaire mondial ».
En Slovaquie, le Premier ministre, Robert Fico, a pour sa part évoqué la question de l’envoi de troupes en Ukraine pour la première fois lundi et l’a réitérée à son retour de Paris.
« Ils veulent tous soutenir la guerre à n’importe quel prix pour qu’elle continue », a-t-il déploré dans une vidéo envoyée aux médias.
Dans une deuxième déclaration, publiée peu avant sa rencontre avec ses homologues du groupe de Visegrád à Prague, il s’est dit « heureux qu’en fin de compte, le président Macron lui-même ait confirmé que la question de l’envoi de soldats des pays membres de l’UE ou de l’OTAN sur le territoire de l’Ukraine est également sur la table » et a insisté sur le fait qu’il ne pensait pas envoyer des soldats slovaques en Ukraine.
L’Ukraine se montre prudente
Pour le moment, les autorités ukrainiennes se sont largement abstenues de commenter publiquement le sujet.
« Cela montre tout d’abord une conscience absolue des risques posés à l’Europe par une Russie militariste et agressive », a tout de même déclaré Mykhaïlo Podoliak, conseiller du président ukrainien Volodymyr Zelensky, à Reuters.
« L’ouverture d’une discussion sur la possibilité d’un soutien direct à l’Ukraine par des forces armées doit être considérée comme une volonté de mettre les accents aux bons endroits, de souligner plus clairement les risques », a-t-il ajouté.
Toutefois, à Kiev, on pense que si une telle décision devait être prise, les partenaires occidentaux ne participeraient probablement pas aux combats en première ligne, mais seraient plutôt engagés dans des tâches telles que la formation des troupes ukrainiennes en Ukraine directement.
Camille Grand, du groupe de réflexion European Council on Foreign Relations, a expliqué que la présence de troupes au sol pourrait prendre de multiples formes pour aider les Ukrainiens — de l’assistance médicale au soutien technique.
« Le message clé d’Emmanuel Macron était que nous sommes prêts à soutenir l’Ukraine sur le long terme, et — sans qu’il y ait un consensus total parmi les participants — nous sommes ouverts à l’examen des moyens d’approfondir ce soutien », a-t-il expliqué à Euractiv.
Contexte français
Les commentaires d’Emmanuel Macron interviennent alors que les forces ukrainiennes sont de plus en plus dépassées sur le champ de bataille.
Pour la première fois, le dirigeant français a fait ouvertement écho aux préoccupations croissantes de l’Occident quant à la possibilité que la Russie tente de s’attaquer directement à l’OTAN au cours de la prochaine décennie.
Les analystes suggèrent que les remarques du président de la République pourraient également s’ancrer dans le contexte des élections européennes de juin prochain. Ce dernier fait ainsi un appel du pied à un électorat très pro-Ukraine, partagé entre le vote macroniste ou socialiste.
Il faut dire qu’Emmanuel Macron est également mis sous pression par le Rassemblement national (RN), qui l’accuse de ne pas être assez audacieux dans ses efforts de paix pour mettre fin à la guerre.
Depuis qu’il a évoqué l’envoi de troupes occidentales en Ukraine, l’opposition demande un débat parlementaire formel sur la stratégie française concernant l’Ukraine.
Jusqu’à présent, la position commune des pays européens quant aux négociations et aux accords de paix est qu’ils doivent respecter les conditions de l’Ukraine.
[Édité par Anne-Sophie Gayet & Paul Messad]





