La Chine détruit lentement l’industrie de l’aluminium

Gerd Götz, directeur général d'European Aluminium. [European Aluminium]

L’industrie chinoise de l’aluminium a largement pris le dessus sur les entreprises européennes, grâce à des avantages compétitifs déloyaux. Si l’UE accorde à la Chine le statut d’économie de marché, les conséquences sur l’emploi et la production dans le secteur seraient catastrophiques selon le lobby européen de l’aluminium.

Gerd Götz est directeur général d’European Aluminium depuis 2013. Avant cela, il a été responsable des affaires publiques et professionnelles chez Philips et dirigé le bureau des affaires européennes de l’entreprise à Amsterdam. Il a répondu aux questions de James Crisp.

Quels est l’influence de la Chine sur l’industrie de l’aluminium en Europe ?

Depuis le début de cette année, les exportations chinoises vers l’Europe ont connu une croissance à deux chiffres. Au niveau mondial, 50 % de l’aluminium est produit en Chine. La stratégie de croissance chinoise était auparavant d’écouler sa production sur le marché national. À présent, cette croissance ralentit, et il y a tout à coup une surcapacité. Dans d’autres régions, comme en Europe, on réagirait en limitant la capacité de production, mais la Chine prend le parti d’exporter son surplus vers l’économie mondiale.

Nous parlons ici d’une production de 28 millions de tonnes, dont une dizaine de millions est exportée. En Europe, nous avons une production primaire de deux millions. Il est donc évident que l’industrie, les entreprises, les syndicats, tout le monde est réellement inquiet de la situation.

S’agit-il d’aluminium extrait ou recyclé ?

D’aluminium qui vient d’être extrait.

La Chine s’est engagée à prendre des mesures pour le climat, l’extraction d’aluminium n’a-t-elle pas des conséquences qui doivent être prises en considération ?

L’empreinte carbone de l’aluminium chinois est certainement différente de celui d’autres régions. L’empreinte carbone de l’aluminium exporté par Beijing ne nous aide pas à atteindre les ambitieux objectifs environnementaux et de faibles émissions fixés par l’UE.

Une grande partie de la transition vers une économie à faibles émissions dépend de l’économie circulaire. Il me semble que l’aluminium est souvent recyclé, est-ce vrai ?

Oh oui. C’est le cas, et la part de l’aluminium recyclé continue de croître, mais la demande en aluminium est si haute que nous n’avons pas assez de produit recyclé. Aujourd’hui, les trois quarts de l’aluminium extrait est toujours en service. Il faut parfois attendre 15 à 20 ans pour que l’aluminium réintègre l’économie circulaire.

C’est pourquoi il y a tellement de compétition pour récupérer les déchets d’aluminium. Malheureusement, chaque année, le marché européen perd des déchets d’aluminium.

En faveur de pays comme la Chine ?

Oui, entre autres.

Cela signifie-t-il que l’industrie du recyclage de l’aluminium perd déjà du terrain parce qu’elle n’est pas aussi compétitive que celle de la Chine ?

L’industrie européenne est tout aussi compétitive.

Pourquoi les déchets d’aluminium sont-ils envoyés vers la Chine dans ce cas ?

Parce que les structures de coûts sont différentes et que la législation européenne n’autorise pas tous les types de recyclage.

Ces structures de coûts et législations rendent-ils les recycleurs européens moins compétitifs ?

Cela fait partie du problème, mais cet aluminium chinois a un prix qui est proche du dumping.

Pensez-vous que ce qui s’est passé avec les panneaux solaires pourrait se répéter avec l’industrie du recyclage de l’aluminium ? La Chine a battu l’Europe dans ce secteur et a aussi été accusée de dumping.

Nous savons aujourd’hui que plus de la moitié des poursuites à ce sujet en Europe sont engagées contre la Chine. Il faut cependant être clair : nous sommes tout à fait pour le libre-échange. Il ne s’agit pas de protéger l’Europe de tous les autres producteurs, mais d’avoir un commerce juste.

Tant que les producteurs chinois reçoivent des subventions importantes et ne respectent pas les normes environnementales auxquelles nous sommes soumis dans l’UE, il n’y aura pas de commerce juste et les produits chinois envahiront notre marché, au prix de nos emplois et de notre production.

Une fois que ces industries, qui représentent un investissement à long terme, sont perdues, on ne parviendra pas à faire marche arrière. C’est une mort lente, mais c’est une mort, et ce phénomène existe déjà dans l’industrie de l’aluminium européenne depuis dix ans.

Nous avons un désavantage en matière de concurrence à cause des coûts liés aux législations qui n’existent pas ailleurs dans le monde et parce que le prix de l’aluminium est régi par un mécanisme mondial. Le prix est le même partout dans le monde, donc si vos coûts de production sont plus élevés, vous en souffrez.

L’aluminium a donc un prix fixe mondial ?

Oui, un prix fixé au London Metal Exchange. Et cela fait une grosse différence quand vous devez vous soumettre aux normes européennes.

La Chine espère obtenir le statut d’économie de marché au sein de l’Organisation mondiale du commerce. Cela vous inquiète-t-il ?

Oui. Une économie de marché n’a pas de plan sur cinq ans, normalement.

La Chine ne remplit pas toutes les conditions pour obtenir le statut d’économie de marché, selon lesquelles il doit exister des lois sur la faillite, un secteur financier indépendant et un droit des entreprises transparent et non discriminatoire. Il ne peut pas exister d’aides d’État. La Chine ne remplit donc pas les conditions nécessaires et tant que ce n’est pas le cas, le commerce ne sera pas juste.

Pensez-vous que le lundi noir qu’à récemment connu le marché d’actions chinois et la politique de dévaluation de la monnaie soulignent les risques du commerce avec la Chine ?

Je pense que nous ne devrions pas mélanger les spécificités de notre industrie aux développements économiques mondiaux. La question est de savoir comment ils vendent leur aluminium pour protéger leur emploi et leur production.

Imaginez ce qui arriverait au surplus de production de 10 millions de tonnes d’aluminium de la Chine si nous ne pouvions pas dénoncer le dumping et acceptions les prix chinois comme des prix fixés par le marché ?

À l’heure actuelle, le commerce avec la Chine est donc régi par une concurrence déloyale ?

Les produits chinois exportés vers l’Europe constituent du dumping sur nos marchés.

Êtes-vous inquiets de voir l’Europe solliciter l’investissement chinois avec insistance, pour le Plan Juncker en particulier ? Ne pensez-vous pas que les Chinois s’attendront à recevoir quelque chose en retour, comme le statut d’économie de marché ?

Je peux difficilement croire que la Commission envisagerait cette possibilité. Le meilleur moyen de crée de l’emploi et de la croissance est de soutenir les entreprises qui investissent déjà en Europe. Nos membres ont fait d’énormes investissements en Europe ces 50 dernières années. Voulons-nous réellement voir ces entreprises quitter l’Europe ? Échanger l’investissement chinois contre la survie d’une industrie existante n’est pas une bonne solution.

L’idée de l’économie circulaire est de créer une Europe où presque tout sera recyclé…

L’aluminium est un excellent exemple pour l’économie circulaire. 95 % de l’énergie utilisée dans la production primaire reste dans l’aluminium, vous pouvez continuer à l’utiliser, c’est une vraie banque d’énergie. 

>> Lire : L’économie circulaire, ou comment aller plus loin avec moins de ressources

Si la valeur des déchets d’aluminium pour l’économie circulaire est si importante, c’est en effet un problème qu’ils quittent tous le Vieux Continent pour la Chine…

Le problème est que nous ne parvenons pas encore à garder ces déchets dans le cercle.

Que devraient faire les décideurs politiques pour rendre l’industrie de l’aluminium plus viable ?

Ils doivent comprendre qu’il s’agit d’énergie qui quitte l’Europe, une énergie produite en Europe, et les déchets ne devraient être exportés que s’ils sont recyclés ailleurs comme ils le seraient dans l’UE.

La Commission a évalué les coûts cumulatifs de l’industrie il y a environ deux ans. Le résultat était époustouflant. Nous avons un désavantage équivalent à 11 % des coûts vis-à-vis du reste du monde à cause des législations en place. Individuellement, ces règles peuvent être bien pensées, mais ensemble elles tuent notre industrie, elles ont tué notre industrie. Je ne parle pas de ce qui pourrait arriver, ce qui arrive demain ne fera qu’accélérer le processus.

La demande d’aluminium augmente partout dans le monde. Malgré cela, l’Europe a perdu environ 35 % de sa production primaire, simplement parce que nous ne sommes pas assez compétitifs comparé aux autres régions.

L’avenir de l’Europe est peut-être dans la production secondaire, et non primaire ?

Non. Pour l’avenir proche, le recyclage ne peut constituer une réponse à lui seul. En Europe, nous pouvons produire de l’aluminium dans des conditions excellentes, avec une empreinte carbone limitée. Nous verrons ensuite comment garder cet aluminium dans notre économie circulaire et dans notre chaine de valeur. C’est l’objectif que nous voudrions atteindre, la fin du transport de l’aluminium, qui a un gros impact sur les émissions de carbones.

La survie d’une industrie qui soutient un million d’emplois directs et indirects et a un chiffre d’affaire de presque 40 milliards d’euros est en jeu. Cela ne fait aucun doute.

Que pensez-vous de la décision de la Commission d’abandonner le paquet sur l’économie circulaire et d’en élaborer un nouveau ?

Nous avons toujours soutenu la proposition. Nous espérons que la nouvelle proposition de la Commission sera encore plus complète. Il faut trouver les bons objectifs, mettre en place de meilleurs systèmes de tri.

Pensez-vous que l’abandon du précédent paquet a inutilement retardé le processus ?

C’est une question trop complexe que pour répondre oui ou non. L’économie circulaire est un modèle nécessaire dans le monde entier. Il faut qu’il soit bien pensé et développé.

Quand pensez-vous que l’Europe parviendra à atteindre une économie circulaire ?

Il s’agit d’un très long procédé. On ne peut le créer d’un jour à l’autre. Nous réinventons notre économie, notre façon de penser. Il y a 20, 30 ans, nous jetions. Nous avions des décharges. Est-ce pour bientôt ? Absolument pas.

Nous n’avons pas encore les technologies adaptées ou les bons systèmes de tri pour tous les matériaux. Je suis né à Berlin, j’ai vécu à Amsterdam et à Bruxelles. Les systèmes de tri sont différents partout. En Belgique, il y a même des différences entre la Flandre et la Wallonie. Ce n’est pas mauvais en soi, mais cela complique les choses.

Pour parvenir à réinventer l’économie, avons-nous besoin de beaucoup d’intervention publique ou le secteur privé peut-il s’en sortir seul ?

Je pense qu’il faut un mélange. C’est aussi un modèle de marché. Aujourd’hui, nous comprenons que le recyclage n’est pas seulement important pour les coûts qu’il entraine, mais qu’il est un vrai modèle de marché. Au Brésil, beaucoup de gens vivent grâce au recyclage des cannettes d’aluminium. Il s’agit aussi d’un changement de mentalité qui doit toucher tout le monde, les enfants comme les grands parents, les dirigeants d’entreprises comme les représentants des États. Nous avons une belle occasion, il faut la saisir ensemble.

>> Lire : Timmermans plaide la bonne foi sur l’économie circulaire

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