« Sans nouvelle vision économique, les négociations climatiques n’auront aucune valeur »

Jeremy Rifkin

Cet article fait partie de l'édition spéciale Villes et régions contre le changement climatique.

Le numérique permet d’avancer vers un monde moins émetteur de CO2, selon l’économiste Jeremy Rifkin. Ce nouveau système économique s’installe dans les villes et les régions, et doit se généraliser pour faire de la COP 21 un succès. 

Jeremy Rifkin est un économiste et auteur américain dont le best-seller, La troisième révolution industrielle, aurait servi de modèle à la transition de l’Allemagne vers une économie à faibles émissions et aurait poussé la Chine à accepter les politiques climatiques, pour des raisons stratégiques. 

La COP 21 débute dans quelques jours. Vous avez conseillé les villes et régions européennes dans leur transition vers une économie à faibles émissions de carbone. Quels sont vos premiers résultats ?

Je suis président d’un groupe composé des meilleurs architectes, entreprises de constructions, de logistique, de transport, TIC et de services liés à l’électricité. Nous avons élaboré un certain nombre de projets économiques collaboratifs qui permettent aux régions de commencer à construire et à connecter des infrastructures, mais nous nous heurtons toujours à un obstacle : les fonds de développement régionaux de la Banque européenne d’investissement [BEI]. Ces fonds n’ont pas été conçus pour financer un changement de contexte qui modifie les infrastructures de communication, d’énergie et de transport et qui crée un Internet des objets [aussi appelé objets connectés].

Ce problème a changé au mois de mars, lors de rencontres orchestrées par Jean-Claude Juncker, Angela Merkel et Werner Hoyer [président de la BEI]. À partir de là, la BEI a changé ses priorités. Aujourd’hui, nous pouvons donc commencer à lancer des projets d’infrastructure. Les nouvelles priorités pour les 340 milliards d’euros initiaux qui ont été engagés dans ce projet sont les communications numériques : l’énergie renouvelable numérisée, le transport numérique et la santé et l’éducation.

Ces trois piliers sont donc à présent finançables. Avec la région Nord-Pas-de-Calais, en France, nous sommes en train de déployer plus de deux milliards d’euros dans divers projets. Aujourd’hui, ils peuvent aller à la BEI et obtenir des fonds pour de vrais projets, pas des projets pilotes, afin de transformer toute la région, qui est la plus vieille région industrielle du pays.

Avant la conférence de Copenhague, en 2009, on disait déjà que la lutte contre le changement climatique serait gagnée ou perdue dans les villes. Six ans plus tard, estimez-vous qu’il y a eu des progrès ?

À chaque étape de la chaine de production et de consommation de valeur, qu’il s’agisse d’activités minières, de transport, de stockage, etc., il faut intégrer de l’énergie, mais une partie de cette énergie est perdue dans le processus de transformation. Au début de la deuxième révolution industrielle, nous avions une efficacité globale de 3 % à chaque étape de conversion, soit une perte de 97 %. Aux États-Unis, nous avons atteint les 13 % dans les années 1990, alors que le Japon atteignait 20 %. Pourtant, depuis, rien n’a changé. Nous avons atteint un plafond.

La troisième révolution industrielle nous permettra d’atteindre 40 % d’efficacité globale dans les 30 années à venir. Cette avancée est possible grâce à la convergence de l’Internet de communication, d’un Internet de l’énergie renouvelable numérisé et d’un Internet de transport sans conducteur et GPS automatique. Ceux-ci profitent tous de la plateforme de l’Internet des objets, qui atteint les différentes régions.

Quand j’ai présenté cette idée à la Chancelière Merkel, qui est physicienne, elle a compris les avantages colossaux que cela pourrait comporter. Nous devons installer des capteurs dans les régions, afin de récolter les données des champs agricoles, des maisons intelligentes, des entreprises intelligentes, des entrepôts, du trafic, etc. et de connecter les humains et l’environnement naturel.

Pour revenir à la COP 21, quels avantages l’Internet des objets peut-il avoir sur l’environnement?

Si sept millions de personnes sont armées de la technologie mobile, elles trouvent constamment des moyens d’augmenter leur productivité et leur efficacité marginale tout en réduisant les coûts. C’est la société au coût marginal zéro, le meilleur moyen de réduire l’empreinte écologique. Plus de personnes utilisent moins de surfaces et ressources terrestres, ont une utilisation plus efficace de de l’énergie et produisent moins de déchets. La numérisation de l’économie permet aussi le partage – de véhicules, jouets, etc. – à un coût marginal nul. La numérisation des communications, de l’énergie et du transport augmente l’économie collaborative, qui transforme le capitalisme.

Ce qui émerge, c’est un système économique hybride. Une partie de la journée, nous sommes des acheteurs et des consommateurs, des propriétaires et des ouvriers produisant des biens et des services pour un profit sur le marché, l’autre partie de la journée, nous produisons et partageons toutes sortes de biens virtuels à des coûts marginaux proches de zéro en dehors du marché.

Nous avons vu des industries tout entières être transformées par le premier Internet, comme les industries de la musique, des journaux, du livre et des magazines ont disparu, mais des milliers de nouvelles entreprises, et pas seulement Google, créent des plateformes, des réseaux, des apps, tout cela avec une efficacité augmentée et une empreinte écologique réduite.

Aujourd’hui, cette révolution transite vers le monde physique avec l’Internet des objets. Des millions de personnes produisent de l’énergie renouvelable, dont les coûts culminent à des taux exponentiels. En Allemagne, le coût marginal est de zéro. Parfois, il y a tellement d’énergie dans le réseau que les prix sont négatifs pendant la journée.

Selon vous, quand atteindrons-nous un coût marginal nul pour l’énergie ?

L’Allemagne atteindra 40 % d’électricité éolienne et solaire d’ici sept ans. Nous serons à 100 % bien avant 2040. Nous pourrons alors nous alimenter grâce à un système énergétique à coût marginal nul. Ajoutez à cela un réseau de transport – des moyens de transport automatique sans conducteur et des drones -, et on réduit encore les coûts de transports des biens et services.

Les particuliers devront donc faire entrer les compteurs intelligents, les réseaux intelligents dans leurs foyers ?

En effet. Il faut numériser le réseau électrique afin d’avoir un Internet de l’électricité. On gagne alors de l’argent en vendant de moins en moins d’électricité. On met en place des partenariats avec des milliers d’entreprises de toutes sortes, on gère les mégadonnées de l’Internet de l’électricité, on les aide à trouver des algorithmes, à créer des applications afin qu’elles améliorent leur efficacité et réduisent leur coût marginal. Ces entreprises partagent alors leurs gains de productivité avec vous, c’est ce que l’on appelle des contrats de performance.

Il y a six ans, l’entreprise E.ON m’a demandé d’expliquer ce modèle à son président. Nous avons parlé pendant trois heures, il a assuré que cela n’arriverait jamais. Pourtant, ils viennent de le faire ! Au printemps dernier, ils ont vendu leurs activités liées aux carburants fossiles et au nucléaire et ils se lancent dans la gestion d’énergie. Ils veulent participer à la gestion de l’Internet de l’énergie. S’ils ne le font pas, d’autres le feront : le groupe Schneider est intéressé, tout comme IBM ou de nouvelles entreprises. 

Imaginez ce que cela représente en termes d’efficacité. Une entreprise fera plus d’argent en vendant moins d’énergie. Tout cela se passe sans émissions de CO2, et donc sans objectifs de réduction ou système d’échange de quotas, qui ressemblent à des punitions.

E.ON nous a rejoint. Dans le Nord-Pas-de-Calais, nous concrétisons cette vision. Le PDG d’ErDF, Henri Proglio, nous a appelés pour se joindre à notre initiative, tout comme RWE. Nous ne sortirons pas du nucléaire demain, mais ils sont assez malins pour voir où est l’avenir. Ce n’est pas académique, ce n’est pas une chose ou l’autre, c’est une courbe exponentielle.

Encore une fois, l’économie de partage est essentielle parce que si tout le monde a accès à la technologie mobile, nous réduisons tous notre empreinte écologique. Si nous partageons tout, nous sommes dans un système de redistribution circulaire. Pour moi, c’est la seule possibilité.

>> Lire : «L’Europe ne peut pas mener seule la révolution de l’économie circulaire»

Cela signifie-t-il que vous êtes optimiste quant à la COP 21 ?

Je pense qu’on est très en retard sur le changement climatique. Je m’intéresse à ça depuis 1973, et je me suis trompé, je pensais qu’on avait plus de temps. Ce que personne n’a su prévoir, c’est l’impact dramatique que le réchauffement a sur les cycles hydrologiques. Pour chaque degré Celsius gagné, il y a 7 % de précipitations et d’événements météorologiques plus violents en plus.

Nous sommes terrifiés par les chutes de neiges abondantes en hiver, les inondations violentes au printemps ou les sécheresses en été, les incendies de forêt ou les ouragans comme celui qui a touché les Philippines la semaine dernière, le plus puissant jamais connu. L’an dernier, il y a eu des inondations en Caroline aussi, ces événements extrêmes sont la nouvelle norme.

Les cycles hydrologiques menacent notre existence dans les 100 ans à venir. C’est le problème dans ces négociations : c’est la 21e fois que les dirigeants se réunissent. Chaque fois, ils ont un langage corporel négatif parce que leurs économies se contractent et ils voient les objectifs comme une punition. Les PIB se réduisent partout parce que la productivité décline depuis 20 ans. Pourquoi ? Parce que la plateforme que nous utilisons n’est plus d’actualité. À présent, nous devons aussi gérer le changement climatique, qui chamboule aussi l’économie.

Ce qui manque dans ces négociations, c’est une nouvelle vision économique, qui puisse être mise en place et adaptée dans chaque région. À ce moment-là, on remettra les gens au travail dans toutes les industries. Il faudra deux générations pour construire tout cela.

Sans cela, toutes les discussions sur le climat en décembre n’auront aucune valeur, même si elles aboutissent à un accord. Il y aura de toute façon un réchauffement climatique considérable et nous pourrions assister à une extinction massive d’ici la fin du siècle.

La COP 21 n’est pas un jeu de salon. Discuter, ça ne coûte rien. Vous devriez voir ce qu’il se passe au Nord-Pas-de-Calais : une région entière se mobilise, 3 000 entreprises ont eu des formations, nous installons des réseaux, les universités changent toute leur pédagogie. Il s’agit de 850 millions d’euros de prêts et de prêts privés qui permettront de moderniser le système et de transformer toutes les écoles secondaires en centrale électrique reliée au réseau. C’est près d’un milliard d’euros juste pour les écoles ! Si le Nord-Pas-de-Calais le fait, toutes les régions du monde peuvent le faire.

>> Lire aussi : La COP 21 s’apprête à saborder 10 ans de finance climat

En Europe et dans le monde, la tendance est à une très importante urbanisation. Cette tendance s’accompagne d’une grande demande d’énergie et de transport puisque les zones urbaines sont de plus en plus fragmentées et éparpillées. Malgré toutes les stratégies d’économie d’énergie, la demande énergétique continue de grimper.

Je ne suis pas d’accord avec vous sur ce point. Nous avons besoin de zones urbaines denses, jusqu’à un certain point. Le covoiturage fonctionne dans les zones urbaines denses, dans les banlieues, et même dans les régions rurales. Il n’y aura pas plus de demandes de transport. Ce dont nous sommes surs c’est que nous allons éliminer 80 % des véhicules lors de la prochaine génération.

Larry Burns, ancien directeur de la recherche chez General Motors, a réalisé une étude qui révèle que chaque voiture partagée représente quinze voitures en moins. La génération Y ne possèdera plus de voitures. Je peux vous le garantir. L’industrie du transport le sait. Ils savent que leur travail est désormais de vendre moins de voitures et de plus gérer la logistique du transport. C’est ce vers quoi nous nous dirigeons.

Peut-être, mais étendre les zones urbaines signifie aussi plus de béton, plus de constructions, ce qui est très polluant…

C’est là que nous proposons un modèle différent. Notre groupe est constitué des meilleures agences d’architecture. Nous étudions cela depuis des années. La première révolution industrielle a poussé les zones urbaines à s’intégrer verticalement, car les trains devaient aller de grande ville à grande ville. Ils ne pouvaient pas aller partout. Durant la seconde révolution industrielle, les systèmes de route ont permis la construction de davantage de banlieues, et les grandes régions métropolitaines se sont étendues. La troisième révolution industrielle, qui est ouverte, collaborative et horizontale, vous permet de ne pas avoir des zones urbaines trop grandes, car les coûts de transaction sont proches de zéro pour la gestion de la communication et des transports.

Notre conception des choses ne concerne donc pas seulement les zones urbaines mais aussi les régions qui les entourent. Toute la région doit préserver sa biosphère. Il n’y aura jamais de gestion centrale et mondiale de la biosphère, cela ne marcherait pas.

Pensez-vous qu’il existe une limite naturelle à l’expansion urbaine ?

Oui, il y aura une limite naturelle à l’expansion des villes. Je reviens tout juste de Chine où nous discutons de cela avec le secteur de l’immobilier. Il est nécessaire de repenser l’aménagement du territoire, les règlementations, la manière de développer. Cette troisième révolution industrielle permettra des villes densément peuplées, de 500 000 à 3 millions d’habitants, de compter beaucoup d’espaces verts.

Il faut davantage communiquer sur son mode de vie et envisager chaque bâtiment non seulement comme un habitat, mais comme un nœud. Cela passe par des bâtiments rénovés, transformés en de grands centres de données, accompagnés d’une mini centrale électrique pour générer de l’électricité et un réseau de transport pour les voitures électriques. Puis vous connectez les nœuds entre eux à travers la région.

Vous dites que l’expansion urbaine atteindra ses limites naturellement…

Cela ne viendra pas que naturellement, il faut prendre conscience de la nécessité de préserver la biosphère. Il faut mettre en place des réglementations, aménager le territoire, instituer la servitude environnementale et établir des réserves de biosphère, ce que l’UNESCO essaye de faire. Il faut choisir des pans entiers de terre et les mettre en servitude environnementale pour ne pas qu’ils soient vendus pour un quelconque développement. Ainsi, la faune peut revenir. 

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